‹ Histoire d'Angleterre (volume 4)Chapitre 135 sur 563 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

circonstances plus véritablement imposantes. Ce jour même, il y eut une éclipse partielle de soleil ; des nuées d'oiseaux , précurseurs d'une tempête, volaient en criant au-dessus des deux armées , et la pluie tombait par torrent , incessamment accompagnée d'éclairs et de tonnerre. Vers cinq heures du soir, le temps s'éclaircit, et le soleil, dans tout son éclat, darda ses rayons dans les yeux de l'ennemi. Les Génois , poussant trois cris , déchargèrent leurs carreaux. Mais ils n'étaient pas en état de lutter contre les archers anglais, qui reçurent la volée en silence, et renvoyèrent des flèches en si grand nombre et avec tant de force, que les arbalétriers commencèrent à chanceler. Le comte d'Alençon , les traitant de poltrons, ordonna h ses hommes de frapper les fuyards; mais il ne fit qu'ajouter au désordre. Beaucoup de ses chevaliers furent démontés par les archers, et une fois étendus à terre, ils furent égorgés par les Gallois, qui s'étaient armés de longs couteaux à cet effet.

Enfin le passage fut balayé : le comte, d'un côté , et son collègue , le comte de Flandre, de l'autre , continrent les archers anglais, tandis qu'un corps nombreux de Français, d'Allemands et de Savoyards , se faisait jour vers les hommes d'armes commandés par le prince. Aussitôt la seconde division avança pour le soutenir ; mais le conflit devint terrible et douteux , et sir Thomas Nonvich fut envoyé pour demander du renfort. Edouard, qui, d'un moulin, observait les chances de la bataille et les mouvements des armées, s'informa si son fils était tué ou blessé. Le messager répondit que non. « Alors, reprit-il, dites a Warwick qu'il n'aura pas de secours. Que l'enfant gagne ses éperons. Lui et ceux qui l'ont en garde auront toute la gloire de la journée. » Cette réponse fut reçue comme une prédiction de victoire , et inspira un nouveau courage aux combattants.

Le roi de France était impatient de rejoindre le comte d'Alençon ; mais les archers qu'il avait en tête lui opposaient une barrière impénétrable. A chaque charge , il perdait les plus braves de ses serviteurs; son cheval avait été tué sous lui, et ses amis lui conseillaient, mais en vain, de se retirer. Enfin il commença à faire sombre : son frère et le comte de Flandre avaient péri ; et la bataille était évidemment perdue, lorsque Jean de Hainaut, lui disant de se réserver pour la victoire dans une autre occasion , saisit sa bride, et l'emmena de force. Avec la faible escorte de cinq barons et de soixante chevaliers, il s'enfuit à Amiens.

La fuite de Philippe ne termina pas la lutte. Beaucoup de Fran-

çais , par corps détachés , continuèrent de charger leurs adversaires; mais comme leurs efforts manquaient de concert, ils n'aboutirent en général qu'à la perte des assaillants. A mesure que l'obscurité augmenta , le combat cessa par degrés ; les voix de ceux qui cherchaient leurs bannières, dont ils s'étaient écartés , ne s'entendirent plus , et les Anglais se félicitèrent d'avoir repoussé l'ennemi. *Le roi, ignorant l'étendue de sa victoire, ordonna d'allumer des feux, et défendit à ses hommes de quitter leurs postes. Avide de témoigner au prince son approbation , il s'élança au-devant de lui , et le serrant dans ses bras , il s'écria : « Beau fils, continuez votre carrière. Vous vous êtes conduit noblement. Vous vous êtes montré digne de moi et de la couronne ! » Le jeune homme se mit à genoux, et attribua modestement tout le mérite h son père.

[27 août.] Aux ténèbres de la nuit succéda dans la matinée un épais brouillard , qui n'interceptait pas moins la vue , et le roi , avant le lever du soleil , envoya aux informations un détachement de trois mille hommes. Ils se trouvèrent bientôt au milieu d'un corps de milice deBeauvais et d'Amiens, qui, ignorant les événements précédents, avait marché toute la nuit pour rejoindre l'armée. Ces hommes , qui ne soupçonnaient aucun danger, et n'étaient point préparés a combattre, furent massacrés presque sans résistance. Une méprise semblable devint également fatale à l'archevêque de Rouen et au grand prieur de France , qui venaient avec un corps nombreux de chevaliers. Quand le ciel s'éclaircit, on découvrit dans les champs des milliers de Français qui avaient passé la nuit sous les arbres et les haies , dans l'espoir de retrouver leurs seigneurs le matin. Ils furent aussi passés au fil de l'épée par la cavalerie anglaise , en sorte que le carnage du second jour dépassa , assure-t-on , celui du premier.

A midi, le roi ordonna aux lords Cobham et Stafford d'examiner le champ de bataille. Ils prirent avec eux trois hérauts pour vérifier, d'après les surcots des chevaliers , les noms et rang de ceux qui avaient péri, et deux secrétaires pour en tenir registre. Dans la soirée, ils présentèrent au roi quatre-vingts bannières, et une liste de onze princes , douze cents chevaliers et trente mille personnes de condition inférieure. On proclama une trêve de trois jours pour donner a l'ennemi le temps d'enterrer ses morts, et Edouard assista en deuil au service funéraire dans le cimetière de Montenay *.

1. C'est à Froissart c. 136-190} que nous devons la relation la plus intéres-

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