CHAPITRE IX
cette ville dévouée. tanis commandait le siège en personne, el Richelieu durant son absence. Deux armées furent employées à couper toute communication avec les protestants de l'intérieur, et une jetée d'une immense étendue, «'avançant journellement des deux côtés opposés, vers le milieu de la rade, menaçait d'exclure, sous peu de temps, les secours attendus d'Angleterre. Les Rochelois importunaient Charles en lui représentant leur situation misérable, et lui annonçant leur ruine prochaine: la honte et la pitié l'engageaient à ne pas abandonner des gens qui s'étaient jetés dans le danger par leur confiance dans ses promesses; et le comlcdc Denbigh quitta Plyuiouth avec une flotte nombreuse, pour venir à leur secours. Tout le mérite de Dcnbigh consistait dans son mariage avec une sœur du favori. Peut-être ne reçut-il le commandement que jusqu'à ce que la prorogation du parlement permit à Buckingham de le prendre : du moins, il n'entreprit rien , et après sept semaines de station en présence de l'ennemi , il retourna en Angleterre.
( 13 juin) Le jour même où la chambre des communes avait déclaré Buckinj;ham cause des calamités de la nation, la populace avait assassiné dans les rues de Londres le docteur Lamb, son médecin (10 juin). Peu après on afficha sur les murs un placard, en ces mois : a Qui gouverne le royaume? le roi. Qui gouverne le roi? le duc. Qui gouverne le duc? le diable. Que le duc y fasse attention , ou il sera traité comme son docteur. » Il avait trop de courage pour s'effrayer d'une pareille menace. On approvisionna et on augmenta la flotte : un corps plus considérable de troupes s'embarqua , et Buckincham se hâta d'en prendre le commandement (I).
Malgré ces préparatifs, son intention n'était pas de combattre, mais de négocier. Les alliés des deux souverains sur le continent voyaient avec un chagrin réel se prolonger une lutte, qui ne servait qu'à assurer la prépondérance de l'Autriche dans l'empire. La lâche d'entamer une réconciliation fut confiée aux ambassadeurs vénitiens, dans les deux cours. Ils
(I) Eilis. m, 252. Kenncf , m , 45. Rusbwortb, i,
| trouvèrent les monarques disposés à admettre un accommodement, mais trop orgueilleux [ pour lever la difficulté: Charles et le duc eu-^ 1 rent plusieurs conférences avec l'ambassadeur, ; et il fut convenu que Bttckingham partirait pour La Rochelle avec l'expédition ; qu'il ouvrirait une correspondance avec Richelieu, sur I quelque objet de peu d'importance, et qu'elle | mènerait , comme par hasard , à un traité pu • blic. Ses instructions furent rédigées et remises au secrétaire Carleton, qui les porta, et arriva à Portsmouth tout jus te pour être témoin I de son assassinat ( I ).
Vers le matin, après un débat très-court avec ! quelques Français réfugiés , le duc'quiltail son [ cabinet de toilette pour se rendre à sa voiture. Il entrait dans la salle, quand le colonel Friar lui dit quelques mots à l'oreille; il se retourna pour l'écouter, et, dans le même moment, il reçut un coup dans le sein gauche, avec un couteau qui fut laissé dans la plaie. Il s'écria: « vilain ! » l'arracha , fit quelques pas en chancelant, et, tombant contre une table, fut reçu dans les bras de ses serviteurs. Ils crurent que c'était une attaque d'apoplexie, mais le sang qui coulait de sa bouche et sa blessure les convainquit de leur erreur. Le bruit fut entendu par la duchesse de sa chambre à coucher. Elle se rendit dans la galerie avec sa sœur, la comtesse d'Anglcsca, et vit alors son mari baigné dans son sang.
Ce fut avec difficulté que , dans la confusion qui suivit, les Français échappèrent à la vengeance de ceux qui les soupçonnaient du meurtre. L'assassin réel se sauva vers la cuisine, où il eut pu rester caché dans la foule, si , par une alarme soudaine, il n'eût tiré son épée, et n'eut crié : « Je suis cet homme. » Il eût trouvé la mort qu'il cherchait , si Carleton et Martin n'eussent
(I) lettre* de Carlclon, xxx. Je puis mentionner ici nu bien singulier traité conc'u entre Buckitip.ham et le roi dtf Suéde. Ouand te duc était en Espagne, il reçut d'un tecrétaire espagool mécontent un plan pour ('emparer de nie de la Jamaïque , et découvrir certaines mines d'or dans 1rs montagnes et »ur le comment américain. Gustave-Adolpbe l'engagea lui-même à aider Buckingbam dans celle conquête, et a le reconnaître comme prince indépendant , sous la condition que lui et ses héritiers payeraient aux rois de Suède la dixième partie du produit des mines. Signé le 8 mars 1628. Clarendon , i , 18.
préservé sa vie, afin de connaître ses motifs , et de découvrir ses complices. On trouva sur lui un papier sur lequel était écrit : « Celui qui ne j>att sacrifier sa vie pour l'honneur de spn Dieu, de son roi, et «le son pays, est un vil couard qui ne mérite pas le nom de gentilhomme ou de i soldat. Au lieu de me louer |w>ur lavoir fait, que chacun se blâme d'en avoir été cause; car, si Dieu ne uous avait oté le courage à cause de nos péchés, il ne serait pas resté aussi longtemps impuni. J. Ftrro*. o
Il déclara se nommer Felton , être protestant, avoir été lieutenant dans l'armée; mais il avait ; quitté le service , parce que. en deux occasions, on avait donné de l'avancement à des officiers moins anciens que lui , et qu'on lui avait retenu 80 livres qui lui étaient dues d'arriéré. Il dit I que les remontrances de la chambre des communes l'avaient convaincu que Buckingham j était la cause des calamités de la nation , et que I c'était servir Dieu , son roi, et son pays, que de I le priver de la vie. Quand on lui dit que le duc I vivait encore, il répondit, avec un sourire ironique, que cela ne se pouvait , que la blessure était mortelle; et il répliqua à ceux qui lui reprochaient son crime, que, «en son âme et conscience, il croyait que la remontrance était une justification suffisante de sa conduite. >» Lorsqu'on lui demanda quels étaient ses instigateurs et ses complices, il s'écria que le mérite et la gloire lui en appartenaient exclusivement; qu'il avait fait 70 milles pour accomplir cette action, et qu'il avait, par là, sauvé son pays; ' que d'ailleurs il ne portait aucune inimitié au duc. Au moment où il lavait frappé, il s était écrié : « Que Dieu ait pitié de tou àme» (1 ; !
Ainsi périt, à l'âge de trente-six ans, Georges Villiers, duc de Buckingham, lord grand i trésorier d'Angleterre. 11 est évideut qu'il joi- .
(1) Noui avons plusieurs rrl liions de lassais nat du duc , par tes contemporain*. \ oyez Claremlon , i , 27 ; les lettres de liowell, 203; Woitou's Hcliquiap, 112. J'ai préféré celle du secrétaire Carleton , qui fiait présent. Elle a été publiée dernièrement par M. Kllis, dans sa précieuse rullecUon de lettres originales , m , 266-260. C'e*t a la politesse de M. Upcott , de l'institut de Londres, que je suis redevable d'une copie correcte de la noie de Felton. Sa précîeiue collection contient le docuim tit original. Au bas e*t écrit d'une autre main, mais du même temps : . Note trouvée >ur Felton , quand il tua le duc de BmkîuGbam , » 23 août 1028.
gnait aux grâces de sa personne plusieurs qualités brillantes, puisqu'il avait conservé les affections des deux monarques successifs, dont la partialité et la faveur ne s'étaient jamais lassées, en le comblant de biens, de places, et d'honneurs. Mais ses talents ne répondaient pas a sa for tu tic, et il n'eut jamais la sagesse d'y suppléer par le secours d'un conseiller capable et désintéressé. Orgueilleux de l'attachement de son souverain, il dédaignait de se faire des amis parmi ses égaux ; et ses affidés au conseil, comme dans son cabinet, n'étaient que ses propres créatures, des hommes dont toute l'existence dépendait d'un de ses sourires, et dont tout le soin était de flatter le caprice de leur patron. Il persévéra jusqu'à la fin dans le même système, poussant le roi à fouler aux pieds les libertés du peuple, et bravant lui-même son indignation. Mais il avait déjà passé le plus haut point de sa grandeur : les communes l'avaient déclaré l'horreur de son pays, et il est douteux que toute la puissance de Charles l'eût mis à l'abri des poursuites incessantes de ses ennemis. S'il eût échappé au fer d'un assassin , il eût probablement péri sous la hache du bourreau.
Le roi , qui se trouvait dans une maison particulière dans le voisinage de Portsmouth, reçut la nouvelle de ce tragique événement avec une sérénité apparente, qui fil naître, en ceux qui ne connaissaient pas son caractère, le soupçon qu'il n'était pas lâché d'être délivré du ministre détesté par la majorité de la nation. M.fis Charles déplora le sort de son favori avec une douleur profonde. S'il maîtrisait ses sentiments en public, il s'y abandonnait plus librement en particulier : il remarquait soigneusement et n'oublia jamais la conduite des personnes qui l'environnaient; il prit sous sa protection spéciale la veuve et les enfants de Buckingham; il paya ses dettes, qui s'élevaient à 61,000 liv. ; il l'appela le martyr de son souverain, et ordonna que ses restes fussent déposés dans l'abbaye de Westminster, parmi les cendres les plus illustres (1).
(I } Clarendon , i , 30. Kllis , 259. [»our prévenir toute insulte , son corp» fut secrètement inhumé dans l'abbaye de Westminster, le 17 septembre. I j nuit suivante, à dix brun» uu cercueil viJc fut porté sur le? épaules de