CHAPITRE III
comte , elle voulait maintenant lui apprendre à obéir à la sienne (1).
A leur retour à Plymouth, les deux commandants reçurent un message extraordinaire L'expédition, leur disait-on, avait déjà coûté à la reine 60,000 livres, elle n'entendait pas faire de pins grandes dépenses : c'était à eux, qui savaient ce qui revenait du pillage, à fournir les Fonds nécessaires pour payer les mate* lots et les soldats. Le comte se rendit immédiatement à la cour (2); mais se défiant des rapports défavorables faits à la reine, il prit an nouveau caractère (11 août), celui d'un saint. Ce n'était plus l'aimable et voluptueux Essex : il devint grave et réservé. Ceux qu'il avait scandalisés par la publicité de ses amours furent surpris des attentions qu'il prodiguait exclusivement à la comtesse. Sa présence continuelle à l'église, son recueillement pendant les sermons et les prières, édifièrent, et peutêtre amusèrent ses anciens compagnons (3). La reine trahit, malgré elle, sa satisfaction du retour de son favori , mais elle refusa obstinément d'entendre en particulier sa justification. Il fut forcé de paraître tous les jours devant
protecteurs ; chacun se bâta de se réconcilier avec l'accusé, et Burgbley lui-même, qui avait d'abord insinué à la reine que la rançon , payée par les habitants, appartenait à la couronne, défendit actuellement Essex contre les réclamations de la reine. L'apostasie du trésorier jeta la reine dans un véritable accès de rage ; elle l'appela a mécréant et couard , plus effrayé d'Essex que d'elle-même. » Elle l'accabla d'un tel torrent d'injures, qu'il se retira désespéré (22 sept.), et parla « d'obi enir la permission de vivre comme un anachorète, existence convenable à son âge, à ses infirmités, et à son influence décroissante à la cour » (1).
Ce serait abuser de la patience du lecteur que de l'entretenir de ces dissensions continuelles entre ces rivaux en politique. La reine, dans les affaires , accordait la préférence a sir Robert Cecil , mais elle aimait Essex, comme gai compafinon. Le premier était habile et intelligent, consommé dans I art de flatter, toujours prêt à sacrifier son opinion à celle de la reine, ou, comme il s'exprimait lui-même, «au divin juge' ment de sa souveraine » (2). Mais Essex était vif et obstiné : lorsqu'il ne pouvait obtenir ce
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elle au conseil, et de répondre à chaque ques- | qu'il demandait par le raisonnement ou les
lion. Il affirma que lui et ses collègues avaient | prières, il accusait la reine d'insensibilité, s'é-
fait tout ce qu'il était en leur pouvoir de faire: j Joignait de la cour et se mettait au lit , sous pré-
qu'ils avaient amené pour la reine deux galions texte d'indisposition ; et quoique Elisabeth eût
et plus de 100 pièces d'artillerie en cuivre ; souvent pris la résolution de dompter ce carac-
que si elle n'avait pas reçu sa part du butin, die devait s'adresser, pour se faire indemniser, aux commissaires nommés par le lord trésorier, qui, malgré de fréquents avertissements, avaient négligé de remplir leurs devoirs (4); que quant à lui, il avait été traversé, dans toutes les occasions, par ses collègues du conseil, créatures des Cecils, qui s'étaient même opposés à sa proposition de faire voile pour Tcrc^re, et de s'emparer du trésor du roi d'Espagne, qui revenait alors des Indes. La cause était encore pendante , lorsqu'on apprit que 20,000,000 de dollars étaient arrivés dans les ports d'Espagne (4 sept.). L'indignation de la reine se tourna contre les adversaires du comte et leurs
(1} Birch, ii, 96, 100. Papier» de Sydney, 1,316.
(2) Bireb, ii.W.
(3) Birch, 116, 122.
(4) Ibrd., 131, 141.
1ère , elle se soumettait cependant à sa volonté, dans la crainte puérile de l'affliger. Mais il advint une circonstance qui le mit en danger de perdre les bonnes grâces de la reine. Le monde en général donnait peu de crédit à la grande piété qu'il affectait, et la chronique scandaleuse de la cour le désignait, peut-être injustement, comme I amant favorisé d'une femme de trèshaut rang (3). La reine s'occupait fort peu de la réputation des femmes ; mais surveiller la conduite des jeunes personnes qui l'entouraient, lui semblait un devoir qu'elle remplissait pour elle-même, comme pour leurs parents. Parmi ses filles d'honneur, il s'en trouvait une, nommée Bridges, à qui, d'un consentement una-
(!) Birch, 146-148. .11 a fait le ?icux reuard ramper et pour se plaindre. . Ibid., 153.
(2) Birch, Négocialiona, 152.
(3) Voyeile» leur» que lady Bacon lui adresse ce qu'il . teroirertait , . et ta réponse , ibid , 2 IX 220
nitne , on décernait la palme de la beauté. Elle I attira bientôt l'attention d'Essex : les soins du comte Hallèrent sa vanité, et peut-être lui valurent son affection. Le récit de son indiscrétion ne tarda pas à frapper l'oreille de la reine. Elle manda Bridges et sa compagne Russel , convainquit la coupable de son mécontentement en lui infligeant un châtiment manuel , et ordonna de les renvoyer touies deux, honteusement, de son service ( 10 avril 1597 ). Elles trouvèrent un asile pour trois nuits dans la maison de lady Stafford , et enfin , ayant imploré leur pardon et promis de se corriger, elles rentrèrent en grâce (1).
Les nouvelles d'Espagne vinrent suspendre toutes ces tracasseries de cour. Depuis quelques années, Philippe semblait ne plus s'occuper de la guerre avec l'Angleterre, le coup qu'il avait reçu à Cadix le fit sortir de sa léthargie; il jura publiquement de s'en venger. I-a flotte des Indes avait rempli ses trésors, son peuple lui offrait d'abondants secours en argent, cl il ordonna â ladelantado de Castille (1597, mai ) d'équiper une seconde flotte pour tenter l'invasion de l'Angleterre : il se flatta même, si le succès couronnait ses efforts , qu'il pourrait placer sur ce trône l'infante d'Espagne,sa fille(2).
Pour comprendre ce projet chimérique, le lecteur doit se reporter au moment où, avant la mort de Marie Stuart, la division se mit parmi les catholiques exilés. Le sort de cette princesse, que Morgan, Paget et leurs associés causèrent certainement par leurs intrigues, bien que sans intention , consolida l'ascendant que leurs ad- \ersaires avaient déjà pris dans les différentes cours catholiques ; néanmoins ils ne cédèrent pis sans efforts. Us se plaignirent hautement de ce que l'ambition des jésuites les avait portés â s'emparer de toutes les affaires de la nation; ils soutinrent que les débats temporels ne convenaient nullement aux corporations religieuses : ils envoyèrent des agents à plusieurs princes catholiques; ils cherchèrent a combattre
fl) On publia que la cause de la colère de la reine était qu'elle» avaient prii médecine et cependant s'étaient promenée» dan» la galerie de ta reine, pour voir Jouer au ballon. Mémoire» de Sjdoey, u, 38.
Padilla te trouve daai Strype,
I l'influence de Persons à la cour de Madrid, à prévenir la promotion d'Allen , et ensuite à balancer son influence, en procurant le chapeau de cardinal â leur affidé Lewis, évéque de Cassano (I). Mais tout leur plan fut déjoué par l'adresse ou l'influence de leurs adversaires, que l'on désignait sous le nom de «parti espagnol ». A lien était son chef nominal , mais Persons était le véritable. Les principaux associés étaient les jésuites Cresswell et Holt , sir Francis Englefleld ,sir Francis Stanley, Owen et Fit/ Herbert. L'objet principal de ce parti était de rétablir le culte catholique en Angleterre , sous la domination d'un souverain catholique, que la reconnaissance et l'intérêt les porteraient à choisir dans la maison royale d'Espagne. La jalousie d'Elisabeth et le .statut prohibitif avaient fermé toutes les bouches, en ce qui concernait la succession (2) : il était très-probable qu'à sa mort un grand nombre de rivaux chercheraient à s'emparer du trône , et les exilés, en général , entretenaient l'opinion que Burghley soutiendrait de toute son influence les prétentions d'Arabella Stuart, à la main de laquelle son fils, sir Robert Cecil , aspirait déjà. Pour déjouer ce projet supposé, pour éveiller l'attention publique et préparer la route à la fille de Philippe , ils publièrent le célèbre traité intitulé : «Conférence sur la concession prochaine de la couronne d'Angleterre; en 1593, par R. Doleman» (3). Cet ouvrage, sorti de différentes plumes, fut revu, dit-on, et édité par Persons(4).
(t) Persons, Courte apologie , 5, 6, 31, 38. (2; • A cause de la loi qui défendait & toute personne, sous peine de trahison , de parler ou de raisonner du futur successeur de la couronne, l'ignorance du peuple était si grande , en ce qu'il leur importait le plu» de connaître ( après Dieu ) , et dont l'épreuve devait un jour mettre au hasard les bien* , la vie et l'âme , qu'il nous parut nécessaire d'en prévenir en partie les suites fâcheuses, et de leur laisser voir , ou comprendre au moins , qui et combien pouvaient être les prétendants.» Persons au comte d'Angus, apud Plowden, Remarque» sur les Mémoires de Panzani , 357.
(3) Le livre fut dédié au comte d'Essex , avec tant d'éloge» de ses nombreuses vertus, qu'il excita la jalousie de la reine. On ne sait pas ce qui se passa entre eux a ce sujet, mais on remarqua que, le 3 novembre, en la quittant , il était pâle et pensif. En arrivant chez lui, il parut très-indispoaé , et quoique la reine allât le voir le lendemain , il garda le lit jusqu'au 12. Mémoire» de Sydney, i, 157.15».
(4) Mai» , dit le ministre français, • il est certain que ce livre qui court contre ledit roi et la succes»ion , sous le