CHAPITRE HUITIÈME
bois* à quelques mille9 de Chinon, elle lit annoncer à Charles son arrivée et son objet. On trouva miraculeux qu'elle fût venue saine et sauve; cependant deux jours se passèrent en délibération : ce pouvait être, prétendit-on sagement, un émissaire du diable; et afin d'éclaircir cette importante question, on nomma une commission pour recevoir ses réponses à certains interrogatoires. Le rapport fut favorable ; après bien des délais et des hésitations, on fixa une heure pour son admission en présence du roi ; et la pauvre vierge de Domrémy fut introduite dans une vaste salle, éclairée de cinquante torches, et remplie de plusieurs centaines de chevaliers, parmi lesquels Charles s'était mêlé sans qu'on fit attention à lui, et simplement vêtu. Jeanne entra sans embarras : l'éclat des lumières, les regards des spectateurs ne la déconcertèrent point. Découvrant le dauphin du premier coup d'œil, elle marcha a lui d'un pas ferme, fléchit le genou, et dit : * « Dieu vous donne bonne vie, gentil roi. » Il fut surpris^ mais il répondit : « Je ne suis pas le roi, le voici, » et il désigna une autre partie de la salle. « Au nom de Dieu, c'est vous et non autres. Très-noble seigneur dauphin, je suis Jeanne la pucelle, envoyée de la part de Dieu pour aider vous et le royaume; par son ordre je vous annonce que vous serez couronné dans la cité de Reims1. » Charles la prit à part, passa quelque temps avec elle en conversation animée, et, rejoignant la compagnie, affirma qu'elle lui avait révélé des secrets qui lui étaient personnels, et dont elle n'avait pu avoir connaissance par des moyens purement humains. Le lendemain « la pucelle » (c'est ainsi qu'on l'appela) fit son apparition en public et à cheval. A son air, on lui donna seize a dix-sept ans; sa taille était mince et gracieuse, et ses longs cheveux noirs flottaient en boucles sur ses épaules. Elle fournit une carrière avec la lance et mania son cheval avec aisance et dextérité. La foule éclata en cris d'admiration ; on voyait en elle quelque chose de plus qu'humain ; c'était un chevalier descendu du ciel pour le salut de la France 2.
Si les allégatious de la « pucelle » avaient été un artifice politique pour relever l'esprit découragé de ses troupes, Charles aurait profité de ce moment pour les mener a l'ennemi. Mais des
1. « Dieu vous doint bonne vie, gentil Roy. » « Ce ne suis pas qui sUi
Roy. Voici le Roy. » « En nom Dieu c'estes vous et non auftres. »
Mm. vin, 268.
S. Semble chose toute divine de son faict , et de la voir et de l'ouïr. Voyei la lettre enthousiaste du sire de Laval à sa mère. Màn. vm, 994. Aussi, 869.
opinions opposées divisaient son conseil. Beaucoup de membres, au lieu de chercher à tirer parti de Terreur publique, avaient peur de se tromper eux-mêmes. On la disait envoyée du ciel ; mais ne pouvait-elle pas être un démon de l'enfer? Pour éclaircir cette grave et obscure question, Jeanne fut interrogée a plusieurs reprises par un comité de théologiens, par le parlement de Poitiers et par le corps entier des conseillers privés; et trois semaines s1 écoulèrent avant que le roi consentît à reconnaître en elle un caractère surnaturel. Elle passa cet intervalle dans la retraite et la prière ; puis elle fut montrée une seconde fois à la multitude, montée sur un coursier gris, avec sa bannière portée devant elle, et armée de toutes pièces comme un chevalier. L'air retentit d'acclamations; l'enthousiasme gagna toutes les classes, et ce fut a qui offrirait ses services pour la suivre au combat. Elle-même était impatiente de prouver sur le terrain la vérité de ses allégations; mais le roi retint son impétuosité, et attendit froidement Tenet de sa présence sur les Anglais ainsi que sur ses propres sujets.
On avait pris soin que l'histoire de « la pucelle » parvînt avec l'exagération convenable à la connaissance de l'armée qui assiégeait Orléans. On la reçut d'abord avec mépris et dérision ; bientôt elle commença à faire impression sur les plus crédules; de ceux-ci l'alarme gagna peu à peu leurs voisins ; et à la fin les cœurs les plus intrépides frémirent àTidée d'affronter un champion femelle, il est vrai, mais un champion surnaturel. Ce fut en vain que Suffolk et ses officiers cherchèrent h réprimer et à étouffer cette opinion dangereuse. S'ils accusaient Jeanne d'imposture, on en appelait aux miracles que le bruit public lui attribuait; s'ils la traitaient de sorcière, les soldats répondaieut qu'ils ne craignaient aucun mortel semblable à eux, mais qu'ils n'étaient pas de force à lutter contre les esprits des ténèbres.
Soixante bastilles ou forts, érigés en cercle autour d'Orléans, avaient complètement intercepté la communication avec le pays; . et les horreurs de la famine se faisaient déjà sentir dans les murs, lorsqu'il fut résolu dans le cabinet français de faire un effort désespéré pour jeter des vivres dans la ville. Un corps considérable, sous les ordres de quelques-uns des plus braves officiers de France, se réunit à Blois, et la pucelle sollicita et obtint la permission, non-seulement de faire partie de Texpédition, mais de la diriger. Elle fut reçue comme un envoyé du ciel, et commença l'exercice de son autorité surnaturelle par expulser de Tannée toutes les