CHAPITRE XVII
Sur le même échafaud, mais une heure plus tard, périt un seigneur étranger, âgé seulement de dix neuf ans , don Pantaleon Sa, frère de l'ambassadeur portugais. Six mois auparavant, il avait eu une querelle à la nouvelle Bourse avec Gérard , de l'exécution duquel on vient de parler. Pantaleon se rendit le soir du jour suivant au même endroit, accompagné de plusieurs personnes armées : une rixe s'ensuivit; un homme étranger à cette dispute fut tué par accident ou par méprise, et les Portugais se réfugièrent chez l'ambassadeur, d'où ils furent conduits en prison parles militaires. Le peuple, considérant cette affaire comme une querelle nationale, demanda à grands cris la mort des assassins présumés. On allégua en faveur de Pantaleon, 1° qu'il était ambassadeur, et en celte qualité qu'il ne devait répondre de sa conduite qu'à son maître; 2° qu'étant attaché à l'ambassade, il devait en partager les privilèges. Mais le titre qu'il produisait comme preuve de la première allégation se trouva n'être qu'une promesse écrite qu'il succéderait à son frère; et , en réponse à la seconde, on soutint que le privilège d'un ambassadeur, de quelque nature qu'il fût , était personnel , et qn'il ne s'étendait pas aux personnes de sa suite. Devant la cour (ô juillet), après plusieurs refus, on le détermina, par la menace de lui appliquer la question {peine forte et dure), à plaider «de sa non-culpabilité ; et sa demande d'un défenseur, quoique motivée sur son ignorance de la procédure anglaise, fut rejelée sous prétexte que la cour était par elle-même et tout à la fois «un conseil pour le prisonnier et pour la république.» Il fut dé* claré coupable, et condamné, aiusi que quatre de ses complices. Trois obtinrent leur grâce
pour l'as&a&slner. Thurloe, n , 512-533. Clarendon écrirait à ce sujet a ion ami Nicholas: «Je puis vous assurer sur ma foi que j'igiore, et avec couôauce , que le roi ignore pareillement tout projet de cette nature. Beaucoup de cens, extravagants ou niais, lui proposait de» cbw.es extravagantes qu'il rejette poliment, et se vantent ensuite , ainsi que leurs amis, de ce qu'ils entendent dire , ou de ce qu'ils pourraient faire , et sans doute c'est a qu lque fanfaronnade *emblabie que l'on doit attribuer ce qui tient d'arriver à Londres, et par suite de quoi tant d'honnêtes gens sont emprisonnés, toute» chose-, auxquelles le roi est aussi étranger que le secrétaire NicnoUt lui w<m«.» Clar., l'ap, ui, 217.
» du protecteur, mais aucune prière des divers ambassadeurs ne put le fléchir en faveur de Pantaleon : il fut sacrifié, selon le récit de l'un I d'eux, aux clameurs du peuple, qui exprima j ses sentiments par des cris de joie, lorsque sa i tète tomba sur léchafaud (I) (lO juillet). ! Ces exécutions avaient été précédée» par une autre d une espèce bien différente. Le colonel j Worsley avait arrêté dans son lit un prêirc catholique, du nom de Southworth, qui déjà avait été condamné et banni, iLy avait trentesept ans, aux assises de Lancastre. Ce vieillard, âgé de soixante-douze ans révolus, allégua, dans sa défense, qu'il avait à la vérité pris les ordres dans l'Église romaine, mais qu'il n'était pas coupable de trahison, l.e greffier lui conseilla de retirer son excuse, et lui accorda quatre heures pour y réfléchir. Mais Soulhworlh persista dans son dire, qu'il était catho- | lique et dans les ordres : il fut condamné à mort, et le protecteur, malgré les pressantes sollicitations des ambassadeurs de France et d'Espagne, décida que le jugement serait exécuté. Ce n'est pas que Cromwell approuvât les châtiments sanguinaires en matière de religion; mais son but était d'acquérir la bienveillance des dévots en répandant le sang d'un prêtre. Soit curiosité , soit déférence, deux cents I équipages et une foule d'hommes à cheval sui- | virent la claie sur laquelle Southworth fut traîné jusqu'au lieu de l'exécution (28 juin). Sur léchafaud, il parla avec satisfaction du genre de mort qu'il allait subir ; mais il rit en | même temps remarquer l'inconséquence de ces j hommes qui prétendaient avoir pris les armes pour la liberté de conscience, et qui cependant versaient le sang de ceux dont l'opinion religieuse différait de la leur. Southworth subit le châtiment réservé aux traîtres (2).
La nouvelle de la dernière révolution avait été
(1) Voyez, dans 1rs Procès d'État, v, 461-518, une nombreuse collection d'autorités et d'opinions sur cette affaire ; et ibid , 536. Il est constant que Pantaleon et ses compagnons étaient armés : était-ce pour une vengeance? Il semblerait que oui, d'après lerécildeSomers, Traités, m. 60. Whitelock , ôt>9, et Procès d'État. 4.S2. Était-ce seulement pour leur dé"en« personnelle ? C'est ce qu'assure le témoin Metbain ( Thurloe, 11, T2'2); c'est aussi ce qu'affirma Pantaléon avant de mourir. Whitelock, n, 495.
(2) Thurloe, il , 406. Whitelock , 592. Cballooer, h, , 854. rajii«:t. Ms. de Koarcsborougb.
reçue par les troupes d'Irlande et d'Écosse, avec des murmures manifestes de la part de quelques-uns, et un assentiment équivoque de la part des autres. En Irlande, Flcetwood ne pouvait concilier la conduite de son beau-père avec ses propres principes , et témoigna le désir de résigner le gouvernement de cette Ile. Ludluw et Jones, républicains décidés, regardaient le protecteur comme un hypocrite et un apostat; et quoique le dernier fût plus réservé dans ses discours, le premier refusa ouvertement d'agir en qualité de commissaire civil sous la constitution nouvelle. Dans la plupart des garnisons, plusieurs officiers supérieurs manifestèrent leur mécontentement; et, dans une d'elles , ils dressèrent même une remontrance «contre le gouvernement d'une seule personne.» Cependant Cromwell détourna, par sa prudence et sa fermeté, l'orage qui le menaçait. Il envoya son fils Henri passer quelque temps chez Fleetwood, pour y apprendre le véritable esprit qui régnait parmi les troupes; il rappela sans éclat en Angleterre les plus dangereux des opposants, et plusieurs autres furent subitement, quoique successivement, privés de leurs commandements. Dans le plus grand nombre, l'intérêt l'emporta sur les principes; et l'on remarqua que, parmi tant de dissidents qui fréquentèrent d'abord les convcniicules anabaptistes de Dublin , comme pour manifester leur foi politique , presque tous ceux qui avaient quelque chose à perdre se rapprochèrent peu à peu des assemblées religieuses les plus à la mode. Les anabaptistes mêmes apprirent à croire que l'ambition d'un particulier ne pouvait arrêter les desseins du Seigneur, et qu'il valait encore mieux conserver leurs emplois sous le protectorat que de renoncer, en les abandonnant, aux moyens d'avancer le service j de Dieu , et d'amener le règne de Jésus-Christ sur la terre (1).
En Écosse, l'esprit de mécontentement régnait aussi parmi les officiers supérieurs: mais ; les opérations militaires détournaient leur attention des discordes politiques. Pendant les années précédentes , malgré l'apparence d'une tranquillité générale, des étincelles de guerre avaient été répandues dans les montagnes: '
(I) Thurioe, h. 149, 150,102, 214.
tout s'enflamma au moment où Monk alla prendre le commandement de la flotte anglaise. Ce moment parut favorable à Charles, qui était en France, ainsi qu'à ses partisans en Ecosse. Les comtes de Glencairn et de Balcarras furent successivement rejoints par Angus, Montrose, Athol , Seaforth , Kenmure, et Lorne , fils d'Argyle (1653, 22 novembre), en même temps que Wogan, officier entreprenant, débarquait à Douvres, levait un corps de royalistes à Londres, et, traversant l'Angleterre avec des drapeaux républicains, arrivait sain et sauf dans les quartiers de ses partisans écossais. Le nombre des royalistes montait a plusieurs milliers; la nature du pays , ainsi que les affections des habitants, leur était favorable; et leur courage était soutenu par les fréquentes mais trompeuses annonces de la prompte arrivée do prince Charles à la tête de forces considérables. Il s'ensuivit une guerre de peu de durée, mais des plus destructives. Le général anglais Robert Lilburne ravagea les terres de tous ceux qui favorisaient les royalistes; ceux-ci en firent autant à tous ceux qui restaient neutres ou qui aidaient leurs ennemis. Cependant les querelles intestines troublèrent les conseils des insurgcnls, et pendantque le droit de Glencairn au commandement général était contesté, Middlelon arriva avec une commission royale (1654, 1er février), à laquelle tout le monde devait obéir. Le protecteur opposa Monk à MiddIeton(8 avril) : il était de la politique de celui-ci d'éviter la bataille, et d'épuiser son adversaire par des marches et des contre-marches dans un pays montueux, dépourvu de chemins et de cantonnements ; mais , dans un mouvement que fit Middleton pour échapper aux poursuites de son ennemi, il rencontra Morgan à la tète dune division anglaise ( 19 juillet ) : ses soldats , embarrassés dans un défilé, furent tués ou faits prisonniers , et sa défaite obligea les chefs royalistes à mériter leur pardon par une prompte soumission. Le comte de Tullibardine montra l'exemple (24 août ) : il fut suivi par Glencairn ; leurs partisans les imitèrent, et la douceur de Monk contribua autant que les événements de la guerre à la suppression totale de l'insurrection (l).Crom-
(lj Voywla ratification des redditions de Tullibardine,