CHAPITRE XVIII
avec joie de ce manque de preuves, et déclara que la culpabilité n'était pas prouvée. Quelques jours après, ils acquittèrent pour la même raison deux autres conspirateurs , sir Humphrey Bcnnct et le capitaine Woodcock (9 juin). Le fait est qu'ils étaient las d'une charge qui les exposait à la censure du public; car la cour était vue de très-mauvais œil par le peuple. Elle abolissait le jugement par jury, elle n'admettait pas l'enquête et l'accusation sur le serment d'hommes honnêtes et loyaux ; elle privait l'accusé de l'avantage de la récusation; et ses procédures étaient contraires à la loi de haute trahison, à la pétition de droit, et au serment même de gouvernement, prêté par le protecteur. Cromwell, mécontent de ces acquittements, céda à l'avis du conseil, et renvoya le reste des prisonniers devant les tribunaux ordinaires, ou plusieurs furent trouvés coupables et condamnés au supplice des traîtres.
On fit plusieurs tentatives pour sauver la vie de Slingsby et d'Hcwet (1). On alléguait en faveur du premier qu'il n'avait jamais été admis à composition, qu'il ne s'était jamais sourais à la république , et qu'il élait depuis plusieurs années privé de sa liberté et de ses biens ; que, par conséquent, sa conduite devait plutôt être considérée comme la tentative d'un prisonnier de guerre pour sortir de captivité , que comme le complot d'un sujet pour renverser le gouvernement. C'est le raisonnement que présentait son neveu , lord Falconberg, à qui l'on croyait que son mariage récent avec Marie Cromwell donnait un grand crédit auprès de son beau-père. Un avocat plus puissant prenait en main les intérêts du docteur Hcwet : c'était Elisabeth, la fille favorite de Cromwell, dont la santé était alors altérée et donnait des inquiétudes. Mais ce fut en vain qu'elle intercéda pour l'homme au ministère spirituel duquel
(I) Whilelock, 673, 674. Thurloc, tu, 159, 164. Procès d'État, v, 871, 883, 907. Ces procès sont plus intéressants dans Clarendou. Mais son récil est apocryphe , cou trouvé, sinon en entier, du moins pour la plus grande partie. Il n'est pas vrai que le délit de SlinQsby fût de deux années antérieur, ni qu'tlewet ait été accuié d'avoir visité le roi en Flandre , ni que Mallory se soit éradé le jour même du jucetuent. (Voyez ! Clar, Hist.,in, 619-624.) Le récit delà fuite de Mallory, ; fait par lui-même, se trouve dans Tburioe vu 191, 1 220. i
elle avait recours : Cromwell fut inexorable. 11 se décida à verser le sang et à faire craindre sa colère aux royalistes, puisque son indulgence n'avait pu les gagner. Tous deux furent décapités (I).
Pendant l'hiver, les succès et les revers des armées ennemies en Flandre s'étaient à peu près balancés. Si, d'un côté, le duc d'York avait été repoussé avec perte lorsqu'il avait tenté d'emporter d'assaut pendant la nuit les fortifications de Mardick, de l'autre, le maréchal d'Aumont avait été fait prisonnier avec 1600 hommes par le gouverneur espagnol d'Ostende, qui, sous prétexte de rendre la place, l'avait attiré dans les fortifications. En février, le traité d'alliance offensive entre la France et l'Angleterre fut renouvelé pour une autre année. 3,000 hommes, tirés de différents régiments, furent envoyés par le protecteur, pour compléter le nombre de ses troupes, et l'armée combinée ouvrit la campagne par le siège de Dunkerque. Les Espagnols l'apprirent avec surprise et avec crainte. Trompés par de faux renseignements, ils avaient employé tous leurs efforts à pourvoir à la sûreté de Cambrai. Les avis répétés donnés par Charles avaient été négligés; les grands ouvrages à Dunkerque restaient en mauvais état , et le soin de défendre la place avait été laissé à sa garnison ordinaire, forte seulement de 1,000 hommes, et très-mal approvisionnée de munitions de toute espèce. Pour réparer son erreur, don Juan, du consentement de son mentor, le marquis de Caraccna, résolut de risquer une bataille; et, avec 6,000 hommes d'infanterie et 4,000 de cavalerie, il vint camper entre le village de Zudcote et les lignes des assiégeants. Mais Turenne, connaissant l'organisation défectueuse des armées espagnoles, résolut de pré-
(1/ Ludlow, h, 149. Je pense qu'il y a quelques raisons de meure en question ces senlimenis de fidélité à la maison de Smart, et cette affliction et ce déplaisir causés par l'exécution d'Hrwet, que des écrivains attribuent à Élisabeih Claypole. Dans une lettre écrite par elle à sa belle saur, la femme d'il. Cromwell, et datée seulement de quatre jours après la mort d'Uewet , elle l'engage h remercier Dieu de les avoir délivrés de la conspiration d llewct. • Car certainement la famille (de Crotmvtll) eût été déiruile; mais «rès-probaWemeiit toute la nation ent été baignée dans le sann.t 12 juin. Thurloe, vu, 171
venir l'attaque dont on le menaçait. Dès le malin du jour suivant, avant que le canon et les munitions des Espagnols fussent arrivés dans leur camp, on vit les forces alliées s'avancer en ordre de bataille. Don Juan rangea promptement ses soldats le long d'une chaîne de collines de sable qui s'étendait du bord de la mer jusqu'au canal : il donna le commandement de l'aile droite au duc d'York , celui de l'aile gauche au prince de Condé, et il se réserva le centre. L'action fut engagée par les Anglais , qui se trouvèrent opposés à leur compatriote le duc d'York. Ils étaient commandés par le major général Morgan; car Lockhart, qui était à la fois ambassadeur et commandant en chef, était obligé de rester dans sa voiture par une indisposition. Leur désir de se distinguer en présence des deux nations rivales les emporta bien en avant de leurs alliés : s étant arrêtés pour prendre haleine au pied de la dune qui était devant eux, ils la gravirent avec impétuosité , essuyèrent le feu de l'ennemi, et, à la pointe de la pique, ils le chassèrent de sa position. Le duc chargea aussitôt à la tète de la cavalerie espagnole ; mais la moitié de ses soldats fut abattue par un feu de mousqueterie bien dirigé, et Jacques lui-même ne dut la conservation de sa vie qu'à la bonté de ses armes. Cet avantage toutefois fut chèrement acheté : dans le régiment de Lockhart , à peine resta-t-il un officier pour prendre le commandement.
Pendant ce temps, l'action avait commencé sur la gauche , où le prince de Condé , après un combat opiniâtre , fut obligé de se retirer sur le bord du canal. Le centre ne prit point part à l'action; car le régiment placé à son extrême gamhe, se voyant pris en flanc par les Français qui poursuivaient Condé , abandonna précipitamment sa position , et cet exemple fut successivement imité par toute la ligne. Mais, dans l'intervalle, le duc d'York avait rallié son infanterie rompue; et , pendant qu'elle faisait face aux Anglais, il prit ces derniers en flauc, à la tête de sa compagnie de gardes à cheval. Quoique mis en désordre , ils ne cessèrent pas de combattre , se servant des crosses de leurs mousquets contre les sabres de leurs adversaires, et, peu de minutes après, plusieurs escadrons de cavalerie française vinrent à leur
secours. Jacques fut entouré, et , désespérant de pouvoir échapper par la fuite, il prit le parti hardi de se faire passer pour un officier français, se porta a la tète de vingt cavaliers vers la droite de leur armée , et , défilant avec soin entre les intervalles des différents corps, il arriva sans exciter de soupçons aux bords du canal, par lequel il atteignit bientôt Furnes(l). La victoire des alliés fut complète. La cavalerie espagnole n'essaya pas de protéger la retraite de son infanterie, dont tous les régiments furent successivement entourés dans la poursuite, et forcés de se rendre. Turenne et ses officiers se plurent à attribuer le mérite principal de ce brillant succès au courage et à la fermeté des régiments anglais; à Whitehall, on l'attribua aux prières du lord protecteur, qui, le jour même de la bataille, observait , ainsi que son conseil , un jeône solennel, pour implorer les bénédictions du Ciel sur les opérations de l'armée alliée (2).
Ne pouvant plus résister à leurs ennemis en rase campagne, les généraux espagnols résolurent de retarder leurs progrès par la défense la plus opiniâtre des différentes forteresses. Le prince de Ligne entreprit celle d'Iprcs. Le soin de Newport, Bruges, et Ostende, fut confié au duc d'York ; et don Juau retourna à Bruxelles pour presser les nouvelles levées des différentes provinces. Quinze jours après, Dunkcrque capitula , et le roi de France , en ayant pris possession , remit de sa propre main les clefs à l'ambassadeur d'Angleterre. Gravelincs fut réduit peu de temps après; le prince de Ligne se laissa surprendre par l'activité supérieure de Turenne; Ipres ouvrit ses portes,
(1) Voyez le récit de cette bataille par Jacques luimême dans «s Mémoires , i, 338-358 ; ainsi queTburloe, mi , 155, 136, 130.
(2) t Véritablement , dit Thurloe , je n'assistai jamais à un pareil exercice où il y eût un plus Grand esprit de fui et de prière.» Ibid., 158. «Le Seigneur, dit Fleetwood, inspira au cœur de son altesse de mettre a part ce jour pour chercher le Seigneur ; et véritablement il se montrait un 1res -bon esprit. Pendant que nous étions en prière , ils se battaient : et le Seigneur a donné une réponse signalée, et le Seigneur nous a avoués non-seulement daus notre lâcbe au delà des mers , mais aussi quand nous l'avons recherché par notre moyen ordinaire de la prière, qui est en effet notre ancienne coutume approuvée par l'expérience dans tous nos embarras et toutes nos difficultés. • Ibid. , 159.
CHAPITRK XVIII
et toutes les villes sur les bords de la Lys se soumirent Tune après l'autre aux vainqueurs. Kareraent peut-être avait-on vu une campagne aussi désastreuse pour les armes de l'Espague(l).
Aux yeux d'un observateur superficiel, Crorawell pouvait alors paraître avoir atteint l'apogée de la puissance et de la grandeur. Dans l'intérieur, il avait découvert, déjoué , et puni toutes les conspirations tramées contre lui. A l'extérieur, son armée s'était couverte de lauriers, ses flottes balayaient les mers, son amitié était recherchée par (outes les puissances, et sa médiation était sollicitée pour terminer les différends entre le Portugal et la Hollande, et entre le roi de Suède et l'électeur de Brandebourg. Il avait récemment envoyé le lord Falconberg complimenter Louis XIV sur son arrivée à Calais; et peu de jours après, il reçut la visite du duc de Créqui , qui lui apporta une épée magnifique de la part de ce prince , et celle de Maucini , avec un présent de tapisserie de la part de son oncle, le cardinal Mazarin. Mais surtout il était en possession de Dunkerque, le principal objet de sa politique étrangère depuis deux ans, possession qui lui ouvrait la porte pour «accomplir les desseins de la Providence sur le continent.» Et cependant, malgré toutes ces apparences, la vérité est que jamais son autorité en Angleterre n'avait été plus précaire que dans ce moment; tandis que, d'un autre côté, les soins elles inquiétudes du gouvernement, joints à des craintes de violence envers sa personne, et le poids de chagrins domestiques, détruisaient rapidement sa santé, et étaient sur le poiot de l'arracher aux visions brillantes et séduisantes de l'ambition , pour le précipiter dans la nuit cl le silence du tombeau.
1* Cromwell était alors réduit à la même situation qui était devenue la source de tant de calamités pour le dernier et infortuné roi. Ses dépenses excédaient de beaucoup ses revenus : quoique le dernier parlement eut pourvu , et pourvu amplement, comme on le croyait alors, à la splendeur de sa dignité et à toutes les dépenses de la guerre , il avaitdéjà contracté des
(1) Jacque», Mémoire* , i, 359. Tliurtoe , vu, 109, 176, 2lô.
dettes énormes; son échiquier était souvent réduit au dernier shelling; et ses ministres étaient forcés de chercher à mendier, telle e.st l'expression du secrétaire d'fttat, un emprunt momentané de quelques mille livres, dans l'attente décourageante de ne trouver que des refus (1). Il regardait l'armée, dont il avait cantonné la plus grande partie dans le voisinage de la capitale, comme sa principale et même sa seule défense contre ses ennemis, et tant que les soldats avaient été bien vêtus et bien nourris, il avait pu compter sur leur attachement; mais depuis que leur solde était arriérée, il avait à craindre que le mécontentement ne les portât a écouter les suggestions des officiers qui cherchaient à renverser sa puissance. Il sciait, il est vrai, déjà plusieurs fois tiré de pareils embarras en établissant des impôts de sa propre autorité; mais cette conduite était si sévèrement blâmée dans a la pétition et avis,» et il venait récemment d'y renoncer d'une manière si solennelle, qu'il n'osait pas en tenter de nouveau l'expérience. Il tâcha d'obtenir un emprunt parmi les négociants et les capitalistes de la cité ; mais son crédit et sa popularité s'étaient évanouis. Il avait, en faisant la guerre a l'Espagne, tari une des plus riches sources de profils, le commerce d'Espagne; et le nombre de prises faites par l'ennemi, se montant a plus de mille (2), avait ruiné beaucoup de personnes opulentes. On éluda sa demande en exigeant des garanties sur les (erres appartenant aux propriélaires de campagne. Restait un troisième expédient, celui de s'adresser au parlement. Mais Cromwell, de même que le premier Charles, avait appris à redouter le nom seul de parlement. Il avait constitué trois de ces assemblées comme bon lui avait semblé , et cependant il n'avait pu en plier aucune à ses volontés. Pressé cependant par les importunilés continuelles de Thurloe (18 juin), il nomma neuf conseillers chargés de chercher les moyens de déjouer les intrigues des républicains dans un parlement futur, les mesures à prendre pour tirer un revenu permanent des propriétés des royalistes, et la meilleure manière de fixer la succession* au protectorat.
(I) Tburloc, vu, 9». 100, 111,295 (2j Thur oc, vu, 662.
1 1 1 STO ! RE D' A NG I .Kl E R K E.
Mais, parmi les neuf , il y en avait deux qui, connaissant ses infirmités croissantes, commençaient à former des projets pour leur propre agrandissement , et qui , en conséquence, prirent soin d'entraver et de prolonger les délibérations. Le comité siégea trois semaines. 11$ ne prirent aucune décision sur les deux premières questions : quant à la troisième, ils votèrent, après une division , que le choix entre une succession héréditaire ou élective était indifférent. Cromwcll, soupçonnant leurs motifs, se décida à dissoudre le comité (I) (8 juillet). Mais il n'établit pas de conseil à sa place, et ne chercha pas à arrêter le cours des événements. Les embarras de la trésorerie augmentèrent; et l'irrésolution du protecteur, jointe aux dangers qui menaçaient le gouvernement, ébranlèrent la confiance de Thurloc lui-môme. Ce n'était qu'en élevant ses regards au ciel qu'il découvrait une lueur d'espérance, persuadé, comme il l'était, que ce Dieu qui avait protégé Cromwcll peudant sa vie ne l'abandonnerait pas à la fin de sa carrière (2).
2" Aux soucis du gouvernement il faut ajouter les craintes continuelles d'être assassiné. Il est en effet extraordinaire que, pendant que l'on parlait de tant de conspirations ourdies contre lui , on n'attentât jamais à sa personne; mais la certitude que de pareils desseins avaient été formés, etquc sa mort était de la plus haute importance pour ses ennemis , l'avait convaincu qu'il ne serait jamais en sôrcté. 11 multipliait ses précautions : il portait des armes défensives sous ses habits, des pistolets chargés dans sa poche; il cherchait à rester seul ; et lorsqu'il ne pouvait éviter de donner audience , il observait d'un air sombre les yeux et les gestes de ceux qui lui parlaient. 11 avait soin que ses mouvements ne fussent pas connus d'avance.
(1) Thurloc, vu, 146, 176, 192 , 260. Le comité se composait , comme le dît Thurloe, de lord Fiennes, lord Heetwood , tord Desborow, lord Cbamberlayuc , lord Whalley, M. le contrôleur, tordGoffe, lord Cooper, et de lui-même. P. 192. Sur ce choix, voici la remarque de U» nry Cromwell : >ll n'y avait que sept «ace*; il parait que vous le* avez portés à neuf. Et , ayant appris leurs noms,. je crois pouvoir mieux deviner ce qu'ils feront qu'un homme qui srrait beaucoup plus habile que moi ; car jamais un bomme très-sage ne pourrait s'en douter.. P. 217.
(2) Thu.loe, 153, 282,285.
Il remplissait sa voiture de personnes de sa suite ; une escorte nombreuse le suivait , et il se faisait mener avec rapidité, se détournant souvent de la route à droite et à gauche, et revenant ordinairement par un chemin différent. Dans son palais, il inspectait souvent la garde de nuit, changeait de chambre à coucher, et avait soin que, outre la porte principale, il y eût toujours quelque autre issue par laquelle il pût s'échapper. Il avait souvent bravé la mort sans sourciller sur le champ de bataille; mais dans son palais son courage était abattu par la crainte continuelle d'ennemis inconnus et invisibles. Il passait les nuits dans un état d'inquiétude fébrile; le sommeil avait abandonné sa couche; et durant plus d'une année avant sa mort, nous voyons toujours l'insomnie assignée comme la cause qui produisait ses nombreuses incommodités, ou comme une circonstance qui les aggravait (1).
3° L'cgoisme de l'ambition ne détruit pas les sentiments plus doux des affections domestiques. Cromwcll était sincèrement attache à ses enfants; mais, entre tous, il préférait sa fille Elisabeth Claypolc. La douceur de caractère de celte jeune fenune avait un attrait singulier pour l'esprit alticr et dominateur de son père; et sa piété timide recevait volontiers des leçons, sur des sujets de théologie mystique, de l'expérience du lord général (2). Mais elle se mourait alors d'une maladie interne très-douloureuse, qui était imparfaitement comprise par ses médecins; et le chagrin que lui causait
(1) Itist. de Clar. , in . 640. Bâtes, Etencb. , 342. Weiwood. 94.
(2) Le passade suivant d'une lettre de Cromwell a sa fille lreion surprendra peut-être le lecteur : • Votre sœur Claypole est éprouvée (je l'espère de la miséricorde de Dieu) de pensées inquiétantes : elle voit sa propre vanité et son esprit charnel , et les déplore: elle cherche (je t'espère aussi) ce qui produira la satwfa lion ; et chercher ainsi, c'est être de la meilleure secte après celle de ceux qui ont trouvé : et tous ceux qui aurout cherché humblement et fidèlement trouveront a la fin. Heureux ceux qui cherchent, heureux ceux qui trouvent. Qui a jamais coûté combien le Seigneur est doux , sans sentir sa propre vanité et méchanceté ? Qui a jamais fioùlé celte Rrice qui lui appartient, et a pu sentir diminuer son désir, et être moins pressé d'en jouir pleinement ? Mon cher cœur, sois toujours empressée : oc permets pas que ton mari , que quoi que ce soit refroidisse te* affections pour Jésus-Christ, > etc. etc. Harris, m, A pp., «15,édil. IH14.
CHAHîttn XVIII
Ml
la mnrt de son ciifanl en bas â#c ajoutait â la violence de ses souffrances. Crorawell abandonna les affaires de l'État pour s'empresser dallera Hampton-Court consoler sa fille bienaiméc. Il lui faisait de fréquentes visites, restait longtemps dans son appartement, et, toutes les fois qu'il en sortait, paraissait être accablé de la plus profonde mélancolie. Il n'est pas probable que le sujet de leur conversation particulière fût exposé à être entendu par les oreilles profanes d'étrangers. On nous dit cependant qu'elle lui exprima ses doutes sur la justice « de la bonne vieille cause; » qu'elle l'exhorta à restituer l'autorité souveraine à son maître légitime : et que quelquefois, dans des momeuts de délire, elle l'alarmait parce cri: « Sang ! i et par des prédictions de vengcancc( I ).
f.lisabelh mourut. Le protecteur était déjà alité par la goutte, et, quoiqu'il eût prévu cet événement, plusieurs jours se passèrent avant qu'il pût se remettre du choc que cette perte lui rit éprouver (5 août). Il lui restait encore une fièvre lente , que l'on déclara une bâtarde (17 août). Un des médecins dit bas à un autre que son pouls était intermittent (24 août), ces paroles furent entendues du malade: il devint pâle, son visage se couvrit d'une sueur froide, et, demandant qu'on le mit au lit, il fit son testament privé. Le lendemain matin , il avait recouvré sa tranquillité ordinaire (25 août) , et lorsqu'il eut reçu la visite .de son médecin, ordonnant que tout le monde quittât sa chambre , excepté sa femme , qu'il tenait par la main, il dil:iNe croyez pas que je meure :je suis sûr du contraire. » Alors, remarquant la surprise que ces mots excitaient , il ajouta : « Ne dites pas que j'ai perdu la raison : je vous dis la vérité. Je le tiens d'une autorité meilleure que toutes celles que peut vous fournir Galicn ou Hippocratc. C'est la réponse de Dieu lui-même à nos prières, non pas aux • miennes seules, mais à celles d'autres personnes qui ont près de lui plus de crédit que moi» (2;. La même communication fut faite à Thurloe et aux différents membres de la fa-
(1) nuit, de Clareudon, m, 647 Ru lit rode, 205. Heaib , 408.
(2) Tburte , tu , 321 , 340 , 354 , 355. Baies , Elencb .,
mille du protecteur, et eUe ne manqua pas d'être crue par des hommes qui étaient persuadés que , a dans d'autres circonstances, il lui avait été accordé des assurances pareilles, et qu'elles ne l'avaient jamais trompé» (1). C'est pourquoi son chapelain. Goodwin s'écria : aO Scjgncur! nous ne te demandons pas sa guérison, tu nous l'as déjà accordée : ce que nous implorons à présent , c'est sa prompte guérison » (2).
Cependant , peu de jours après , leur confiance fut ébranlée. Pour changer d'air, il avait été transporté à Whitehall, en attendant que le palais de Saint-James fût prêt pour sa réception. Lt, sa fièvre devint double tierce, et ses forces diminuèrent rapidement. Qui, se demandait-on , devait lui succéder? Le jour de sou inauguration, il avait écrit le nom de son successeur , et l'avait mis sous une enveloppe cachetée avec les armes du protectorat; mais ce papier avait été perdu, ou soustrait, ou détruit. Thurloe se chargea de lui suggérer une seconde nomination; mais l'état du protecteur, qui était toujours insensible ou dans le délire, ne lui en donna aucune occasion. Ou soupçonna pourtant qu'il avait des raisons secrètes [tour ne pas s'ingérer dans une affaire aussi délicate (3).
La nuit du 2 septembre , Cromwcll eut un intervalle lucide qui dura assez longtemps. On aurait pu croire qu'un homme dont les sentiments étaient si religieux aurait éprouvé quelques remords, lorsque du lit de la mort il. portait ses regards sur la carrière extraordinaire et pleine d'événements de sa vie passée. Mais il avait adopté une doctrine admirablement calculée pour calmer et tranquilliser les doute* de sa conscience. « Dites-moi, s'adressant à Sterry, un de ses chapelains, est-il possible de déchoir de l étal de grâce? — Cela n'est pas possible, répondit le ministre. — Alors, s'écria le mourant, je suis en sûreté; car je sais que j'ai été une fois en état de grâce. » Dans cette conviction, il pria , non pas pour lui-même, mais pour le peuple dç Dieu : * Seigneur, dit-il, quoique je ne sois qu'une misérable créature, je suis en relation avec toi par
(!) Thurloe, vu , 355, 367, 370.
(2) Ludlow, h, 151.
;3) Thurioe, 355, 36.5, 306.
le moyen de ta grâce, et je puis et dois approcher de toi pour ton peuple. Tu as fait de moi un humble instrument pour leur faire quelque bien rt travailler à ton service. Beaucoup d'entre eux m'ont estimé plus que je ne valais, quoiqu'il y en ait d'autres- qui se réjouiraient de ma mort. Seigneur , de quelque manière que tu disposes de moi, continue, et ne cesse de leur faire du bien. Enseigne à ceux qui considèrent trop tes instruments, à compter davantage sur toi, et pardonne à ceux qui désirent fouler aux pieds la poussière d'un pauvre ver de terre, car ils sont aussi ton peuple» (1).
La nuit é'ait orageuse : la violence du vent avait augmenté ; il soufflait avec la fureur d'un ouragan; il avait déraciué des arbres dans le parc , et enlevé les toits des maisons dans la cité. Une si étrange coïncidence ne pouvait manquer, dans un siècle superstitieux, de donner lieu à des observations; et quoique l'orage se fût étendu aux côtes de la Méditerranée, en Angleterre on le rapporta généralement à la mort du protecteur. Ses partisans affirmaient que Dieu ne voulait pas permettre qu'un si grand homme quittât ce monde sans auparavant avertir la nation de la perte qu'elle allait faire; les «cavaliers» soutenaient, plus malicieusement, que les diables, tles princes de l'air,» se rassemblaient au-dessus de Whitehall pour fondre sur l'âme du protecteur (2).
Le matin , de bonne heure , il retomba dans un état d'insensibilité. C'était son jour heureux, le 3 septembre, circonstance qui était une source de consolation pour ses parents attristés. Ils se disaient que c'était le 3 septembre qu'il avait vaincu les Écossais à Dunbar; â l'anniversaire, il avait aussi défait les royalistes â Worcesler, et enfin, à pareil jour, il était destiné à vaincre ses ennemis spirituels, et à recevoir la couronne de la victoire dans le ciel. Vers quatre heures de l'après-midi, il rendit le dernier soupir, au milieu des larmes et des lamentations de ceux qui l'entouraient, s Cessez
(1) Collection de pa*»3Rps sur Feu «on al tente pendant ta maladie , p. 12. L'auteur était Underrood , page de la chambre a coucher. Voyez ausni une ieitre de Henry Cromweli.Thurloe, vii.454. Ludlow, h, 153.
(2) Clarendon,646. Bulstrode, 207. ilealb, 408. Noble, i , 147, note.
de pleurer, s'écria le fanatique Slcrry, vous devez plutôt vous réjouir. Il était votre protecteur ici-bas, il sera un protecteur encore plus puissant, à présent qu'il est avec le Christ, a la droite du Père. » Le grave et prudent Thurloe annonça cet événement par lettre au député d Irlande , et avec la même confiance dans la sainteté de Cromwell : « Il est monté an ciel, embaumé dans les larmes de son peuple, et porté sur les ailes des prières des saints » ( I \ Jusqu'au commencement du siècle présent, où l'on a vu s'élever cet homme étonnant, qui, par la splendeur de ses victoires et l'étendue de son empire, éclipsa tous les aventuriers qui l'avaient précédé , le nom de Cromwell n'avait point d'égal dans l'histoire de l'Europe civilisée. Les hommes regardaient avec une admiration mêlée de crainte l'homme fortuné qui, sans naissance , sans richesses, sans alliés puissants, avait réussi â s'emparer du gouvernement de trois puissants royaumes, et â imposer le joug de la servitude aux hommes mêmes qui avaient combattu à ses côtés pour se soustraire à l'autorité moins arbitraire de leur souverain héréditaire. Personne ne saurait nier que celui qui avait accompli une pareille entreprise ne fût un personnage extraordinaire; et cependant, en l'examinant de près , nous ne découvrirons pas dans son caractère beaucoup de traits sublimes ou éblouissants. Cromwell n'était point le météore qui étonne et frappe de stupeur par l'éclat et la rapidité de sa course. Froid, prudent, calculateur, il s'avançait à la dérobée d'un pas lent et mesuré; et, pendant qu'il gravissait avec un plaisir secret le sentier de la grandeur, il s'efforçait de faire croire qu'il était poussé, malgré lui , par une force extérieure et irrésistible, par la marche des événements, les besoins de l'Élat, la volonté de l'armée, et même par les décrets du Tout-Puissant. Il regardait la dissimulation comme la perfection de la sagesse humaine, et il en fit la clef de la* voïife sur laquelle il éleva sa fortune (2). \{ cacha, sous le prétexte d'attachement pour «la bonne vieille cause,» les mouvements de son ambition; et ses menées secrètes pour acquérir
(1) Ludlow, il, 153. Thurloe, vu, 373.
(2) Voyrz des preuves de «a dissimulation dam Barris, 111,93-103, Hulcbinsoii,3l3.