CHAPITRE I
Dorant deux ou trois jours, les domestiques de Marie remarquèrent avec surprise qu'il arrivait Fréquemment des étrangers à Fothcringay. Le 7 de février on annonça le comte de Shrewsbury, et sa charge de comte maréchal fit connaître sur-le-champ le fatal objet de sa visite. La reine se leva aussitôt de son Ut, s'habilla, et s'assit près d'une petite table, après avoir fait ranger des deux côtés ses serviteurs des deux sexes. Le comte entra la téle découverte : il était suivi du comte de Kent, du shérif et de plusieurs gentilshommesdu comté. Ensuite Bcal, après un court préambule, lut à haute voix l'ordre (le warrant) de l'exécution. Marie l'écouta sans manifester la plus légère émotion. Faisant alors le signe de la croix, elle leur souhaita le bonjour : elle leur dit que le jour qu'elle désirait depuis si longtemps était enfin arrivé ; qu'elle languissait en prison depuis près de vingt ans, inutile aux autres et à charge à elle-même ; qu'elle ne pouvait terminer une telle vie d'une manière plus heureuse et plus honorable qu'en versant son sang pour sa religion. Ensuite, elle rappela les maux qu'elle avait soufferts, les offres qu'elle avait faites, les artifices et les fourberies employés par ses ennemis; enfin, posant la main sur une bible placée sur la table : c Quant a la mort de la reine, votre souveraine, dit-elle, je prends Dieu à témoin que jamais je n'en ai forme le dessein , que je ne l'ai jamais demandée, et que je n'y ai jamais consenti. »
« Ce livre, s'écria le comte de Kent , est une bible papiste, et, d'après cela, le serment est nul. — Oui, c'est une bible catholique , reprit la reine , et c'est celle que j'estime le plus ; ainsi, d'après votre propre jugement, vous devez regarder mon serment comme le plus obligatoire. » Le comte, en réponse, l'exhorta à renoncer à toute superstition papiste, à sauver son âme, en embrassant la véritable croyance, et à accepter les services spirituels du doyen de Peterborough, savant théologien, désigné par la reine. Mais Marie répliqua qu'elle était peut-être plus versée dans la controverse qu'il ne le croyait ; qu'elle avait beaucoup lu, et avait entendu les plus savants préla reine désirait qu'ils pa su «se ni outre , mais qu'ils devaient tcoir secrètes les particularités qui la concerna teul.
dica leurs de la religion réformée; mats qu'aucun de leurs arguments ne l'avait disposée à quitter la religion de ses pères. D'après cela, elle pria, qu'au lieu du doyen de Peterborough, qu'elle ne voulait pas écouter , on lui accordât l'assistance de son aumônier, Le Preau, qui était encore dans la maison. Elle ajouta que c'était la dernière et la seule grâce qu'elle eût à demander.
On lui répondit qu'on ne pouvait se rendre à sa prière ; qu'elle était contraire aux lots divines et humaines , et qu'elle exposerait, à la fois, le salut des âmes des commissaires et leur sûreté sur la terre. Il s'ensuivit une conversation longue et décousue. Marie demanda si son fils avait oublié sa mère dans sa détresse; si aucune des puissances étrangères n'avait intercédé en sa faveur, et enfin quand elle subirait son supplice. A cette question, le comte de Shrewsbury répondit, mais avec une extrême agitation : « Demain matin, à huit heures. »
Les comtes s'étaient levés, quand la reine s'informa de ce qu'étaient devenus ses deux secrétaires, et, ne recevant aucune réponse satisfaisante, elle demanda, avec beaucoup d'instances, si Nau était mort ou vivant. Drury répliqua qu'il était encore en prison, a Quoi ! s'écria-t-elle, on va m'arracber la vie et on épargnera celle de Nau ? Je proteste devant Dieu,» mettant encore sa main sur le livre, c que Nau est l'auteur de ma mort. Il m'a conduite à l'échafaud, pour sauver sa vie. Je meurs à la place de Nau ; mais la vérité sera bientôt connue »(1).
( I ) • Quoy ! je mourray, et Nau ne mourra pas ! Je proteste, mettant la main sur le lirre, que Nau est cause de ma mort; Nau me faict mourir pour se sauver. Je meurs pour Nau. > Jebb., u , 621. On a prétendu que celte solennelle proteslaUon n'était point digne de foi , parce que. le même soir, elle récompensa, comme ses fidèles serviteurs, Nau et Curie, en leur faisant des legs dans son testament. On lit , au contraire , dans les mémoires contemporains sur sa mort , que, dans son testament, elle fit connaître ce qu'elle pensait de la conduite de Nau, quoiqu'en termes obscurs, de peur que les ministres anglais ne s'en aperçussent, et ne détruisissent l'acte de ses dernières volontés. Ibid., G63. Quant au testament, il parait qu'il contenait la disposition suivante : Nau devait avoir ses gages, sa pension et une forte somme d'argent, nuis seulement «'il prouvait avoir rempli certaines conditions bien connues de ses serviteurs. Goodall, i, 413, 4M. Partout elle fa* une dmincUon entre lui et Curie,
Marie en lendit son arrêt de mort avec un calme et une dignité dans son maintien, qui frappèrent de respect et d'attendrissement ceux qui étaient présents. Au moment où les comtes se retirèrent, les gens de sa maison éclaté- { rent en gémissements et en larmes; mais elle j leur imposa silence, en disant : a Ce n'est pas le moment de pleurer, mais de se réjouir. Dans peu d'heures, vous verrez la fin de mes infortunes. Mes ennemis peuvent maintenant dire ce qu'il leur plaît ; mais le comte de Kent a trahi le secret ; c'est ma religion qui est la i cause de ma mort. Résignez-vous donc, et laissez-moi à mes dévotions. »
Apres une longue et fervente prière, la reine fut appelée pour le souper. Elle mangea peu; et , avant de sortir de table, elle but a tous ses domestiques, qui lui firent raison à genoux, et la prièrent de leur pardonner les fautes qu'ils avaient commises à son service. Elle le fit de grand cœur , leur demandant en même temps de lui pardonner , si jamais elle avait dit ou fait quelque chose de désobligeant pour eux ; et elle termina par quelques mots de conseil pour leur conduite future dans la vie. Dans ce petit discours, elle rappela encore sa conviction que Nau était l'auteur de sa mort.
Marie divisa en trois parties cette nuit importante, la dernière qui lui restât. Elle en employa la première et la plus longue à régler ses affaires domestiques, à écrire son testament, et trois lettres, a son confesseur, à son cousin de Guise, cl au roi de France (1). Elle passa toute
qu'elle considère comme séduit par Nau. A l'égard de Curie, il est ju»te que je rappelle le témoignage donné par fleuri Glifford, biographe de la ducheaae de Féru. 'J'étais prévôt a sa mort , quand, un peu avant, ayant appelé K. Creswell , les Gentilshommes, et les bommr* de toute espèce , tant anglais qu'écossais , il protesta , sur l'espoir de son «lut , de sa fidélité et de sa véritable loyauté envers la reine «i m a (tresse , à la vie et à la mort . et protesta en outre contre les calomnies et { les imputations imprimées par des auteurs trop crédules. Il parla ( ainsi que j'en ai été témoin J avec une grande assurance, protestant de son iunocence, même à sou dernier soupir, comme il en parlerait devant le tribunal du juge éternel, le me crois obligé, en conscience, d écrire ce qu'il affirma sur son lit de mort , ainsi qu'il l'a désiré J de tous ceux qui étaient présenta , pour en témoigner. • P. 20K.
< I ) Sa lettre a son confesseur se trouve dans Jebb., n, 303, e Kcr.lio. v. 4?3. Klle s'y plaint de la miaule de ars«;-.ii{nr». qui lui refirent son ass;staucc, ri elle lui
la seconde en exercicesdedévotion. Retirée dans son cabinet, avec ses deux femmes de chambre, Jeanne Kennedy et Elspcth Curie, elle pria et lut alternativement, et chercha sa force et sa consolation dans la lecture de la passion du Christ el dans un sermon sur la mort du larron repentant. Vers les quatre heures, elle se retira pour se reposer; mais on observa qu'elle no riormil point. Ses lèvres étaient dans un mouvement continuel, et son esprit semblait absorbé dans la prière.
Dès la pointe du jour, toute sa 'maison s'assembla autour d'elle. Elle leur lut son testament , leur partagea ses habits et son argent (8 fév.), et leur dit adieu, embrassant les femmes et donnant aux hommes sa main a baiser. Ils la suivirent, en pleurant, jusque dans son oratoire, où elle prit place en face de Tautel; ils s'agenouillèrent et prièrent derrière elle (1).
Au milieu de la grande salle du château, on avait dressé un échafaud, couvert d'une serge noire cl entouré d'une barrière basse. Vers sept heures, les portes furent ouvertes ; les gentilshommes du comté entrèrent avec leur suite; cl la garde de Paulet , en se plaçant , accrut le nombre des spectateurs jusqu'à celui de 150 ou 200. Avant huit heures, on envoya un message à la reine, qui répondit qu'elle serait prèle dans une demi-heure. Après ce délai, le shérif Andrews entra dans l'oratoire. Marie se leva, prenant le crucifix de l'autel de sa main droite, et portant son livre de prière dans la gauche. Ou défendit à ses serviteurs de la suivre; ils insistèrent , mais la reine les engagea a se résigner, et se tournant vers eux, elle leur donna sa bénédiction. Ils la reçurent à genoux, les uns baisant ses mains, et les autres son manteau. Ea porte se ferma , et la salle retentit de leurs cris de douleur.
Marie fut alors rejointe par les comtes et ses gardiens; en descendant, elle trouva au pied
demande instamment de prier avec elle pendant la nuit. Daus sa lettre au roi de France, elle dit qu'elle mrnrt innocente de tout crime envers Élisabelh. Jebb., h , 303 6*J9.
(I ) Conn , dans sa Vie de Marie , dit qu'alors elle communia d'eile-memc , rn vertu d'un induit de l'ie V. Jebb., n , 15. 1.a leltre de la reine au |iapc prouve clairement que c'est uni erreur.
de l'escalier Melville, l'intendant de sa maison, que, depuis plusieurs .semaines, on avait exclu de sa présence. Ce vieux et fidèle serviteur se jeta à genoux, et se tordant les mains, s'écria: « Ah, madame, que je suis malheureux ! aucun homme sur la terre aura-t-il porté autant de douleur que moi, quand je dirai que ma bonne et gracieuse reine et maîtresse a été décapitée en Angleterre ! • L'excès de son émotion couvrit sa parole, et Marie répondit : <» Bon Melville, cesse de te désoler, tu as plus de sujet de te réjouir que de pleurer : car tu verras la fin des peines de Marie Stuart. Ce monde n'est que vanité, sujet ù plus de chagrins que n'en !>ourrait racheter un océan de larmes ; mais je te prie de rapporter que je meurs fidèle à ma religion, à Ecosse et a la France. Puisse Dieu pardonner à ceux qui ont été longtemps altérés de mon sang, comme le cerf de l'eau du ruisseau. 0 Dieu, tu es l'auteur de la vérité, et la vérité elle-même ! Tu conoais les replis les plus secrets de mes pensées , et tu sais que j'ai toujours désiré l'union de l'Angleterre cl de l'Ecosse. Rappelle-moi à mon fils, et dis- lui que je n'ai rien fait de préjudiciable à la dignité ou à l'indépendance de sa couronne, ou de favorable à la suzeraineté prétendue de nos ennemis. • Alors, fondant en larmes, elle dit: » Adieu, bon Melville! » puis l'embrassant : a Encore une fois, bon Melville, adieu; prie pour ta maîtresse et ta reine. » On remarqua, comme une chose extraordinaire, que c'était la première fois de sa vie qu'on l'avait entendue s'adresser à une personne quelconque en la tutoyant.
Essuyant alors ses larmes , elle s'éloigna de Melville, et demanda, comme dernière grâce, que ses domestiques fussent présents à sa mort. Mais le comte de Kent objecta qu'ils importuneraient de leur douleur et de leurs lamentations; que peut-être ils se livreraient à quelque indigne pratique de superstition, et qu'ils iraient même jusqu'à tremper leurs mouchoirs dans le sang de sa grâce, a Milords, dit Marie, je donnerai pour eux ma parole ; ils ne mériteront aucun reproche. Certainement votre maîtresse, une vierge reine, permettra, par égard pour son propre sexe, que j'aie à ma mort quelques-unes de mes femmes auprès de moi. » Ne recevant point de réponse, elle continua : « Vous m'accorderiez , je pense, quelque faveur bien