CHAPITRE X
furent un autre sujet de plainte. Il était d'un caractère soupçonneux, hautain, et impatient de toute contradiction. La plus légère résistance à sa volonté, l'apparence du mépris pour son autorité , suffisaient pour allumer son ressentiment; et, de ce moment, était jurée la perte de l'infortuné qui l'avait offensé. Il adopta la même devise que l'archevêque Laud : ils se renvoyaient l'un à l'autre , dans leur correspondance particulière, le mot tftorough (tout à travers), et le sujet de leurs mutuelles exhortations était le rejet des demi-mesures et la nécessité de forcer l'obéissance par la crainte du châtiment. Conformément à ces maximes, Wentworth n'épargna aucun de ceux qu'il crut opposés à ses vues ; et son ressentiment tomba, avec une sévérité particulière, sur presque tous ceux qu'il trouva en charge â son arrivée. On doit croire qu'ils n'étaient pas tout à fait sans reproche : dans un gouvernement tel que celui de l'Irlande, où les fortunes étaient continuellement acquises aux dépens de la couronne ou du peuple, peu d'hommes publics pouvaient soutenir une investigation exacte sur leur.conduite (1) -, mais leur véritable crime n'était pas dans leurs déprédations antérieures; ce fut leur défaut de zèle à concourir aux vues du député, et leur indiscrète désapprobation de ses mesures , qui leur attira son inimitié.
Il arriva un jour que Annesley, lieutenant dans l'armée, qui avait une fois reçu des coups de canne de Wentworth, dans un accès de colère , plaça un tabouret sous ses pieds, dans un moment où il souffrait de la goutte. Celte circonstance fut , par hasard , rapportée à la table du lord chancelier , et le lord Mounlnorris, vice-trésorier, s'écria : «Annesley a un frère qui n'en aurait pas tiré une telle vengeance! » Ces mots furent rapportés à Wentworth, qui était mécontent, et peut-être avec raison, de la conduite de Mountnorris dans
(1) Wentworth nous apprend , à l'égard de Baifour en particulier, «qu'il se reudit coupable de plus de cruautés et de crimes énormes qu'il n'en avait jamais été commis par un vtsir pacha du Grand Seigneur. Il n'existait pas dans les Étais du roi un tyran qui , entièrement aveuglé par la violence de non caractère , eût comme lui, sous ses pas inégaux et chancelant*, foulé le peuple de S i Majesté. • Méïn. de Su afford, »i. 245.
sa place. Il dissimula quelque temps, mais, six mois après , le vice-trésorier (il avait une commission de capitaine) fut cilé (1635, 12 decemb.) devant une cour martiale , sous prétexte de mutinerie, fondée sur cette expression même. Le lord député parut à la fois comme accusateur et comme président , et quoiqu'il ne prit aucune part à la délibération de la cour ,J1 prononça le jugement, que le prisonnier s'était rendu coupable d'infraction au troisième article du çode militaire, et qu'en conséquence il avait encouru la peine de mort. 11 ne fit pas cependant mettre cette sentence à exécution. Il avait suffisamment humilié Mountnorris; et son orgueil étant satisfait , il se joignit à la cotfr, pour le recommander à la clémence du roi , comme digne de pardon (I).
On s'était plaint longtemps du despotisme de Wentworth ; ce dernier acte d'oppression parut réunir toutes les voix contre lui. Quoique Charles l'assurât de sa protection , il crut qu'il était à propos de répondre en personne â ses accusateurs; et, ayant obtenu la permission de visiter ses domaines dans le comté d'York , il profita de cette occasion pour prononcer , devant le roi et le conseil , une apologie travaillée avec soin , et à beaucoup d'égards plausible, sur son administration. 11 avait amélioré, observait-il, la condition du clergé, discipliné l'armée, augmenté le revenu, purifié les cours de justice, purgé les mers des pirates, et encouragé la culture du lin et la fabrique des toiles (2). On cherchait, il est vrai , à insinuer qu'il avait traité avec une sévérité injuste les plus fidèles officiers de la couronne; mais on devait se rappeler que l'Irlande n'était pas, comme l'Angleterre, un pays où l'habitude engageait les hommes à obéir aux lois. Là, l'autorité du roi était continuellement contrôlée par l'influence de ses serviteurs. Pour rétablir l'ordre, il était nécessaire de faire sentir aux
(t) Mémoires de Strafford , h, 302 , 448,497,601, 508, £09, 512, 511, 519. Mémoires de Clarendon, 1, 419, 5 13, 594.
(2) Il avait dépensé t.000 liv. à l'achat de graine de lin, cl avait fait venir des ouvriers de Flandre; mais en même temps, il tJdiail de détruire les manufactures de laine, aân que le* Irlandais ne pussent rivaliser avec les Anglais . et fussent obligés d'en d^peudie pour se. vêtir. Mémoire* dr Cl.midon . h, IS*.
HISTOIRE D'AiSGLKTKURE.
sujets les plus puissants qu'ils étaient placés sous la loi , et d'apprendre à tous , par la punition d'un petit nombre, que, sous un monarque sape et juste, ni rang, ni richesses, ni parenté , ne pouvaient mettre les coupables à l'abri du châtiment dû a leurs fautes. Charles applaudit à la fermeté de son député, et Wenlworlb retourna triomphant en Irlande (1). Si nous le considérons simplement comme un serviteur qui n'a d'autre devoir à remplir que de chercher le profil immédiat de son maître, il méritait certainement les louantes cl la reconnaissance du roi ; mais il avait violé la parole royale envers les indigènes ; il les uvail accablés d'amendes, de compositions, et de colons : et il avait encouru la haine de toutes les classes du peuple, quelle que fût leur origine ou leur religion.
Toutefois , bien que les peuples d'Irlande et d'Angleterre fussent ainsi foulés, ils ne montrèrent aucune disposition à opposer la force ouverte aux injustes prétentions de leur souverain. Ce fut en Ecosse que s'alluma d'abord la flamme, qui s'étendit graduellement jusqu'à ce qu'elle eût enveloppé les trois royaumes clans un incendie général. Lorsque Charles revint de sa visite à son pays natal, en 1638, il rapporta avec lui de vifs sentiments d'humeur contre les lords qui avaient osé s'opposer à ses mesures favorites au parlement. Parmi ceux-ci, l'un des plus distingués par son patriotisme ou f on obstination, était le lord Balmerino, qui apprit bientôt par expérience qu'on ne peut résister impunément à la volonté du souverain. Pendant la session du parlement , on avait préparé, en faveur des dissidents, une pétition que, par quelque considération, on jugea prudent de ne pas présenter. Elle était rédigée dans un style qui devait paraître désagréable à l'oreille du roi , et qui abondait en insinuations outrageantes , qui , comme on le reconnaissait , ne pouvaient être prouvées. Plus tard , quelques copicsdccct acte furent mises en circulation, et l'on découvrit que Balmerino en possédait une, qu'il avait communiquée , sous le sceau du secret , à un de ses amis (1634, 14 octobre). Spoliswood, archevêque de Saint-André, se hâta d'en porter l'information à Londres; et il
(i; Mém. de C'arairfon , u , 16 21.
fut décidé qu'on poursuivrait le noble accusé , d'après deux statuts adoptés sous le règne précédent, dont l'un condamnait à la peine de mort ceux qui répandaient des calomnies contre le roi, l'État, ou le gouvernement, et l'autre infligeait la même peine à ceux qui n'arrêteraient pas ou ne révéleraient pas l'auteur connu de ces calomnies. Les exceptions proposées contre l'acte d'accusation furent repoussées parla cour (20 décembre), et Balmerino fut déclaré coupable pour ne point avoir dénoncé l'auteur, à la majorité de huit jurés contre sept; mais l'arrêt de mort ne fut point prononcé (1636, 30 mars). Le peuple se réunit en foule, et forma le projet de massacrer les jurés qui avaient rendu le verdict, et les juges qui avaient suivi le procès. Traquaire, le lord trésorier, se hâta de procurer un sursisse mécontentement du peuple, la nouveauté de la persécution , et la cruauté d'infliger une peine capitale lorsque les opinions étaient si divisées sur l'innocence ou la culpabilité du prisonnier, furent plusieurs fois présentées à la considération du roi ; et Charles , après avoir différé durant quelques mois, signa le pardon disgracicuscmcnf et à regret. On ne peut douter que le ressentiment n'eût quelque part à cette odieuse persécution; mais le roi manqua son but principal. Il cherchait à intimider, à dompter l'esprit opiniâtre de ses concitoyens, et à les faire plier sous le joug que leur avaient préparé l'archevêque Laud et la junte des prélats écossais ; mais le danger de Balmerino produisit l'effet contraire. Le^uplc ne put se persuader qu'il fut coupable d'un autre délit que d'avoir soutenu ses droits et sa religion. Averti par son exemple , on résolut de se soutenir réciproquement; on surveilla avec méfiance toates les démarches de la cour, et l'on se tint prêt , â la première provocation, à faire cause commune pour la défense des libertés publiques et de l'Église (H
(I) Proctsd Éiat de Hovcll , m , 591-712. Balfour, u. 216 220. Le Temps présent de Burnet, i, 25. Malheur» de Laud. • Les juge» déclarèrent nénéralement que Balmerino avait encouru la peine de mort, contenue dans le* acte* du parlement» ( Procès d'Étal, 712). «Mai» la sentence prononcée contre lui fut suspendue , bien contre la rolonlé deséveques (qui élaietit cou rroucé» comme nnf mrr orageuse), jusqu'à ce qu oD eut arerli Sa Maje»té. B ilfom . ii , 2HJ.