CHAPITRE DIXIÈME
pressement en apparence ; mais leurs cœurs démentaient les sentiments qu'ils exprimaient ; et peu de jours suffirent pour prouver toute la fausseté de ces sortes de réconciliations, quand celui qui les a ordonnées n'est plus la pour les maintenir *.
Dès que le roi eut expiré, le conseil s'assembla et résolut de proclamer son fils aîné sous le nom d'Edouard Y [9 avril]. Mais leur unanimité s'arrêta là. Le jeune prince, accompagné de son oncle, le comte Rivers, et de son frère utérin, lord Grey, avait été envoyé a Ludlow dans le Shropshire, sous prétexte que sa présence servirait à contenir les Gallois; mais en réalité, afin que, grandissant sous leur direction, il devînt plus attaché h ses parents maternels. On eut le soupçon qu'à l'imitation d'Isabelle, mère d'Edouard III, la reine aspirait à une part considérable de l'autorité durant la minorité de son fils; et pour déjouer ses desseins, les ennemis des Wydevile attendirent impatiemment l'arrivée du duc de Gloucester, oncle du roi, et du duc de Buckingham, descendant direct de Thomas de Woodstock, le plus jeune des fils d'Edouard III. Quand Elisabeth proposa que Rivers et Grey conduisissent Edouard de Ludlow a la métropole sous la protection d'une armée, Hastings et ses amis prirent l'alarme. Gloucester et Buckingham étaient encore absents; la Tour était au pouvoir du marquis de Dorset; le roi était environné des créatures de la reine ; et avec l'appui d'une armée, elle tiendrait ses adversaires à sa merci, et les Wydevile pourraient consolider leur autorité. Où était, demandèrent-ils, la nécessité d'une armée? quels étaient les ennemis contre lesquels on devait la diriger? L'intention des Wydevile était-elle de violer leur serment de réconciliation? Il s'ensuivit une longue et vive altercation ; Hastings déclara qu'il quitterait la cour et se retirerait dans son gouvernement de Calais; la reine jugea prudent de céder; et, dans
1. Œuvres de More, 38-40. Edit. de 1557. La connaissance des événements de cette époque est principalement due au continuateur de Y Histoire de Croyland et à sir Tliomas More (Morus). Le premier était contemporain. Son nom est inconnu ; mais il parait d'après son ouvrage qu'il fut docteur en droit canon, quelquefois membre du conseil sous Edouard I V , et employé par lui de temps à autres comme envoyé auprès des puissances étrangères (p. 557). Il déclare avoir écrit avec vérité et impartialité. Sine ullà scità intermixtione mendacii, odii aut favoris, 575. Sir Thomas More naquit en 1480. En 1513, lorsqu'il était sous-shériff de Londres, il écrivit son Histoire de Richard III, au dire de Rastell, qui l'imprima en 1557, d'après un manuscrit de More. Mais M. Ellis a fait observer que l'écrivain parle 'dTEdouard IV comme s'il eût été présent à la dernière maladie de ce monarque ce qui ne pouvait être le cas, puisque More n'avait que trois ans; et en conséquence il penche à croire que More ne fut que le copiste d'un manuscrit qui lui avait été remis par quelque autre, probablement par le docteur Morton. Pref. to Hardynge, xx.
une heure fatale, la résolution fut prise que la suite du jeune roi ne dépasserait pas deux mille cavaliers *.
Richard, duc de Gloucester, était un prince d'une ambition insatiable, et qui savait cacher les plus sanglants projets sous le masque de l'affection et de la loyauté. Ayant le commandement de l'armée contre les Ecossais, il était occupé dans les marches à l'époque de la mort de son frère ; mais dès qu'il apprit cet événement, il se rendit a York avec une suite de six cents chevaliers et écuyers vêtus de deuil, fit faire dans la cathédrale les obsèques du roi défunt avec une magnificence royale, somma les gentilshommes du comté de jurer allégeance à Edouard V ; et, pour leur donner l'exemple, il fut le premier à prêter serment. En même temps il expédia des lettres pour protester de son affection et de sa loyauté envers son neveu, complimenter Elisabeth sur la perte de son mari, et offrir son amitié au comte Rivers et aux autres lords de la famille de la reine. Ayant augmenté son escorte, il continua sa route vers le sud, dans le dessein ostensible d'assister au couronnement, que le conseil avait fixé au U mai2.
Nous ignorons l'objet des messages secrets qui, durant cet intervalle, s'étaient échangés entre le duc, Buckingham etHastings; mais nous pouvons nous former une idée probable de leur contenu par les événements qui survinrent immédiatement. Le jeune Edouard avait atteint Stony Stratford, se rendant a Londres, le jour même où son oncle arrivait a Northampton, à environ dix milles derrière lui [29 avril]. Les lords Rivers et Grey se hâtèrent d'aller à la rencontre de Gloucester au nom du roi, et de soumettre à son approbation les ordres qui avaient été rédigés pour l'entrée du roi dans la métropole. Ils furent reçus avec distinction et invités h dîner avec le duc, qui leur prodigua des marques d'estime et d'amitié. Dans la soirée, arriva le duc de Buckingham avec une suite de trois cents cavaliers. Après souper, Rivers et Grey se retirèrent à leurs quartiers, enchantés do la réception : les deux princes, laissés à eux-mêmes, dressèrent le plan de ce qu'ils avaient à faire le lendemain.
Le matin, on découvrit que toutes les issues de la ville avaient été fortement gardées pendant la nuit, dans le dessein, était-il dit, d'empêcher que personne ne rendît ses devoirs au roi avant l'arrivée de Gloucester [30 avril]. Cette circonstance éveilla les soupçons;