CHAPITRE II
affirmèrent que, dans celle intention, il avait cherché à mettre des gouverneurs anglais dans toutes les forteresses; qu'il avait essayé de se saisir de la personne de Barncvcldt , son principal adversaire, et de celle du prince Maurice, son plus redoutable rival, et qu'il avait formé le complot de s'emparer pour lui-même de la ville de Lejdc , que les Étals n'avaient conservée que par la timidité et la fuite des conspirateurs (1). Leicester, au contraire, se plaignit amèrement de l'ingratitude des Hollandais, accusa les plus ardents des patriotes de corruption et de trahison, et prétendit qu'il ciistait un projet caché de livrer les Pays-Bas à Philippe. Quoique «ela pût être, il perdit son influence sur Elisabeth. Elle crut qu'il avait négligé ses instructions, pour ne s'occuper que de son propre agrandissement; et, lorsque Farnèse se plaignit que la reine ne montrait pas un désir bien sincère de la paix, elle rejeta tout le blâme, d'abord sur la négligence, ensuite sur l'ambition de Leicester. Il rut rappelé (21 nov.), et, à son retour, averti de son danger, il se jeta aux pieds d'Élisabeth et la conjura d'avoir pitié de son ancien favori, a Elle l'avait envoyé dans les Pays-Bas comblé d'honneurs; voulait-elle, en le rappelant, le couvrir d'infamie? Elle l'avait tiré de la poussière; voulait-elle actuellement le jeter vivant au tombeau? » Elisabeth s'attendrit , mais le résultat de l'entrevue ne fut connu que le lendemain matin. 1/C comte avait reçu une sommation pour répondre devant le conseil. Il obéit; mais, au lieu de safienouiller près du bureau, il s'assit à sa place ordinaire ; et lorsque le secrétaire commença à lire l'accusation que l'on avait préparée, il se leva, déclamant contre la basscs.se et la perfidie de ses calomniateurs, et appela des préjugés deses collègues à l'équitéde sa souveraine. Les membre» se regardèrent; le secrétaire passa aux affaires courantes du jour , et lord Buckhurst , l'accusateur, reçut Tordre de se regarder comme prisonnier dans sa propre maison. Cette punition était évidemment injuste ; mais il s'y soumit sans murmure, et observa si rigoureusement l'ordre royal, qoe, bien que sa réclusion ait duré jusqu'à la mort de Leicester, il ne reçut jamais, durant neuf mois,
(1) Unnucn, r,:,i. Brandt, 114
la visite de sa femme ni de ses enfants (I).
Vers le même temps, la mort du lord chancelier Bromley permit à la reine de satisfaire l'ambition d'un autre de ses favoris. Depuis la réformation, la charge de chancelier avait été confiée à des jurisconsultes; elle se résolut alors à transgresser la coutume, et à l'accorder au comte de Rutland ; mais Rulland mourut sous très-peu de jours , et, à la grande surprise et à la risée des courtisans, sir Christophe Hatton fut nommé chancelier. Il était arrivé, quelques années avant , que les étudiants des collèges de droit avaient donné un bal magnifique , en l'honneur de la reine. Parmi les masques, ses yeux distinguèrent un jeune homme qui , par sa stature, son adresse et sa grâce, l'emportait sur tous ses compagnons. Le fortuné danseur était Hatton, jeune homme de fortune médiocre du Northaraptonshire. Elle lui ordonna de se présenter à la cour, le nomma capitaine de ses gardes , ensuite chambellan , puis après lord chancelier. Les jurisconsultes furent mortifiés : ils refusèrent de plaider devant lui. Hatton , unissant la modération à la fermeté, vainquit leur opposition ; et , secondé par deux avocats qu'il consultait sur les questions légales, il prouva , comme juge équitable, qu'il n'était pas au-dessous de ses prédécesseurs. On le considérait à la cour comme le cavalier le plus accompli , et il se fit beaucoup d'amis en s'opposant aux mesures rigoureuses et irritantes que ses collègues provoquaient souvent au conseil (2).
Nous sommes actuellement arrivés à l'époque la plus mémorable et la plus intéressante du règne d'Élisabeth. Le lecteur a déjà remarqué les outrages dont la reine accablait annuellement le roi d'Espagne : elle s'était emparéede son trésor, avait donné des secours à ses sujets rebelles soldé des troupes étrangères pour combattre ses armées, et autorisé les marins anglais à piller et àmassacrer lessujets sans défense de Philippe,
(l; Indépendamment drs historiens de celte époque, consultez les lettre» originales, dans les Mémoires de Hardwicke, i, 334-360. Il paraîtrait que Leicester avait beaucoup a dire pour sa défense , mais que le parti qui devrait la paix avait obtenu quelque influence , taudis que le comte était en Hollande , et que \V alsiiitjhom était retenu cher, lui par une maladie.
fl) l'hilopaM , 20. Camdcn. 558 • Spleodidbsuue .«minium qtms novinitiv ••. v.it . IL'mI.
soit en haute mer, soit dans «es États d'Amérique. La politique enseignait A ce monarque à dissimuler. Il cachait ses sentiments sous une affectation de dédain; et ce roi, si fier avec les autres puissances, paraissait supporter les provocations d'Elisabeth avec la plus stoîque indifférence. Maisles insultes constamment renouvelées, les sophismes par lesquels on répondait toujours a ses plaintes , et le souvenir que la reine , sous le règne de sa sœur, avait dû à sa protection la liberté et peut-être la vie , amassaient dans son âme de furieux ressentiments( IX «ts'il hésitait àfrapper,ceif était que pourrendre sa vengeance plus certaine et plus terrible. En 1583, après une attente de quinze années , il se flatta que le jour de la rétribution était arrivé. Le duc d'Anjou avait été chassé des Pays-Bas ; la France tremblait sous le fléau de la guerre civile, et la défaite de don Antonio, son rival, ainsi que la reddition deTercère, avait affermi sur sa téte la couronne de Portugal. Délivré de tous ses ennemis, il porta son attention vers la reine d'Angleterre; mais il était naturellement lent et prudent; la combinaison de ses plans, la confection de ses préparatifs, demandaient du temps et des réflexions, et plus de cinq années s'écoulèrent encore avant que Y armada (la flotte) destinée à soumettre l'Angleterre fût prête à sortir des ports de l'Espagne. Durant cet intervalle, la conduite d'Elisabeth n'avait pas été de nature à prévenir sa colère. Elle avait envoyé au secours des insurgés belges une armée anglaise, commandée par un général qui s'était emparé du litre et de l'autorité de gouverneur des provinces révoltées; et, après un procès dont il n'y avait point d'exemple dans les annales de l'Europe, elle avait fait périr sur un échafeud la reine des Écossais. La première de ces actions était l'équivalent d'une déclaration de guerre, et Philippe ne pouvait s'abstenir d'y arrêter son attention sans être accusé de lâcheté. La seconde était une insulte à la majesté des souverains , qu'il croyait de son devoir de venger, comme le plus paissant de tous les monarques chrétiens.
Le roi d'Espagne aurait été,detous les hommes, le dernier à reconnaître dans le pontife le droit
(t) Voyez Pbilopal. Auriui*. 1592, p. 68-83. Mcmoirrs d'Oborn . \X
de disposer des couronnes. Jadis il n'avait pas hésité à déclarer la guerre à Paul IV, et le duc d'Albc, son général, avait, en son nom, dicté les conditions de la paix au Vatican. La vengeance et l'ambition lui donnèrent des conseils différents.
Sous le sceau du secret , il confia ses projets au pape régnant, Sixte V, et le sollicita de participer à une entreprise qui avait pour objet la restauration de l'autorité papale en Angleterre. A cet effet, il demanda un secours en argent, le renouvellement des censures promulguées contre Elisabeth par les jupes ses prédécesseurs , et le don de la pourpre au docteur Allen, qui, en cas de succès, se rendrait en Angleterre, en qualité de légat , pour régler les intérêts de la religion , comme l'avait fait le cardinal Pôle, et conférer au vainqueur l'investiture du royaume (1). Allen, ignorant ce projet, était alors à Spa pour sa santé. On l'attira à Rome sous quelques prétextes, et quoiqu'il déclinât cette dignité , comme il l'avait déjà refusée sous Grégoire XIII , il fut, contre sa volonté, créé cardinal du titre de Saint-Martin-des-Monts (1587,7 août). Mais bien que Sixte renfermât soigneusement son secret , les politiques de la cour du pape soupçonnèrent les motifs de la promotion d'Allen , et le pontife , craignant cette découverte, exhorta Philippe (1er nov.)à presser l'expédition, et lui offrit an subside d'un million de couronnes, qui lui serait payé aussitôt que l'armée aurait débarqué sur les côtes d'Angleterre (2).
Les préparatifs de ce monarque, tant en Espagne que dans les Pays-Bas, étaient proportionnés à l'importance de l'entreprise. L'Océan n'avait jamais porté une flotte aussi brillante que celle qui remplissait actuellement les jwrts d'Espagne: 135 vaisseaux de guerre, portant 8,000 matelots et 19,000 soldats, obéissaient aux ordres du marquis de Santa-Cruz, officier qui avait vieilli dans la marine, et dont le front était couronné de lauriers remportés dans de nombreuses victoires (3). On avait abattu, en
(1) U lettre eut déposée aux archive* de Simancas.
(2) Fitz-Herbert , Vha Alani, 87. Slrada .La, atino t&8. Maffei, «Hiu. ab eicessu Grefior. XIII, • p. 25.
(3) Les vaisseaux qui composaient celte Roue é aient de quatre espèces : 1° Les vaisseaux de guerre ordinaires, faits d'après les chinlts ou quilles des anciens peuples