CHAPITRE XVII
l'avantage d'être sur les lieux. H se rendit près de Cromwell, pour lui présenter les félicitations de son souverain, et lui offrir l'assistance du monarque espagnol, dans le cas où il désirerait s'élever d'un degré de plus, et prendre le titre et les fonctions de roi. Une réponse des plus polies fut faite à ce message flatteur; et l'ambassadeur procéda à l'offre d'une alliance entre les deux puissances, dans le but principal de retenir dans les bornes raisonnables l'ambition de la France, qui, depuis tant d'années, troublait la tranquillité de l'Europe. C'était là le seul avantage que Philippe recherchait : Cromwell en devait retirer celui de forcer la France a refuser ses secours et un asile à Charles Stuart et à ses adhérents, et de la contraindre à prendre l'engagement de maintenir, conjointement avec l'Espagne, le protecteur dans le gouvernement des trots royaumes. Cromwell écouta, mais ne At point de réponse : il nomma des commissaires pour discuter cette proposition, et toutefois leur défendit de faire aucune promesse, ni d'offrir aucun espoir de son consentement. Quand don Alonzo leur communiqua le modèle d'un traité qui avait été sur le point d'être conclu avec le dernier parlement, on lui demanda si le roi d'Espagne consentirait au commerce libre avec les Indes occidentales; s'il omettrait la clause relative à l'inquisition; s'il réduirait à l'égalité les droits sur les marchandises étrangères, et s'il accorderait aux commerçants anglais le privilège de l'achat des laines d'Espagne. Il répondit que son maître aimerait autant perdre les yeux que de souffrir l'entremise d'aucun pouvoir étranger sur les deux j premiers objets, et que, quant aux autres, on pourrait accorder des conditions satisfaisantes. | Cen fut assez |>our le présent. Cromwell affecta } de regarder le traité comme conclu, quoique dans le fait il méditât un tout autre projet, et qu'il eût soin de ne pas se laisser entraîner par des arrangements prématurés (1).
Quoique l'ambassadeur de France eût entamé sa négociation sous des auspices moins favo-
(t) Thurtoe, 1,705,759, 700. Dumont, v, part, il. p. 106. La clame concernant l'inquisition était celle qui mettait les commerçants anglais a l'abri dea poursuites de ce tribunal , pourvu qu'ils ne fiweru point de scandale : • modo ue dent scandalum »CromweU vouait supprimer celle condition.
rables,il eut l'adresse ou le bonheur de l'amener à une issue plus avantageuse. On ne pouvait douter que la famille royale de France, alliée de celle d'Angleterre, ne f ôt mal disposée envers la république; mais son inclination était gênée par les querelles intestines qui la divisaient, ainsi que parla guerre qui absorbait l'attention du gouvernement. La première marque d'hostilité (1648, 31 oct.), selon l'opinion commune, avait été un arrêt rendu avant la mort du roi , pou r d éfen dre d'i m porter en France 1 es é t offes de laine et de soie anglaises : le parlement y avait répondu (1649, 23 août) par une défense d'importer en Angleterre les tissus de laine, les soieries, et les vins de France. Des infractions à ces règlements commerciaux donnèrent lieu de part eîy-d'autre à la saisie et condamnation subséquente de navires appartenant aux deux nations : chaque gouvernement donna des commissions de course à ceux de ses sujets qui avaient fait des pertes, et les commandants des stations navales eurent ordre de chercher les occasions de procurer aux individus lésés les réparations qu'ils seraient incapables d'exiger par eux-mêmes (1).
Le commerce maritime des deux pays fut ainsi en butte aux déprédations des croiseurs publics et particuliers, tandis que leurs gouvernements respectifs avaient l'air de conserver la paix. Mais en 1651 , après que le cardinal Mazarin eût été banni de France, Cromwell, qui venait de gagner la bataille de Worcester, résolut de tenter la fidélité de d'Estrades* gouverneur de Dunkerque et créature du ministre exilé. Un officier du régiment du lord général offrit à d'Estrades une somme considérable, s'il voulait livrer la forteresse aux Anglais ; ou la même somme avec le secours d'une force.militairc au cardinal, s'il préférait traiter au nom de son protecteur. Le gouverneur se plaignit de l'insulte faite à son honneur,
(t) Voyez les instructions de Popbam. «Considérant que plusieurs Anglais qui ont essuyé des pênes ne pourraient supporter la dépense d équi^r des bâtiments de course pour leur propre compte, vous arrêterez , saisirez, etc. , en exécution de la justice, tels vaisseaux et navires appartenant audit rot de France et a ses sujets, que vous jugerez convenable,... et vouj les retiendrez sou» votre garde , Jusqu'à ce que le parlement ait fait connaître ses iotentions ultérieures a ce sujet. » Tuurloe, i
mais il fit entendre que si l'Angleterre, voulait acheter Duokerque, on pourrait en faire la proposition à son souverain. Celle idée fut goùtt-e , cl l'offre en fut faite el discutée au conseil royal de Poilirrs ( 1652, février). Le cardinal . qui revenait en France dans ce moment, en pressa l'acceptation (1); mais la reine mère et les autres conseillers répugnaient si fort à donner aux Anglais un pied en France, qu'il se rendit à leur opinion , et que l'on refusa. Cromwell ne manqua pas de se venger de cette contrariété, ixs facilités qu'il accorda aux Espagnols de faire des levées de troupes en Irlande mirent leur armée de Flandre en état de soumettre Gravelines (8 mai), et bientôt après d'investir Dunkerque. Celte forteresse était sur le point de capituler, lorsqu'une flolille française de 7 bâtiments, portant chacun de 20 à 30 canons , et en outre des vivres et des munitions, parut pour la secourir. Blake, qui avait reçu des ordres secrets du conseil , lui donna la chasse; toute l'escadre fut prise (5 sept.), et le jour suivant Dunkerque ouvrit ses portes (2). La cour de France qualifia cette action d'insulte sans provocation et sans excuse; mais Mazarin calcula froidement les chances d'une guerre, et , après quelque temps, envoya Bordeaux en Angleterre (10 déc), sous prétexte de réclamer les vaisseaux que Ton avait pris, mais en réalité pour s'opposer aux intrigues des agents de l'Espagne, du prince de Condé, et de la ville de Bordeaux, qui recherchaient l'appui de la république contre la cour de France (3).
Bordeaux avait été nommé ambassadeur près le parlement. Après l'inauguration de Cromwell, il devenait indispensable de l'accréditer auprès ode son altesse » le protecteur; mais quel titre Louis devait-il donner à l'usurpateur en lui écrivant (16ô3, 21 févr.)? celui de a mon cousin» fut offert et refusé; celui de «mon frère,* que Cromwell désirait , répugnait à la
( 1 ) Louis X IV , a qui Ton doit celte anecdote , obser ve ici que c'était la maxime du cardinal, de pourvoir, à quelque prix que ce fut, aux affaires pressantes, persuadé que les maux à Tenir trouveraient Irifr remède dans l'avenir même. Couvres de Loui* XIV, i, 170.
(2) Tburloe, 1CS 170. Yoytz aussi Heatb , 325. Tburloe, i, 214. Whitelock ,543.
(3; Jour» , 14 décembre 1652 Clar , Pap. , m , 105, 123, 132. Thurloe, i, 436.
fierté du monarque : on terme moyen, «monsieur le protecteur, » fut offert et agréé. Bordeaux proposa un traité d'amitié, par lequel toutes les commissions de course seraient révoquées, et les dommages éprouvés par les négociants des deux nations, soumis à l'arbitrage d'étrangers. Don Alonzo, afin d'entraver les efforts de son rival , abandonna son premier projet et proposa un nouveau traité de commerce entre l'Angleterre et l'Espagne. Cromwell ne se pressa de conclure ni avec fun ni avec l'autre: il sentait que la guerre qui existait entre eux était la véritable cause de leurs offres ; qu'il tenait entre ses mains la balance, et qu'il serait toujours le maître de pencher vers l'une ou l'autre couronne. Sa décision était à la vérité prise depuis longtemps ; mais son intention n'était pas de la faire connaître, et lorsqu'on lui demanda l'objet des deux grands armements qui se préparaient dans les ports d'Angleterre, il refusa de faire une réponse positive (1).
Le traité fut suspendu pendant quelque temps par la réunion «du premier parlement» du protecteur. Il l'avait convoqué pour le 3 septembre (1654), qui était son jour heureux, ainsi qu'il le croyait peut-être lui-même, et comme il souhaitait certainement qu'on le crût. Mais cette année, le 3 tombait un dimanche; et, pour que le sabbat ne fût point profané par I agitation d'affaires mondaines, ii pria les membres de le venir trouver au sermon de l'abbaye de Westminster, le lendemain matin. A dix heures, le cortège partit de WhitehalL Deux détachements de gardes du corps l'ouvraient; quelques centaines d'officiers et de gentilshommes à cheval suivaient nu-téte el en grande tenue; devant la voiture du protecteur, marchaient ses pages et se* écuyers, couverts de riches livrées, et de chaque côté un capitaine des gardes; derrière, venait Claypole, maître des écuries, conduisant on
(I) Tburloe, 1,760; u, 61. 113, 228,559. 587. Us progrès du traité furent retardés par la conduite de de l!aos, créature de Mazarin, cl conseiller de Bordeaux. On découvrit, au bout de quelque temps, que cet homme (suit par ordre du ministre , soit par les sollicitations des royalistes, c'est ce qu'on ifnore) intriguait avec les mécontent*. Cromwell le força de retourner en Franc* Th.trln n, 30». 351. 4.12 , 437.