CHAPITRE VIII
Bristol une lettre da prince qui lui défendait de remettre sa procuration au roi avant d'avoir la garantie que l'infante ne se retirerait pas dans un couvent après la célébration du mariage. On ne sait sur quelle base il fondait ce soupçon, mais l'objet réel de la lettre était d'empèebcr le mariage auquel Charles s'était engagé par serment. L'erreur de Clerk donna au comte de Bristol le temps de détruire l'effet de celte intrigue. Il demanda une audience au roi , obtint de lui toutes les garanties qu'il pouvait désirer, et en envoya, par un exprès, la nouvelle, peu agréable, à la cour d'Angleterre (I).
Cet expédicut n'ayant pas réussi, on en chercha un second. Jacques, à l'instigation de Duckingham (8 oct.) , ordonna à Bristol de délivrer la procuration le jour de Noël, « époque de sainteté et d'amusement qui convenait a une action aussi grave et aussi sacrée que le mariage. » Le comte vit que la crédulité de son souverain avait été troni|>éc; il l'informa par un exprès (24 oct.) que les pouvoirs donnes par le contrat seraient expires a cette époque; que ce serait ajouter 1 insulte à la mauvaise foi que de la présenter quand elle aurait cessé d'être valide; que l'approbation du pape était déjà signée à Rome, et qu'à moins d'ordres contraires, il se croirait obligé par le traité et par sou serment à livrer la procuration, à la requête du roi d'Espagne (1*2 nov.). Quinze jours après, la dispense arriva à Madrid. Philippe fixa le 29 novembre pour les épousailles; le mariage devait avoir lieu le 9 du mois suivant : la noblesse espagnole reçut l'invitation d'y assister; une plate-forme tapissée fut érigée depuis le palais jusqu'à l'église, et l'on envoya dans les différentes villes et cités des ordres pour des réjouissances publiques. L'époque fixée n'était éloignée que de quatre jours, quand trois courriers, qui se succédèrent l'un l'autre, entrèrent à Madrid: ils apportaient à Bristol la défense de livrer la procuration,
(t ) Mémoire* de Hardwicke, t, 481. « La comtesse d'Olivarez découvrit l'intrigue a l'infante , qui n'amusait beaucoup de ce qu'on avait élevé un pareil soupçon , et avoua qu'elle n'avait jamais eu l'idée de te Faire un jour religieuse, et surtout de le devenir dans l'unique but d'éviter d épouser le prince de Galles. • Mémoires de Clarrndon,!, App., wx.
I Tordre de se préparer à retourner en Angleterre, et des instructions pour informer Philippe que Jacques était disposé à terminer le mariage, pourvu qu'il s'engageât à prendre les armes pour défendre le palatin, et à fixer le jour où il devait mettre un terme à sa médiation , et commencer les hostilités. Le monarque espagnol se sentit vivement blessé. Il répondit qu'une telle demande, dans une pareille circonstance, était déshonorante pour sa sœur et pour lui. Le traité avait été signé, les serments étaient échangés. Le roi et le prince devaient remplir leurs obligations ; il était prêt à remplir les siennes. Les préparatifs du mariage furent contremandés immédiatement. L'infante quitta en pleurant son litre éphémère de princesse d'Angleterre; Charles et Duckingham se prévalurent de la victoire qu'ils venaient d'obtenir sur Bristol, et du coup qu'ils avaient porté à l'orgueil espagnol (1).
Peu avant leur départ, ils avaient reçu des pouvoirs pour traiter de ce qui concernait le Palatinat; mais Philippe avait interrompu la discussion, en disant, qu'en considération du mariage, il donnerait au roi d'Angleterre un blanc-seing, et se soumettrait ainsi à toutes les conditions qu'il pourrait lui prescrire. Quand son courroux fut apaisé, il écouta les représentations de Bristol (26 déc), et quoiqu'il refusât, comme une action peu honorable, de déclarer la guerre à son neveu l'empereur avant d'avoir reçu une réponse à ses offres de médiation, il s'engagea néanmoins par écrit à ne point cesser ses démarches que, par les armes ou les négociations, il n'eût obtenu la restitution des domaines héréditaires réclamés par le palatin. Les ambassadeurs crurent celle assurance satisfaisante ; mais rien ne pouvait contenter des hommes qui avaient déjà résolu d'allumer la guerre entre les deux couronnes.
Si Buckingham haïssait le comte de Bristol, il le craignait aussi beaucoup. 11 avait vu les représentations sur sa conduite, que ce ministre, malgré la défense de Charles, avait cn-
(t) Mémoires de Hardwicke . 485, 490, 411 , 472 Mémoires de Clarendon , i , 13. Cabala, v, 100, 107, 255. Prynne, «5-61. Journaux des lords, 643. Voyez les er fons de Charles pour se justifier, quoique l'acte contint une clause qui lui ôiait le pouvoir de révoquer la procuration. Journaux , 228.
voyécs au roi, et il savait que la préseuce d'un adversaire si redoutable pourrait porter atteinte à son autorité, et déjouer les plans qu'il avait formés. Bristol reçut l'ordre de cesser son service à la cour d'Espagne, mais de prendre tout son loisir pour retourner en Angleterre. Philippe l'avenit desdangers qui le menaçaient, et lui offrit de grands avantages s'il voulait rester sur le continent; mais le comte répondit qu'il préférerait perdre sa tète en Angleterre avec une conscience pure, plutôt que de vivre en Espagne, fût-ce sous le titre de duc de l'Infan!ado,avcc la réputation d'un traître. Il hâta son retour; mais en débarquant il reçut l'ordre de se retirer à sa maison de campagne, et de s'y constituer prisonnier. Toutes ses prières furent inutiles. Jacques, tout en le désirant, ne trouva jamais l'occasion de l'entendre; et l'on ne permit au ministre disgracié, ni de venir a la cour, ni de siéger au parlement pcnduut le reste de ce règne (I).
En examinant attentivement toutes les démarches faites dans celte alliance projetée avec l'Espagne, on peut franchement en inférer : 1» que si le traité eût été laissé à l'habileté et à la persévérance du comte de Bristol, on eût atteint le but que Jacques désirait si vivement; 2° que le cabinet de Madrid avait donné plusieurs motifs d'offense au jeune prince par ses délais inopportuns et par ses tentatives pour mettre sa présence à profit; 3° que, cependant, il avait pris spontanément des engagements si solennels, qu'il ne pouvait ensuite s'y soustraire sans manquer à sa parole; 4° et que, pour justifier sa conduite aux yeux du public anglais, il avait été obligé deinployer la fourberie et le mensonge. Mais le grand malheur fut l'influence funeste que de pareilles actions eurent sur son caractère. On le crut intrigant, fourbe et dissimulé. Ses sujets, lorsqu'il fut monté sur le trône, découvrirent peu de sincérité dans leur prince. Ils perdirent toute confiance en ses protestations; et c'est à cette méfiance qu'on doit rapporter, en grande partie, la guerre civile qui suivit, cl les maux
(1) Cahala, 4.5, 127, 128; Jotiniatu de* lords, 58T>. Riicktnchain voulut l'ernoxer à la Tour, mais le duc de llichraood c le comie de Prmbrokc »'y oppo»crcnl. Ib , 58?
qui accablèrent la nation et le souverain.
Jacques avait reçu les chevaliers errants (c'est ainsi qu'il les appelait), en les félicitant de leur heureux retour; mais il observa avec chagrin de l'altération dans leurs sentiments. Il se renferma seul dans Newmarket, s'abstint de ses amusements favoris, la chasse et la fauconnerie, et refusa de recevoir les hommages ordinaires des courtisans (1er et 5 nov.). Rien ne put lui persuader que la guerre avec l'Espagne amènerait la restitution du Palalinat; avec cette idée , il proposa un nouvel arrangement à Frédéric, pour l'engager à faire ses soumissions & l'empereur, à marier son fils aîné, qui était élevé en Angleterre , à la fille de ce prince ; à recevoir, en qualité de tuteur et d administrateur , la possession de ses anciens domaines , et à laisser la dignité d'électeur au duc de Bavière pour la vie, à condition qu'elle lui revendrait ensuite à lui et a sa postérité. Le roi ne douta point du consentement de Frédéric et de Philippe(20 déc.) ; mais le palatin , encouragé par les sentiments bien connus de Charles et de son conseiller , lui renvoya un refus absolu (I).
Pendant les fêtes de Noël Jacques demanda l'opinion de son conseil privé sur les deux questions suivantes : le roi d'Espagne avait-il agi sans sincérité dans le dernier traité, ou bien avait-il donné lieu à la guerre par ses provocations? Le conseil, à l'unanimité, répondit par la négative à la première question , et la majorité seulement donna le même avis sur la seconde. Buckinghain ne dissimula pas son mécontentement; il se répandit en menaces de vengeance contre Williams, le lord garde des sceaux , et Cranfield , le lord trésorier. Ce n'était p.is qu'ils se fussent distingués par la violence de leur inimitié, mais il s'était habitué à les regarder comme ses créatures , et jusquelà il les avait toujours trouvés soumis à ses volontés. Au reste, c'étaient des hommes qui n'avaient d'autre conscience que leur intérêt. Pendant son absence en Espagne, ils avaient commencé a douter de la permanence de son pouvoir , et depuis cette époque , leur fidélité avait suivi les rapports contradictoires de la cour : un jour . ils se hasardaient à s'opposer à
;i, Citbila, 192,206 2» iO.
CIIAPIT
ses vues , el le lendemaiu , ils sollicitaient une réconciliation par des larmes et des prières ( I ).
I* roi avait entretenu l'espoir de sortir de ses embarras pécuniaires avec la dot de l'infante : cette ressource étant évanouie , iL fut obligé de convoquer un parlement. Ce devait être pour Buckingham une épreuve hasardeuse; mais sa dernière opposition à l'affaire d'Espagne avait expié aux yeux de ses adversaires la témérité qu'il avait eue de conduire le prince à Madrid ; et par l'entremise de Prcston, ministre puritain et chapelain du prince, il avait formé une alliance avec ses anciens ennemis. Plusieurs conférences secrètes eurent lieu entre lui et le comte de Soulhampton , les lords Say et Scie, et les autres chefs de l'opposition dans les deux chambres; on se pardonna réciproquement d'anciennes injures. Le duc s'assura l'impunité. pour lui-même, en livrant ses serviteurs infidèles à la vengeance de ses nouveaux amis , et Ton convint d'accorder au roi une somme considérable, à condition qu'il mettrait fin au traité, et déclarerait la guerre à Philippe, roi d'Espagne (2).
Le lecteur a déjà observé que la chambre des communes ne connaissait jadis que très-imparfaitement les bornes de ses devoirs et de sa puissance. Elle n'osait prendre sur elle de soulever le voile qui couvrait les secrets de l'État , et si la pauvreté du monarque le forçait quelquefois à lui demander son avis, elle répondait uniformément que dépareilles matières étaient au-dessus de sa portée. Mais le temps avait détruit plusieurs des distinctions qui avaient marqué la société. L'éducation , qui s'était répandue, avait aussi fort étendu les connaissant
(1) Hacket.i, 165-l69;Cabala, 274. Voyez une lettre plaintive de Williams, excusant ta couduiie panvée , et priant le dac de recevoir ton âme en G»Ce- Cabala, 298. Elle est datée du 2 février. Le sixième jour, ils se réconcilièrent , et la veille de l'ouverture du parlement, Williams fit sa soumission au duc de BucLiogbain. Journal deUud, 10.
(2) lu., 170. Il le fit d'après l'avis que lui donna Bacoo, de te faire des amis par sa condescendance, el de se souvenir • qu'un bon joueur de boule a le genou en terre. » Bacon, ti,962. La convocation du parlement fut regardée comme preuve du pouvoir de Buckingbaro. «Maintenant on ne dira plus qu'il faut que cette alliance se rompe, ou que ton crédit soit détruit : il suivait le courant sur les traces du roi. A présent , quand il ira par des chemins de traverse, il pourra facilement se perdre. »lbid., 3G3.