CHAPITRE XIX
Molles, Pierpoint, Popham, et leurs partisans, fissent toujours profession des mêmes doctrines qu'ils soutenaient pendant le traité dans Me de Wight; quoiqu'ils manifestassent la même haine pour le papisme et le prélat isme; quoiqu'ils insistassent toujours sur la nécessité de limiter la prérogative dans le choix des officiers de l'État et dans le commandement de l'armée, cependant ils étaient royalistes par principe, et plusieurs d'entre eux avaient fait au roi exilé les promesses les plus solennelles de travailler avec zèle à sa restauration. D'un autre coté, Charles et ses partisans n'avaient pu voir qu'avec alarme Monk se déclarer si hautement pour un gouvernement républicain et une Église presbytérienne, dans un moment où il donnait la loi sans opposition (1). Et ce n'était pas là la seule circonstance alarmante : il annonçait uniformément à tous ceux qui venaient le trouver pour sonder ses intentions, qu'ils fussent «cavaliers» ou républicains, les mêmes sentiments, et confirmait quelquefois cette profession par des serments et des imprécations. Pour expliquer le peu d'accord qu'il y avait entre la tendance de sa conduite et ses paroles , ceux qu'il admettait à ses conseils secrets nous disent qu'il était contraint à faire paraître cette inconséquence par la difficulté de sa position; que, sans cela, il eût perdu la confiance de l'armée, qui croyait que sa sûreté et ses intérêts étaient intimement liés à l'existence de la république. Selon Ludlow, qui était le plus habile guerrier et homme d'État du parti opposé, Monk avait en outre pour but d'éluder les soupçons et de tromper la vigilance de ses adversaires ; et il réussit si bien à en imposer à la crédulité d'un grand nombre , entre autres d'HazIerig , que , malgré tous les avertissements qu'ils reçurent, ils continuèrent à se fier aveuglément à sa sincérité, jusqu'au moment où leurs yeux furent dessillés par le rétablissement des membres qui avaient été exclus (2).
Le parti presbytérien dominait alors dans le parlement sans opposition. Ils annulèrent les votes qui avaient rapport à la mort du roi et
(1) Hitt. d«Clar., m, 720, 1, 3, 4. Méra., m, G98.
(2) Price.773 Ludlow, 349, 355. Mém. de Uar., ut, 678, 007, 703, 711.
à leur propre expulsion de la chambre ; ils choisirent un nouveau conseil d'État, dans lequel les membres qui avaient le plus d'influence étaient royalistes; ils nommèrent Monk commandant en chef des armées dans les trois royaumes, et l'adjoignirent à l'amiral Montague dans le commandement de la flotte; ils lui votèrent une somme de 20,000 livres sterling, à la place du palais de Hampton-Court, qui lui avait été donné par le parti républicain. Ils firent sortir de prison sir George Booth et ses partisans, un grand nombre de cavaliers, et les lords écossais faits prisonniers après la bataille de Worcester, et levèrent le séquestre auquel on les avait condamnés; ils rétablirent le conseil commun; empruntèrent 60,000 livres sterling pour la solde courante de l'armée; déclarèrent que la confession de foi presbytérienne serait celle de l'Église d'Angleterre; firent afficher dans toutes les églises des copies de «la ligue solennelle et covenant ; » offrirent des récompenses pour l'arrestation des prêtres catholiques, firent mettre en vigueur des lois contre les récusants catholiques, et fixèrent le 15 mars pour leur dissolution . et le 25 avril pour la rentrée d'un nouveau parlement (1).
Cependant il s'éleva alors une difficulté sérieuse : la chambre des communes n'était (et selon les doctrines des membres exclus ne pouvait être) qu'une des branches du pouvoir législatif. De quel droit pouvait-elle donc prétendre convoquer un parlement? La chambre des pairs, et les lords qui avaient été exclus en j 1649, ne devaient-ils pas y concourir? ou plutôt , pour se conformer à la loi , n'appartenait- ] il pas au roi , soit de nommer une commission pour tenir un parlement, comme cela se faisait ordinairement en Irlande , ou de désigner un gardien investi de ce même pouvoir, comme cela se pratiquait anciennement du temps que nos rois résidaient quelquefois en France? ! Mais sur ce point Monk fut inflexible : il plaça | des gardes à l'entrée de la chambre des pairs ! pour empêcher les lords d'y entrer, et refusa d'écouter aucun expédient qui pût supposer la reconnaissance de l'autorité royale (3 mars). A tous les raisonnements qu'on lui opposa, il j répondit «que, d'après les lois, le parlement
(1} Journaux , patsuu.
avait cessé d'exister à La mort de Charles lw; que les séances de la chambre actuelle ne pouvaient être justifiées que par l'exigence de la nécessité; or, celte excuse ne pouvait être valable pour la chambre des pairs, et l'on ne devait pas espérer que l'armée voulût se soumettre à un parlement qui aurait été convoqué par l'autorité royale. Les militaires avaient consenti avec répugnance à la restauration des députés exclus , et ce serait risquer de perdre tous les avantages qu'on avait jusqu'alors obtenus , que d'en exiger davantage dans le moment présent » (1).
Encouragés par la chute des républicains, les royalistes exprimaient partout leurs sentiments sans aucune réserve. Dans plusieurs endroits, Charles fut proclamé par la populace; plusieurs ministres prièrent publiquement pour lui dans leurs églises. Le conseil commun, dans son adresse , déclara qu'il n'était pas opposé a sa restauration, et l'on décida la chambre même (10 mars) a rapporter le célèbre engagement en faveur a d'une république sans gouvernement d'un seul et sans chambre des pairs, » et à rassembler sous des officiers de confiance les milices de la cité et des comtés, pour balancer l'influence républicaine dans l'armée. Les juges du feu roi et les acquéreurs de biens confisqués commencèrent a trembler : ils tentèrent d'abord l'ambition du lord général par l'offre de l'autorité souveraine (2; ; repoussés
(t) Méio. de Clar ,»n , 701. Ludlow, 301, 5. Price,773.
(2) Guroblc, 270. Le Général reçut de deux coté* de* offre* de secouru, sur la supposition qu'il pouvait aspirer au pouvoir suprême ; l'une de la pari des républicains dont j'ai fait mention, l'autre de Bordeaux, ambassadeur français , au nom du cardinal Mazarin. Mouk fut interrogé, au sujet de l'une de ces offres, par »ir Antoine Asblry tooper dans le conseil d'Èiat. Si nous devons en croire Clarges, un de ses conseillers secrets, ce fut au sujet de la première, dont il avait fait part a Cooper. Quant a la proposition de Bordeaux, il nous dit qu'elle fut faite par le moyen de Clarges lui-même, etrejetee avec mépris par Motik , qui consentit cependant a recevoir une visite de Bordeaux, a condition qu'il ne "serait pas question de ce sujet. Philips, 002, 4. Locke, au contraire, affirme que Mouk accepta l'offre du ministre français; que sa femme , par fidélité pour le roi , découvrit le secret; el que Cooper fil au général de* questions si pressantes, que celui ci se troubla, et, pour prouver sa fidélité , destitua plusieurs o: liciers qui étaient suspects au eonseil. Mémoires du comte de Sbaflesbury, dans le registre de Kennet, 86. Locke , ix, 279. Voyez la note EE à la fin du volume.
par lut, ils s'adressèrent aux militaires : ils leur représentèrent que la perte des arrérages de leur solde et des propriétés qu'ils avaient acquises serait la conséquence nécessaire delà restauration du roi exilé (14 mars); et ils excitèrent tellement les craintes des officiers, qu'un engagement fut présenté à Monk, portant la promesse de s'opposer à toute tentative pour établir l'autorité d'un seul ; et il fut prié de le signer et d'obtenir que le parlement voulût y adhérer. Le lendemain malin (15 mars) , on second conseil d'officiers eut lieu : Monk exposa combien il serait peu avantageux d'embarrasser la chambre de nouvelles questions lorsqu'elle était sur le point de se dissoudre; et par l'adresse et l'influence de ses amis , il parvint, quoique avec beaucoup de difficulté, à faire supprimer cet écrit fâcheux. Peu de temps après, il donna ordre aux officie/s de rejoindre leurs régiments respectifs ; nomma une commission pour inspecter et réformer les différents corps; renvoya tous les officiers des sentiments desquels il avait quelque raison de se méfier, et ensuite demanda et obtint de l'armée l'engagement de s'abstenir de toute intervention dans les affaires de l'État, et de se soumettre en toutes choses à l'autorité du nouveau parlement (1).
Il s'était alors écoulé dix-neuf ans el demi depuis la première assemblée du long parlement, années de révolutions et de carnage, pendant lesquelles la nation avait essayé de presque toutes les formes de gouvernement, pour en revenir à la fin à celui qu'elle avait d'abord rejeté. Le 16 mars, un jour plus tard que l'époque fixée , l'existence de ce parlement, qui avait élé illégalement prolongée depuis la mort de Charles 1er , fut terminée par un acle passé par lui-même (*2). Le lecteur connaît déjà son histoire. Par la glorieuse résistance qu'il opposa aux usurpations de la couronne , il mérite l'admiration et la reconnaissance. Ses actes subséquents furent d'une nature plus incertaine, et en dernier lieu, ils conduisirent à i l'anarchie et au despotisme militaire.
Mais ses mérites et ses torts , quels qu'ils fus-
(t) Philips, 003, 6. Price, 781. Registre de Kennet, 113. Tfaurioe, vu , 852 , 9, 870. Pepys, i , 43. Skiunff, 279 284.
(2) Journaux , 16 mars.