‹ Histoire d' AngleterreChapitre 39 sur 307 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

dans le palais, des libelles contre ses ennemis | supposés. Alarmes de ces indices de l'opinion publique, le comte de Nottinghara et sir Robert Cecil voulurent s'attribuer le mérite d'apaiser le mécontentement de la reine. Mais la colère d'Élisabclh était inexorable, et sa soif de vengeance était encore excitée par tout ce que l'on disait en faveur de l'accusé (1). Si elle daigna dire qu'elle cherchait ■ à le corriger et non à le perdre , » ce ne fut qu'après avoir consulté les juges, et appris, à son grand regret, qu'on ne pouvait l'accuser de haute trahison. Les sollicitations des amis du comte furent toujours rejetées, et ses offres de soumission repoussées avec des expressions de mépris ; ses parents , et même la comtesse son épouse , ne purent obtenir de pénétrer dans sa prison. L'anxiété d'esprit produisit en lui une véritable indisposition de corps; mais l'expérience avait appris à la reine que de telles incommodités étaient généralement feintes, et elle refusa d'abord de permettre que son médecin visitât le malade. Cependant, lorsqu'elle fut assurée qu'on avait peu d'espoir de sauver sa vie ( 12 déc. ), elle commença à être touchée: elle lui envoya même, de sa propre main , une tasse de bouillon, et dit, les larmes aux yeux, qu'elle serait allée elle-même le visiter, si cette démarche n'eût été incompatible avec le soin dèson honneur. Le comte, comme Wolsey, fut rappelé à la vie par l'espérance de recouvrer la faveur royale; mais la reine, comme son père, revint à sa haine primitive a mesure que le malade se rétablissait (2). La destinée d'Essex

perdu noire temp» et désobéi à sec ordres , comme mon journal ea donnait te détail. » Ibid.

(1) A celte époque Hayward, jurisconsulte, publia «on Histoire de la déposition de Richard 11 , et la dédia à Lxscx.aTec l'expression de la plus haute psi i aie pour son caractère. La reine ordonna de le mettre en prison , et demanda à Bacon si le délit de Hayward n'était pas une bauie trahison. Ensuite elle se persuada que Hayward n'était que l'éditeur, et voulut qu'il fût mis a la question, afin de découvrir le véritable auteur. «fouit du tout, madame, lui dit Bacon, c'est un docteur; ne niellez jamais sa personne à la question, mais bien «on style. Faites-lui donner di s plumes , de l'encre et du papier , et les livres qu'il demandera, afin qu'il continue l'histoire au point où elle est interrompue, et je verrai , en comparant les styles, a juger s'il en est réellemeui l'auteur ou non.» Cabala. 81.

(2) Papiers de Sydney, il, 146-ii».

occupa pendant plusieurs mois l'attention de la cour. Élisabeth roula dans son esprit une foule de projets : elle approuvait et rejetait successivement chacun d'eux, et le comte, quoiqu'il eût obtenu d'être gardé dans sa propre maison , n'osait entrevoir un résultat favorable. Enfin la témérité de sa sœur, lad y Rich, qui avait fait circuler des copies d'une lettre écrite par elle à la reine (I), força Élisabeth, pour justifier sa propre conduite, à le mettre en jugement devant dix-huit commissaires ( 15 juin 1600). Mais elle ordonna que les procédures se fissent en secret, et que la décision fût appelée censure, et non jugement. En présence de ce tribunal illégal, exceptionnel, composé de ses rivaux et ennemis politiques , Essex comparut à genoux , ayant des papiers dans son chapeau, posé devant lui sur le plancher. Les débats durèrent onze heures; après un temps considérable, à la suggestion de l'archevêque, on lui permit de se lever et de se tenir debout ; le jour était très-avancé quand on le laissa s'appuyer contre un buffet , et à la fin il put s'asseoir sur un siège sans dossier. Les avocats de la couronne, Yelverton , Coke, Flemming, et l'homme qui devait son élévation à l'amitié d'Essex, François Bacon, déployèrent toutes les ressources de leur rhétorique pour exagérer ses délits : il avait négligé de poursuivre la guerre contre Tyrone, s'était soumis à une humiliante entrevue, à un traité honteux avec ce rebelle, et il était revenu en Angleterre au mépris de la défense royale. Une fois seulement le comte perdit tout empire sur lui-même, en repoussant avec emportement l'imputation de trahison, lancée contre lui par sir Édouard Coke. Aux autres charges, il répondit en plaidant sur la culpabilité, mais soutenant que c'étaient des erreurs de tète et

(t) Sa lettre commençait ainsi : • J'espérais ce matin avoir mes yeux charmés de la beauté de Votre Majesté , > et finissait par ces mots : «Que le pouvoir divin de Votre Majesté ne soit pas plus éclipsé que voire beauté, dont l'éclat se répand sur lout l'univers; et imitez la Divinité , en ne dëtruuant point ceux qui se confient en votre miséricorde.» Rircb, u, 443. Ces passages apprennent quelle était l'espèce de flatterie qu'on supposait avoir le plus d'influence sur la reine. Sa beauté céleste avait alors «brillé dans tout l'imitera» pendant

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non des fautes du c(rur. Chaque commissaire prononça à part « sa censure personnelle, » ou donna son opinion relativement à la culpabilité du prisonnier et au châtiment qu'il méritait. La reine reçut leur rapport, et il fut résolu qu'Essex serait dépouillé de l'exercice de tous les emplois qu'il tenait par patente, et qu'il resterait prisonnier, au bon plaisir de Sa Majesté (1). Durant ce procès, il se soumit à son sort avec une apparence d'humilité qui toucha les commissaires, et même attendrit la reine. Elle se persuada qu'elle avait brisé l'orgueil de son favori abattu, et convaincu le monde, par la censure de la cour, qu'elle ne Pavait pas puni avec une rigueur dépassant les offenses. Néanmoins, toutes les fois quelle fut sollicitée de lui montrer quelque faveur, quelque accident venait infailliblement ranimer sa colère : c'étaient de mauvaises nouvelles d'Irlandc,ou les prétentions des chevaliers qu'il avait faits pendant la campagne, ou, comme on le crut , les secrètes mauœuvres des courtisans, qui pourtant se donnaient en public pour les amis du prisonnier. Quant au comte, il consacra ensuite son temps a des pratiques de dévotion, déclara que les larmes de son repcnliravaicnt éteint le feu de son ambition ; qu'il avait fait un divorce éternel avec le monde, et que s'il souhaitait encore la faveur royale, ce n'était dans aucun but terrestre, mais seulement afin de pouvoir quitter cette vie en paix avec une personne qu'il révérait comme l'image du Tout-Puissant. Elisabeth commença à jeter un œil de compassion sur le pécheur repentant : file ordonna de lui retirer son gardien; un mois plus tard, elle lui accorda la permission de quitter sa maison selon son bon plaisir ; mais quand il sollicita la faveur d'être admis une seule fois en présence de la reine , il éprouva un refus offensant, et on l'avertit de ne plus paraitre à la cour, cl de se considérer toujours lui-même comme prisonnier, sous sa propre responsabilité (2).

La soumission et la contrition manifestées si récemment par Essex n'étaient cependant

(1) Itinéraire de Moryaon, part, n, 68 , 74. Mémoires de Sydney, n , 187-216 Camden , 838-830.

(2) Bacon , m , 152. Prooèi d'État , 1419. Wiodwood. 50, 254.

qu'un masque sous lequel il cachait l'effort vio lent de ses passions (l\A l'époque de son emprisonnement , ses amis , et particulièrement le comte de Southampton et le lord Mountjoy , craignant pour sa vie, avaient travaillé avec ardeur à le faire évader. Southampton lut avait même offert d'être le compagnon de sa fuite , et de partager son sort daus un royaume étranger. Mais Essex lui avait répondu avec résolution qu'il ne s'abaisserait jamais a vivre en exil, et qu'il recouvrerait sa première grandeur, ou qu'il périrait dans l'entreprise (2).

De tous les projets qui s'étaient offerts à son esprit, le plus flatteur pour son orgueil et pour son ressentiment était celui dont on Pavait dissuadé en Irlande , de s'emparer de la personne royale, et de bannir du conseil ses ennemis. Dans cette vue, il sollicita maintenant la coopération du roi d'Écosse et de Mountjoy, qui avait accepté avec répugnance le dangereux office de député en Irlande ( 1599 , 26 déc. ). Si ce seigneur lui donna son assentiment , il le retira bientôt après. Il avait bien voulu risquer sa vie pour sauver celle de son ami , mais la nécessité avait cessé , et , depuis son procès , Essex ne courait plus le danger de mourir sous la hache du bourreau (3). Le comte supporta son désappointement avec patience ; mais à la Saint-Michel (1600, 29 sept.) son privilège du monopole sur les vins doux expira , et sa pétition pour le renouvellement du bail fut éludée par la reine , qui répondit qu'elle voulait d'abord s'enquérir de sa valeur annuelle ; que lorsque les chevaux devenaient difficiles à dompter , on avait coutume

(1) fVilord d 'Essex passa de la douleur et du repentir a la rage et a la rébellion avec une rapidité qui le montre dépourvu de bon «en» et de raison. La dernière fois que je le vis, il prononça d'étrange» paroles, touchant de si

| singuliers desseins, que je m'éloignai bien vite pour éviter j sa présence. Grâce au ciel , je suis en sûreté a la maison , I et si je me retrouve jamais impliqué en des trouble», je mériterai la potence comme un fou. Ses propos sur la reine ne conviendraient pas â an bomme qui a mens »ana iii corpore sano. Il a de mauvais conseillers, et beaucoup de nul est sorti de cette source. La reine Mit bien comment humilier cet esprit hautain ; l'esprit hautain ne sait comment céder, et l'Ame de l'homme semble s'agiter ça et là comme les vagues d'un cœur troublé. • Uarrington, tNucae atitiquae ,» i , 179.

(2) Bircta , n , 470.

(J) Bircta, n, 471.

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