CHAPITRE II
Daos cette crise importante, la reine déploya le courage qui caractérisait les Tudors : elle parut certaine du succès, et parla même de marcher à la rencontre de l'ennemi , et d'animer ses troupes par sa présence. Mais, par prudence ou par affection , Leiccster désapprouva ce projet (27 juillet). « Quant à votre personne, lui écrivait-il, comme c'est dans le monde ce que nous avons de plus précieux cl de plus sacré à conserver , je ne puis consentir , trèschère reine , à ce que vous l'exposiez au danger; car (oute la sûreté de votre royaume dépend de votre existence, et, d'après ce, nous devons la préserver par-dessus tout. Je ne veux pas, toutefois, qu'une grandeur d'âme si rare et si royale ne paraisse pas telle qu'elle est aux yeux du peuple et de l'univers. Vous pouvez donc la déployer de loin , s'il platt à Votre Majesté. Retirez-vous dans votre château de Havering; et si vous voulez, pour encourager l'armée et le peuple de ces comtés , vous pouvez passer deux ou trois jours à visiter les camps et les forteresses. * Je puis consentir à ce que vous aventuriez jusque-là votre personne, mais pas plus loin»(t). Elle suivit son conseil, et une quinzaine de jours après, elle partit pour Tilbury (9 août). Ce fut un beau moment pour l'orgueil d'Elisabeth. I* danger était alors passé : l'Armada, qui avait menacé de renverser son trône , était repoussée, par les vents contraires, sur la route d'Espagne ; et le peuple, enivré de joie, exprimait le plus vif attachement pour sa personne. Montée sur un palefroi blanc, et tenant en main un bâton de maréchal, elle parcourait les rangs; les soldats faisaient retentir l'air d'acclamations triomphales, et ces nouvelles recrues exprimaient leur regret de ce qu'elles n'avaient pu mesurer leurs armes avec les vieilles bandes espagnoles (2).
de la reconnaissance de I1£*pan;ne. Le duc comprit, par cet avis, que ta reine désirait qu'il «'emparât pour luimême de» province* catholiques , et laissât les provinces protestantes a la maison d Orange. Mais sa fidélité résista à la tentation; il fit emprisonner râpent, et envoya une copie de la lettre a Philippe. Strada, I. x. anno 1588
(I) Mémoires de Hardwicke, i, 577.
(2} Je n'ai pas rapporté le discours qu'on prétend qu'elle a prononcé & Tilbury. Il pouvait avoir^élé préparé pourelle, comme adresse aux soldats, s'il eût été
les importants services du lord amiral et de ses officiers ne furent pas dédaignés par la reine; mais, suivant elle, ils ne pouvaient être comparés à ceux de Leicester. Il restait pour elle sans rival ; et, afin de récompenser son mérite transcendant, on créa une charge nouvelle et jusqu'alors sans exemple, qui lui conférait une autorilé presque égale à celle de sa souveraine : il fut nommélord lieutenant d'Angleterre et d'Irlande , et l'ordonnance n'attendait que la signature de la reine, lorsque les remontrances de Burghley et de Nation la firent hésiter; la mort inattendue du favori vint cacher sa faiblesse à la connaissance du public. Au départ de lu reine de Tilbury, Leicester avait licencié l'armée, et il était parti pour son château de Kenilworlh; mais à Cornbury-Park, dans le comté d'Oxford, il fut contraint de s'arrêter par une violente maladie qui termina bientôt son existence, soit qu'elle provint de causes
! naturelles, ou des angoisses d'une ambition trompée, ou bien encore du poison qui lui aurait été administré par sa femmeet l'amant supposé de cette dame (I ) (4 sept. ). Si les larmes sont des preuves d'affection, celles que répandit la reine en cette occasion montrèrent combien la sienne était vive; maiselîe avait dans le cœur une autre passion aussi fortement enracinée, l'amour de l'argent, qui la conduisit, tandis qu'elle pleurait la perte de son favori, à ordonner la vente publique de ses biens, pour acquitter certaines sommes qu'il devait â l'échi-
j quier (2).
Leicester, dans sa jeunesse, avait possédé ! celte apparence extérieure qui ne manquait jamais d'attirer les regards d'Élisabeih et d'enflammer son cœur. A de beaux traits, à une
nécessaire ; mais certainement elle ne pouvait les exhorter â combattre, puisque l'ennemi avait fui, et qu'elle était décidée a licencier l'armée immédiatement.
(1 ) Voyez dans l'AUteiue de Wood par Bit** , 74 , un curieux détail, d'après lequel il aurait été empoisonné par la comtesse , dont il avait lui-même tenté d'assagi ner l'amant , Christophe Blount.
(2) Divers seigneurs lui écrivirent pour la consoler dans cette occasion. Aux comtes de Shrewsbury et Derby elle répondit • qu'elle ne pouvait avoir de soulagement qu'en se soumettant aux décisions inévitables de Dieu. Que la perte d'un personnage si cher était un rude coup pour elle en particulier, mais bien plus funestr pour le public • Ms. Vie deSlirewsbury, 279.
HISTOIRE D'AKGLKTERRE.
taille bien proportionnée , H joipnait un air noble et majestueux, avantages nécessaires à ceux, qui aspiraient à devenir ses favoris. L'esprit de sa conversation , la vivacité de ses flatteries, et la dépense de ses Fêtes, lui conservèrent peodanl trente ans un tel ascendant , que , quoiqu'il eût quelquefois à se plaindre des caprices et de l'infidélité de sa maîtresse, il triompha toujours de ses rivaux. Comme homme d'État ou capitaine, il déploya peu d'habileté; mais sa convoitise et son ambition ne connurent jamais de bornes. Plusieurs années s'écoulèrent avant qu'il renonçât à ses prétentions à la main de sa souveraine (1), et nous venons de voir qu'une semaine avant sa mort il était parvenu à en ■obtenir la promesse d'une plus grande part à l'autorité royale , que jamais , en pareille circonstance , on n'en avait accordé à aucun sujet. Si nous devons juger de son caractère moral d'après ses écrits, nous devons penser qu'il était extrêmement pieux (2) ; mais si nous en croyons ses contemporains, celle illusion s'évanouit , et il n'est plus à nos yeux que le plus dissolu de tous les nommes. Ou prétend que de toutes les femmes, mariées ou non, qui composaient la cour d'Elisabeth, deux seulement échappèrent à ses sollicitations; qu'il avait fait assassiner sa première femme; rompre son mariage avec la seconde, afin de prendre une maîtresse plus belle, et que, pour l'obtenir, il triompha par force de sa vertu , et fil empoisonner son époux. A ces crimes, on a ajouté un long catalogue d'horreurs, de trahisons envers ses amis, d'assassinats de ses ennemis, et d'actes d'injustice et de violence envers ceux qui avaient offensé son orgueil , ou refusé de plier sous sa volonté.
(1J La reine d'Ecosse prétend qu'Élisabelh lui avait fait une promesse de mariage (Murdin , ââtf). Cette asset non est confirmée par les lettres de t'évéque d'Aqmla
cas. L'éveque, qui était en grande faveur auprêa dé la reine et du conseil , détaille tous les artifices qn'Élisabetti et Leicester employèrent pour le décider à communiquer à Philippe leurs projets de mariage, et a obtenir de lui une réponse favorable. Enfin , il apprend à son souverain qu'ils s'étaient secrètement engages l'un A l'autre, dans la maison du comte de Pembroke.
(2) • Je n'ai jamais vu , disait {Saumon , de styte ou de phrases, qui Tussent plus religieux ou plus n mplis de paroles roystiqot*. * Fragmenta regalia , dans te Pbéoti, 193. ('lutteurs de les lettres qui existait encore sont de ce genre
Le lecteur réfléchira avant de prononcer sur de telles assertions : néanmoins, après avoir tout accordé à l'envie et à la malice de ses ennemis poli tiques, après avoir rejeté toutes les accusât tons qui ne sont pas évidemment prouvées, il en reste encore assez pour marquer d'infamie le caractère de Leicester. En 1584, on publia l'histoire de sa vie, ou plutôt rénumération dr ses crimes, dans un ouvrage intitulé : a Dialogue entre un étudiant, un gentilhomme, et un avocat,» qui fut ensuite connu sous le titre de « République de Leicester. » On l'attribue généralement à la plume du célèbre jésuite Persons ; mais, quel qu'en soit l'auteur, il trace cette histoire avee tant d'art, il entre dans des détails si minutieux, il en appelle avec tant de confiance aux témoins vivants, pour attester la vérité de ses assertions, que son livre détermine la croyance et l'approbation du lecteur. De nombreuses éditions se succédèrent dans le royaume, jusqu'à ce que la reine elle-même se chargeât de venger la mémoire de son favori. Elle déclara que l'écrivain «était un diable incarné, » protesta que, de son propre savoir (l'expression était un peu hardie), elle pouvait attester l'innocence du comte, et ordonna aux magistrats de saisir et de détruire toutes les copies qu'on en pourrait trouver (1). Mais si la volonté de la souveraine put forcer ses sujets au silence, elle n'eut aucune influence sur leur jugement. Le brillant sir Philippe Sydney prit un autre moyen : il essaya de réfuter le libelle ; mais, avec toute son habileté, il succomba sous cette tache. Il maltraita l'auteur , mais il ne put détruire les faits importants qu'il avait avancés , et le seul échec d'un contemporain et d'un maître si capable dans une telle entreprise justifiera le soupçon que ce livre renfermait plus de vérités qu'il ne voulait en admettre, et
(I) Cette interposition en faveur d'un sujet peut paraître extraordinaire; nuis la lettre de remerclment de la reine a lord et lady Sbrewsbury. retatmment aux attentions qu'ils avaient eues a Gbatswortb pour Leicester, l'est encore davantage. Dans celle leUrc, elle le reconnaît presque pour son époux. «Ce serait lui faire tort ( le tenant en faveur comme nous faisons ) , que de ne pas vous faire connaître avec combien de reconnaissance nous acceptons tout ce que vous avez fait pour lut , de la même manière que vous l'eussiez fait pour nous, le regardant comme un antre nona-ruéiuc , etc.* Lodge, n , 156.
CHAPITRF. III.
que sou oncle avait commis des crimes dont il n'était pas eu son pouvoir de le faire absoudre (1).