CHAPITRE SEPTIÈME. Ko
[8 oct.] L'armée , composée de neuf cents lances et de cinq mille archers, s'avança en trois grandes divisions, escortée de deux détachements, qui alternativement servaient d'ailes dans le combat, et d'avant-garde et d'arrière-garde pendant la marché1. A chaque pas elle était surveillée de près par des corps considérables de l'ennemi, qui, tout en évitant un engagement, interceptaient les traîneurs et dévastaient le pays. Les progrès des Anglais étaient lents : souvent ils étaient forcés de passer la journée sans nourriture, et c'était avec difficulté qu'ils pouvaient arracher une maigre subsistance aux craintes des habitants des villages où ils passaient la nuit. Comme ils traversaient la Bresle [11 oct.], ils lurent attaqués par la garnison d'Eu avec de grands cris et une impétuosité surprenante2; mais ils reçurent les assaillants avec sang-froid, et après une lutte très-vive, ils les refoulèrent dans leur forteresse. Henri avait eu l'intention de passer, comme son aïeul Edouard 111, la Somme à Blanchetaque ; mais ses éclaireurs l'informèrent que le gué était coupé de palissades, derrière lesquelles étaient postés des corps nombreux d'archers et d'hommes d'armes. Comprenant le danger, il passa la nuit a Arrames , et évitant Abbeville, où d'Albret, connétable de France, avait établi son quartier général, il marcha sur Bailleul [13 oct.]. Mais d'Albret ne perdait pas son ennemi de vue : de la rive droite il épiait les mouvemenls des Anglais, qui, à mesure qu'ils avançaient le long de la rive opposée, avaient la mortification de trouver tous les gués détruits et gardés par des divisions de l'armée ennemie. Dans le voisinage de Corbie, le roi, profitant des détours de la rivière, coupa jusqu'à Boves, et dans sa marche de la à Nèlles [17-18 octobre], faisant faire halte a ses hommes dans une vallée, il ordonna aux archers de se munir de pieux de six pieds, et de les rendre pointus a chaque bout. Le connétable avait été obligé de suivre un plus long circuit par Féronne, d'où il avait envoyé l'ordre de garder tous les gués en remontant la rivière. Mais ces ordres n'avaient pas été reçus, ou avaient été négligés par la milice de Saint-Quentin ; et a Nèlles Henri reçut l'avis que le passage était resté libre a Voyenne et à Bettencourt. Quatre bannerets avec leurs pennons traversèrent immédiatement [19 oct.] ;
1. Livius fait observer, au sujet de cette disposition, que c'était la coutume des Anglais, p. 12. Elniham dit aussi, ut moris est, p. 51. Hardyng, qui était présent, fait quitter Harfleur aux Anglais le mardi, premier du mois; mais sa propre narration montre que c'était le mardi 8.
2. Clamorc et impetu maxinio — cantu terrifier et impetu maximo , ut moris est Gallis. Tit. Liv. 13.
m HISTOIRE D'ANGLETERRE.
le reste de l'armée avec le bagage suivit sous leur protectiou ; et en douze heures les Anglais avaient pris une forte position sur la rive droite [20 oct.]. Henri marcha jusqu'à Monchy-la-Gauche ; le connétable se replia sur Bapaume et de là sur Saint-Pol.
Tandis que ce commandant gardait encore les passages de la Somme, un conseil militaire se tenait à Rouen en présence de Charles, et, à la majorité de trente-cinq voix contre cinq, on prenait la résolution de livrer bataille aux Anglais. On fixa le jour au 25 du mois, et on publia une proclamation appelant tous vrais chevaliers et loyaux Français à rejoindre le connétable pour cette époque, en quelque lieu qu'il fût. Henri était encore à Monchy, lorsque trois hérauts furent introduits auprès de lui par le duc d'York. Ils s'acquittèrent à genoux de leur message, annonçant que leurs compatriotes étaient prêts à le rencontrer sur le champ de bataille le vendredi suivant. Le roi répondit avec une indifférence apparente que la volonté de Dieu serait faite. Ils demandèrent quelle route il comptait prendre : « Celle qui mène droit à Calais, » fut sa réponse ; « et si mes ennemis essayent de me couper le passage, ce sera à leur risque et péril. Je ne les chercherai pas : mais je ne ferai pas un seul pas plus vite ou plus lentement pour les éviter. J'aurais désiré toutefois qu'ils eussent adopté d'autres conseils, au lieu de se déterminer à verser le sang des chrétiens. » Il est probable que ces derniers mots faisaient allusion au cartel particulier que le roi avait envoyé de Harfleur, et qui, s'il en faut croire sa déclaration solennelle, l'avait été dans le seul but d'épargner le sang d'hommes qui n'avaient aucun intérêt personnel dans leur querelle. Les hérauts, qui avaient rempli leur message avec de vives craintes, reçurent un présent de cent couronnes, et s'en retournèrent pénétrés d'une profonde vénération pour le caractère du roi1.
Les Anglais continuèrent leur marche à loisir et en bon ordre. Laissant Péronne sur leur gauche, ils arrivèrent par Encre et Lucheu a Blangy, où le profond et rapide Ternois coupait la route; mais un détachement arriva a temps pour s'emparer du pont, que les Français se préparaient à démolir, et toute l'armée le passa sans être inquiétée. [24 oct.] Peu de temps après , le duc d'York aperçut plusieurs détachements considérables de l'ennemi qui marchaient dans la direction d'Azincourt ; et Henri les ayant reconnus d'une éminence, donna l'ordre de se former