CHAPITRE XVIII
Sexby avait trouvé l'instrument qu'il lui fallait pour son dessein, dans la personne de Syndercomb, homme du courage le plus désespéré, précédemment quartier -maître dans l'armée d'Écosse, et renvoyé â cause de ses principes politiques. Ayant pris pour associé un homme du nom de Cecil, il se procura sept fusils qui pouvaient porter plusieurs balles, loua des logements dans les endroits près desquels le protecteur avait coutume de j passer, gagna Took, un des gardes du corps, pour l'informer de tous ses mouvements, et i acheta des chevaux très-légers pour servir à sa fuite. Toutefois, tous ses projets furent déjoués, soit par la multitude des spectateurs ou la vigilance des gardes , soit par quelque accident imprévu. D'après les conseils de Wildman , il changea de plan; et, le 9 janvier, il entra à Whitehall avec ses deux complices, força la porte de la chapelle, déposa dans un banc un panier plein de matériaux inflammables, et alluma' une mèche, qui, suivant son calcul, devait brûler six heures. Son intention était que le feu éclatât à minuit ; mais Took avait déjà révélé le secret à Cromwell , et tous trois furent saisis comme ils fermaient la porte de la chapelle. Took sauva sa vie par sa révélation ; Cecil, par l'aveu de tout ce qu'il savait; mais Syndercomb avait eu la prudence de leur cacher les noms de ses associés et les détails du plan. Ils ne savaient pas qu'il y avait dans le palais des personnes qui s'étaient chargées de tuer le protecteur pendant la confusion qu'aurait naturellement causée l'incendie, et qu'on
s'intérettaient à sa réussite : c'est ce qui résulte clairement de plusieurs lettre* (Clar., Pap., ni, 31 1, 312, 315, 321 , 327 , 331 , 335 ). Il u'y a pat de doute que Clarendon apprniiTail des assassinats de ce geure. Il est vrai que, parlant du meurtre d'Ascham , lorsqu'il était à Madrid, il dit que lui et sou collègue lord Coltington en avaient borreur (Clar., Hist. , m, 371 }. Cependant on voit, par sa correspondance particulière , qu'il écrivit des mémoires pour défendre les meurtriers [( Clarend., Pap. , ni , 21 ,-23). Il les recommanda comme de «braves compagnons, d'honorables Gentilshommes »{ibid., 235,236), et observa au secrétaire Nichola* qu'il était trille et affligeant que la princesse royale n'eût pas fourni de l'argent à Middlcton ; < mais ce qui est plus triste et plus honteux , c'est qu'un homme ose paraître en quelque endroit du continent que ce soit avec le caractère d'à Cent des rebelles , et n'ait pas la gorge coupée. • Ibid., I11,20févr.l652. *
avait pris des mesures telles qu'il était presque impossible qu'il échappât. Syndercomb fut rais en jugement : les juges pensèrent que le titre de protecteur était, dans la loi, synonyme de celui de roi, et il fut condamné au supplice des criminels de haute trahison. Son silence obstiné trompa le désir qu'avait le protecteur d'avoir plus de renseignements sur le complot ; et Syndercomb, qu'il se soit tué, ou qu'il ait été dépêché par ordre du gouvernement , fut trouvé mort dans son lit, peu d'heures avant le temps marqué pour son exécution (1).
2" La non -réussite de cette conspiration n'aurait pas prévenu l'invasion projetée par l'armée royaliste de Flandre , si Charles n'avait pas été désappointé dans les espérances qu'on lui avait données d'un autre côté. Ni raisonnements ni prières ne pouvaient hâter la lenteur caractéristique des ministres espagnols : ni Houe ni argent n'étaient prêts; l'expédition était remise de mois en mois; la saison avançait , et le projet fut différé jusqu'au retour des longues et sombres nuits d'hiver. Mais l'impatience de Sexby refusa de se soumettre à ces retards : son âme fière et implacable ne pouvait être satisfaite que par la mort du protecteur. On avait récemment imprimé, en Hollande, un traité intitulé : «Tuer n'est pas assassiner, » qui-, par la manière dont il était écrit, fit plus d'impression sur les esprits qu'aucune autre production littéraire de l'époque. Après une adresse à Cromwell et une autre à l'armée, écrites dans le style de l'ironie la plus amère et la plus sanglante, l'auteur discute ces trois
(t) Voyez Thurloe, v, 774-777, vi.7,53. Merc po lit., n« 345. Bales-Klen., 388. Clarend, Pap., m, 321, 5, 327. Clar., Hist., m , 646, et les nombreuses autorités citées dans les Procès d'État, v, 8428-8471 . Le corps fut ouvert, et les chirurgiens déclarèrent qu'il n'y avait pas de trace de poison dans l'estomac, mais que le cerveau était enflammé et chargé de sang à un degré plus grand qu'il ne l'est dans l'apoplexie ou dans aucune maladie connue. Le jury , sur les instructions du lord chef de justice, rendit un verdict qui portail «que lui, ledit Miles Sundercomb, avait traîtreusement, volontairement, et par une méchanceté préméditée, respiré tt attiré par le nez de lui , ledit Miles , dans la téte de lui , ledit Miles, une poudre empoisonnée : laquelle ledit Mi les ayant , comme on l'a dit, rssplrée et attirée dans sa t ète, ledit Miles s'est mortellement empoisonné I u i même, • clc Les nivcleurs et les royalistes soutinrent qu'il avait été étranglé par ordre de Cromwell. Clar., tu , 647
HISTOIRE D'AiNGLKTERRE.
questions: a Le lord protecteur est-il ua tyran? Est-il permis de lui faire justice en le tuant? Si cela est permis, sera-ce un bien pour l'État ?» Ayant résolu affirmativement ces trois questions, il termine par un éloge du caractère hardi et patriotique de Syndercomb, rival de Brutus et de Caton , et en donnant cet avertissement, que «longus illum sequitur ordo «idem potenlium decusn(l); que les noms de ceux qui se disputent la gloire de délivrer leur pays se trouvent sur le registre de revue du protecteur lui-même ; que son altesse n'est en sûreté ni à table ni dans son lit; que la mort est sur ses talons en quelque endroit qu'il aille; et que, quoique sa tète touche les nuages , il périra comme ses propres excréments , et que ceux qui Pont vu s'écrieront : «Où est-il?* Des milliers d'exemplaires de ce traité furent envoyés parSexby en Angleterre; et, quoique plusieurs eussent été saisis par les officiers, il en circula un grand nombre (2). Ayant obtenu une somme de 1400 couronnes, il suivit les pamphlets de près, pour organiser de nouveaux complots contre la vie du prolecteur. Mais cette fois il était trop bien connu : tous ses pas étaient surveillés en Hollande; son départ pour l'Angleterre fut annoncé; des émissaires furent envoyés dans toutes les directions, et, au bout de peu de semaines, il fut arrêté et emprisonné à la Tour (1667 , 26 juill.). Là il montra des symptômes de folie qui étaient probablement feints. 11 répondit aux questions qui le concernaient, avec une franchise, une sincérité apparentes : qu'il avait intrigué à la cour d'Espagne; qu'il avait fourni de l'argent à Syndercomb; qu'il avait écrit le traité «Tuer n'est pas assassiner»: il n'y avait, disait-il, dans tout cela rien qui ne fût permis, car le protectorat n'avait pas été établi par l'autorité du parlement; mais, lorsqu'il était interrogé sur les noms et les projets de ses associés, ses réponses devenaient insensées et incohérentes, plus propres à égarer qu'à éclairer, a rendre des amis suspects qu'a découvrir les machinations des ennemis du gouvernement. Il ne fui pas mis en jugement; mais il mourut, proba-
(1) < Qu'après lui un Grand nombre aspirc.il au roCine honneur. ■
(2) Thurloc, vi,3I5.
blcmcnt de mort violente, le sixième mois de son emprisonnement (1) (1668, 13 janvier).
3° Pendant l'hiver , Blake continua de bloquer Cadix : au printemps, il apprit que les galions d'argent du Pérou avaient cherché asile dans le port de Santa-Cruz de l'Ile de Ténériffe. Dix bâtiments marchands y étaient amarrés près du rivage, disposés en forme de croissant , pendant que sur leur front six galions à l'ancre formaient une ligne parallèle dans des eaux plus profondes. L'entrée de la baie était sous le feu du château : 7 batteries, dressées d'espace en espace, le long de la côte, prot égaient le reste du port , et elles communiquaient les unes aux autres par des chemins couverts, garnis de mousquet eric. La vue de ces moyens de défense donnait tant de confiance au gouverneur, qu'il désirait qu'un capitaine hollandais informât l'amiral anglais qu'il serait bien reçu, s'il osait se présenter. Blake vint, examina les défenses, et, suivant sa coutume, ordonna un jeûne solennel. A huit heures du matin, le lendemain (20 avril), Stayner prit la tète avec une frégate : l'amiral le suivit avec les plus forts vaisseaux; et toute la flotte, aidée d'un vent favorable, entra dans le port sous une pluie terrible de balles et de boulets. Chaque vaisseau pril aussitôt la place qui lui avait été assignée , et pendant que quelquesuns attaquaient la flotte , les autres dirigeaient leur feu contre les batteries. Les Espagnols, quoique ayant moins de vaisseaux, comptaient plus d'hommes : leurs espérances étaient soutenues par le secours qu'ils recevaient de terre, et pendant quatre heures ils combattirent avec le courage le plus résolu. Chassés des galions,
(I) Clar., Pap., m, 322 , 338 , 357. Merc. pol , 39. Thurtoe, vi, 33, 182,315,425. 560, 820. Clarendon nous assure que Sefby était un homme illettré, «an* éducation , ce qui prouve suffisamment qu'il n'était pas l'auteur véritable du traité, quoiqu'il l'eut reconnu comme de lui a la Tour, probablement pour tromper 'le protecteur. L'auteur, quel qu'il fût , garda le secret , au moins dans le premier moment : car Clarendon écrit au secrétaire Ricliolas qu'il ne peut imaginer quel il est. Clar, l'a p., ut, 313. L) plupart des historiens l'ont attribué au capitaine Tilux, et l'on trouvera cette opinion assez probable , si l'on se rappelle que Titus fut constamment lians la compagnie de Sexby en Hollande . jusqu'au départ de celui-ci pour l'Angleterre. Ibid. , 331, 335. Evelyn l'assure dans son Journal, u , 210, 820.