CHAPITRE XVIII
et aussitôt Lambert, Flcetwood, ci Desborough, lui firent, en leur nom et au nom de plusieurs autres, la désagréable déclaration qu'ils devaient se démettre de leurs emplois et abandonner pour toujours ses conseils et son service. Son irrésolution revint : il avait promis a la chambre de lui donner une réponse le lendemain au malin (7 mai); le matin , il la remit à cinq heures du soir, puis, à celte heure, pour le jour suivant. Les officiers remarquèrent l'impression qu'ils avaient produite , et ils résolurent de la mettre à profit. Le matin, de bonne heure (8 mai), le colonel Masson et vingt six autres présentèrent au parlement une pétition où ils disaient que le but des auteurs de la mesure en question était la ruine du lord général et des meilleurs amis du peuple; ils conjuraient la chambre de soutenir la bonne vieille cause, pour la défense de laquelle les pétitionnaires étaient prêts à sacrifier leur vie- Cette démarche hardie triompha de la résistance du protecteur: il abandonna les orgueilleuses espérances qu'il avait si longtemps, si obstinément nourries. Il envoya Fleetwood à la chambre pour prévenir toute discussion, et bientôt après il manda les députés à Whitehall. S'adressant à eux avec plus d'embarras qu'à l'ordinaire , il leur dit «que ni ses propres réflexions, ni les arguments de la commission, n'avaient pu le convaincre qu'il dût accepter le titre de roi ; s'il l'acceptait, ce ne serait qu'avec des scrupules; s'il l'acceptait en doutant, ce ne serait pas par foi; et si ce n'était pas par foi, ce serait un péché. «Cest pourquoi, disait-il en finissant, je ne puis me charger de gouverner avec le titre de roi ; et telle est ma réponse dans cette grande et importante affaire» (1).
Ainsi finit la grande comédie qui, pendant plus de deux mois, avait tenu trois nations en suspens entre la crainte et l'espérance. Mais les amis de Cromwell reprirent ce sujet dans le parlement. On observa qu'il n'avait pas refusé de gouverner avec tout autre titre : on mit le nom de protecteur à la place de celui de roi; et avec cet amenderaeut et un petit nombre d'autres, «1 humble pétition et avis» reçut la sanc-
(I) Thurtoc, vi, 261, 267 , 281 , 291. Journaux, 21 avril; 12 nui. Pari. Uist., m, 1 138-1502. Ludlow, n, 131 Clarendon., Pap., m, 342.
lion du premier magistrat (25 mai). Il y eut ensuite inauguration. Sur une plate-forme, élevée à l'extrémité supérieure de la salle de Westminster, et devant un fauteuil magnifique, le protecteur se tint debout, pendant que le président de la chambre avec ses assesseurs le revêtit d'un manteau de pourpre doublé d'hermine. Il lui présenta une Bible avec une superbe reliure en or; il lui attacha une épée au côté, et lui mit dans la main un sceptre d'or massif. Lorsque le serment eut été prêté, Manton, son chapelain, récita une longue et fervente prière pour attirer les bénédictions du Ciel sur le protecteur, le parlement, et le peuple. Après la prière , Cromwell s'assit dans un fauteuil : à sa droite, à quelque distance, était assis l'ambassadeur de France; à sa gauche, celui de Hollande; d'un côté se tenait le comte de Warwick avec l'épée de l'État; de l'autre côté, le lord maire avec celle de la ville; derrière étaient rangés les membres de la famille du protecteur, les lords du conseil, et Lisle, Whitelock, et Montague, ces trois derniers tenant chacun une épée nue. A un signal donné , les trompettes sonnèrent, les hérauts proclamèrent les titres du nouveau souverain, et les spectateurs crièrent -.«Vive son altesse, Dieu sauve le lord protecteur!» Il se leva aussitôt, salua les ambassadeurs, et marcha en pompe à travers la salle jusqu'à sa voilure (I) (26 juin).
Ce qui distinguait la forme actuelle de gouvernement de la précédente, c'étaient les pas qu'on avait faits vers les anciennes institutions du pays. Celte nouvelle marche avait arraché à Cromwell certaines concessions contraires it ses principes et à son ambition, mais avec lesquelles il s'était réconcilié, par la considération que, dans le cours d'un petit nombre d'années, elles seraient modifiées ou supprimées. L'autorité suprême résidait dans le protecteur; mais, au lieu de la rendre héréditaire dans sa famille, le plus qu'il pouvait obtenir était le pouvoir de nommer son successeur immédiat. Les deux
(I) Wbilelock, 662. Merc. polit. , a" 3Jd. Pari. Hist.. m , 15M , et Relation de Prestwick , App. au Journal deBurton.ii, 511. La plupart det officier» prêtèrent aéraient de fidélité au protecteur. Lambert le refusa, et se dlmit de tes emplois , qui lui rapportaient environ 6,000 livres par an. Cromweîl , néanmoins, lui assigna une pension de 2,000 livres. Ludlow , n, 136.
chamoresdu parlement étaient rétablies; mais, comme si on eût voulu faire allusion à sa conduite passée, il était obligé de laisser i la chambre des communes le droit d'examiner les qualités et de déterminer les droits du plus grand nombre de représentants. On lui donnait le droit de nommer les membres «de l'autre chambre» (il n'osait pas encore l'appeler chambre des lords) ; mais, dans le premier cas, les personnes ainsi nommées devaient être approuvées par la chambre des représentants, et ensuite par l'autre chambre elle-même. Le droit de voter par procuration était aboli, et le droit de judicalure renfermé dans des limites raisonnables. Dans la nomination des conseillers, des grands officiers de l'État, et des commandants des forces militaires, plusieurs des restrictions qu'avait voulu introduire le long parlement étaient renforcées. Quant à la religion, on statuait que le protecteur et les deux chambres conviendraient d'une confession de foi , mais que ceux qui ne s'y conformeraient pas jouiraient de la liberté de conscience et du libre exercice de leur culte, à moins qu'ils ne rejetassent le mystère de la Trinité ou l'inspiration des Écritures, ou qu'ils ne professassent des doctrines épiscopales , papistes, ou blasphématoires. Le revenu annuel élait de 1,300,000 liv.,dont aucune partie ne devait être levée par un impôt sur les terres. Sur cette somme, I million était consacré à l'entretien des armées de terre et de mer, et 300,000 liv. aux dépenses de la liste civile; mais, sur la représentation du protecteur, qu'avec un si faible revenu il était impossible de continuer la guerre, un don additionnel de 600,000 liv. fut voté pour les trois années suivantes. Après l'inauguration, les communes s'ajournèrent a six mois, pour laisser le temps nécessaire à la formation de «l'autre chambre d (1).
Ayant mis à fin cette importante session du
(I) Wbitelock.657 , 63. Pari. Hist. , m, 1502-1511. Un catalogue imprimé dans le temps donnait les noms de cent quatre-vingt-deux membres de ce parlement , «qui , a ce qu'on prétendait , étaient fils , cousins, serviteurs du protecteur, ou attachés à lui de quelque aulrt manière , et qui avaient des places lucratives, des offices, ou des émoluments sous le protecteur, > partageant annuellement entre eux , sur l'argent du public , la prodigieuse somme de 1,016,317 liv. 16 s. 8 d.
parlement, nous pouvons revenir aux divers événements de l'année. 1° Si on eût ajouté beaucoup de foi aux histoires des espions et des donneurs d'informations, Cromwell et son adversaire Charles Stuart n'auraient pas passé un seul jour sans craindre d'être assassinés; mais ils savaient que ces sortes de gens sont sujets a inventer et à exagérer, afin de rehausser la valeur de leurs services, et chacun d'eux, en conséquence, s'était contenté de prendre pour sa sûreté des précautions ordinaires (1). Cromwell, toutefois, connaissait la haine inflexible et les cruels projets des niveleurs : lorsqu'il apprit qu'ils négociaient avec le roi exilé et les Espagnols, il jugea qu'ils avaient juré sa perte; et, pour prévenir leurs desseins, il choisit dans différents régiments de cavalerie 1G0 hommes braves et fidèles, qu'il divisa en huit compagnies (28 févr.), ordonnant que deux de ces troupes, a tour de rôle, seraient toujours de service près de sa personne (2). Avant la fin de l'année (9 déc), il apprit qu'une conspiration venait d'être organisée, que des assassins avaient été désignés, et que sa mort devait être le signal d'un soulèvement simultané des niveleurs et des royalistes, et du départ d'une expédition ennemie qui mettrait à la voile des côtes de Flandre. L'auteur de ce plan élait Sexby, et ce n'est pas trop hasarder que d'assurer qu'il était non-seulement connu, mais approuvé des conseillers de Charles à Bruges, lis chargèrent un agent d'accompagner le chef des conspirateurs. Ils se tinrent prêts à faire leur profit de l'assassinat. Ils exprimèrent un chagrin qui n'était pas feint lorsque l'entreprise manqua. Il est vrai qu'on savait que Clareudon, principal ministre (il venait d'être créé récemment lord chancelier), regardait l'assassinat d'un rebelle, ou d'un usurpateur heureux, comme un acte de loyauté excusable et même méritoire (3).
(1) Les volumineux Mémoires de Tburioe sont p'eins d'offres et d'avertisseu-enis relatifs a ce sujet.
(2) Thurloe, u , 507. Lettres de Carte , h , 81. I*ur paye était de 4 shillings et 6 sous par jour. lbid. En outre , si nous en croyons Clareudon , il avait toujours plusieurs litt préparés dans différentes chambres , afin qu'on ne sût pas daus laquelle il passerait la nuit. Htsl , m , 64a
(3j Charles et Clareudon connaissaient le projet et