CHAPITRE XVIll
les équipages se retirèrent sur les vaisseaux I marchands qui formaient la seconde ligne, et renouvelèrent le combat jusqu'à ce qu'enfin ils furent obligés de chercher leur salut sur le rivage. A deux heures après raidi, tous les vaisseaux espagnols étaient au pouvoir des Anglais; mais la victoire était toujours indécise, à cause de la difficulté de faire sortir la flotte du port contre le vent. Blake ordonna de mettre le feu aux prises : peu après, par miracle, à ce qu'il se persuada, le vent tourna au sud-ouest, et les vainqueurs gagnèrent la mer en triomphe. Celte brillante affaire, quoiqu'elle n'eût pas mis en possession des trésors que désirait principalement le protecteur, rehaussa la réputation de Blake dans toute l'Europe. Malheureusement il ne vécut pas assez pour recevoir les félicitations de son pays : il avait été trois ans sur mer presque sans interruption : le scorbut et l'hydropisie minèrent son tempérament, et il expira au moment où son vaisseau , le Saint- Georges, entrait dans le port de Plymoulh (1).
Blake avait servi avec distinction dans l'armée pendant la guerre civile ; ses talents et son intégrité engagèrent les chefs du parlement à lui confier le commandement de la flotte. Pour la tactique navale , il s'en reposait sur l'expérience des autres ; ses plans et son audace n'appartenaient qu'à lui. 11 a un droit particulier à la gloire d'avoir détruit un préjugé qui avait jusque-là arrêté l'essor de la marine anglaise : la persuasion qu'ilétait presque fou d'exposer un vaisseau à la mer sous le feu d'une batterie du rivage. Les victoires de Blake à Santa-Cruz et à Tunis servirent à établir la doctrine contraire, et les marins apprirent, par son exemple, à mépriser le danger qui jusque-là leur avait paru si formidable. Quoique Cromwell appréciât ses serv ices, il doutait de son attachement ; et on soupçonna le protecteur tic ne pas regretter la mort d'un homme qui faisait profession de combattre pour son pays , et non pour le gouvernement. Mais il rendit au héros mort la justice qu'il lui aurait peut-être refusée de son vivant : il reconnut publiquement son mérite éminent , honora ses restes de funérailles faites aux frais de l'État, et ordonna qu'ils fussent enterrés dans la chapelle de Henri Mil
(I) Ucalb,3UI. Couard., 724.
I à Westminster. Sous le règne suivant, le cercueil fut retiré du caveau et déposé dans le cimetière.
4° Le lecteur sait déjà combien Cromwell désirait vivement former une alliance plus iutime avec Louis XIV. Dans ce but, Lockhart, l'un des juges écossais, qui avait épousé sa nièce et reçu la chevalerie de sa main, se rendit en France (1657, 13 mars). Après quelques discussions, on conclut un traité pourun an(l); et sir John Reynolds débarqua à Calais avec un corps auxiliaire de 6,000 hommes , moitié à la solde du roi, moitié à celle du protecteur (15 mai). Mais comme allié, Cromwell demandait une part dans les dépouilles , et cette part n'était rien moins que la possession de Mardick et de Dunkerque, aussitôt que ces places seraient tombées au pouvoir des alliés. Cette proposition trouva dans le cabinet français une forte opposition : on rappela à Louis les maux que les Anglais, ennemis naturels de la France, avaient faiis à ce pays sous le règne de ses prédécesseurs; Dunkerque deviendrait un second Calais, ce serait une route qui conduirait l'ennemi jusqu'au cœur de ses Étals. Mais il céda à la sagesse ou à l'ascendant supérieur de Mazarin , qui répondit que si la France refusait cette offre , l'Espagne l'accepterait aux mêmes conditions ; que si les Anglais devaient s'établir sur la côte , il valait mieux qu'ils y fussent comme amis que comme ennemis ; que leur coopération actuelle le mettrait en état ou de chasser les Espagnols des Pays-Bas, ou de leur dicter les conditions de la paix (2). Les forces combinées furent mises sous les ordres du célèbre Turennc : les Espagnols lui opposèrent don Juan avec les exilés anglais commandés par le duc d'York, et les exilés fran
(1) Tburloe, vi, 03,86, 115, 121. Pour ériler tes querellée, le Irailé fui écrit en latin , et la préséance fut donnée a Louis dans une copie , a Cromwell dans l'autre. Dans le recueil diplomatique de Dumont, vi, part, ir, 178, on trouve un second traité qu'on dit avoir été signé le 9 mai. M*. S'il était authentique , il révélerait ds Gigantesques projets d'agrandissement chez les deut puissances; mais il eut évidemment apocryphe. Nous avons des dépêches de Lockhart , datées du jour de la pré.en-1 due signature , et d'autres dépêches de l'année suivante: aucune ne Tait la moindre allusion à ce traité ; plusieurs renferment des détails en contradiction avec lui. (2j OEuvrc» de Louis XIV, i, 171.
çais commandés par le prince de Condé. Les auxiliaires anglais , composés de régiments de vétérans, soutinrent la réputation de leur patrie par leur contenance martiale et leur discipline exemplaire; mais ils eurent peu d'occasions de montrer leur valeur, et l'été fut employé à une ennuyeuse suite de marches et de contre -marches qui ne furent accompagnées d'aucune action brillante ni d'aucun résultat important. Cromwell regardait les opérations de l'armée avec défiance et impatience; le ministère français ne semblait pas pressé de tenir sa parole relativement à la réduction de Dunkerque ; et à ses fréquentes représentations, il opposait uniquement l'objection sans réplique que, dans 1 opinion de Turenne , le meilleur juge en cette matière, la tentative, dans les circonstances actuelles, serait désastreuse pour les alliés. A la fin , comme le protecteur n'aurait pu supporter un plus long délai , l'armée s'avança dans le voisinage de la ville, et le fort de Mardick capitula après trois jours de siège (23 septembre). Mais les Espagnols étaient fortement retranchés derrière le canal de Bergues, entre Mardick et Dunkerque. Le projet fut abandonné d'un commun consentement, et on fit en place le siège de Gravelines. Mais à peine l'armée combinée avait-elle pris position devant cette place , que les écluses furent lâchées, le pays inondé , et que Turenne envoya ses troupes dans leurs quartiers d'hiver. Mardick reçut une garnison moitié anglaise, moitié française, sous le commandement de sir John Reynolds ; mais cet officier encourut bientôt les soupçons du protecteur. Le duc d'York, comme ayant servi précédemment dans l'armée française, était connu de plusieurs officiers français. Ils se rencontraient quelquefois et échangeaient des politesses dans les promenades a cheval qu'ils faisaient , lui de Dunkerque, eux de Mardick. Reynolds sollicita, par l'entremise de Tun d'eux, la permission de rendre ses respects au jeune prince. Il fut accompagné par Crew, autre officier; et quoiqu'il prétendit que c'était une politesse amenée par le hasard , il trouva l'occasion d'offrir tout basses services au duc en termes couverts. Au bout de peu de jours, il reçut l'ordre de se rendre à Londres auprès du protecteur, accompagné du colonel \\ bile, qui l'avait fecrè-
tement dénoncé. Tous deux obéirent, et périrent dans les sables de Godwin par l'ignorance ou la stupidité du capitaine (1) (5 déc).
(1658) Dans l'intérieur, l'attention publique était occupée par un spectacle nouveau et d'un grand intérêt , la réunion d'un parlement divisé en deux chambres, suivant l'ancienne forme. Soixante-deux individus avaient été appelés à la chambre haute; et les ordonnances, comme si c'eût été des copies des ordonnances émanées antérieurement du souverain , étaient conçues de manière à conférer en quelque sorte les privilèges d'une pairie héréditaire, sauf certaines exceptions spécifiées dans a la pétition et avis» (2). Les communes, sur l'appel de l'huissier a la verge noire, se rendirent à la chambre des lords, où elles trouvèrent son altesse assise sous un dais. Son discours commença par l'ancien protocole : «Milords et messieurs de la chambre des communes.» Il fut court, mais sa brièveté' fut compensée par la piété qui y brillait. Après une paraphrase du quatre-vingt-cinquième psaume , il renvoya ses deux chambres pour le reste à Fiennes, le lord garde des sceaux, qui , dans une longue et ennuyeuse harangue, loua et défendit les nouvelles institutions. Après le départ des communes , les lords passèrent leur temps à examiner les privilèges de leur chambre. Cromwell avait nommé ses deux fils, Richard et Henry, huit pairs de création royale, plusieurs membres de son conseil , quelques gentilshommes riches et bien nés, avec une juste proportion d'hommes de loi et d'officiers, et un léger amalgame de personnes connues pour ne pas aimer son gouvernement. Parmi les anciens pairs , il n'en vint que deux, les lords Eure et Falconberg , dont le dernier avait récemment épousé Marie , fille du protecteur. Sur les autres membres, neuf s'absentèrent pour affaires ou par répugnance. Comme les journaux de celte chambre n'ont pas été conservés , ses travaux sont peu connus (3).
(1) Thurloe, ri, 231, 287, 426 , 512 , 538 , 542 . 580 , 637, 665, 676 , 73t. Mémoire» de Jacque», i , 3l 7-328.
(2) Thurloe, vi, 752.
1 (3) Journaux, 7, 20 janr. ; ibid., 668. Wbitelock, GOG.
> Voyez les non» el les portrait» de ceux qui furent presrnts dans • Un second récit du dernier parlement (airol
1 appelé) , eic. , imprimé dans la cinquième année de l'esclavage de l'Aucleierre, sous sa nouvelle monarchie. •