CHAPITRE IV
étaient partis : ils avaient été délivrés par Tordre de son confident, sir Kerdinando Gorges, dont le but était d'acheter par ce service son propre pardon. Pour dernière ressource, il se mit à fortifier sa maison : en peu d'instants, elle fut entourée par les royalistes , sous le commandement du lord amiral. Une conférence eut lieu entre sir Robert Sydney dans le jardin , et Essex et Southamplon sur le toit. Les demandes des comtes furent refusées, mais on accorda un délai de deux heures, afin que les dames et leur suite pussent se retirer, et vers les six heures, lorsque le train d'artillerie fut arrivé de la Tour, la sommation, fut répétée. Lord Saodys proposa une sortie désespérée : ils pouvaient se frayer un chemin à travers les ennemis, ou mourir au moins de la mort des braves, l'épée à la main. Mais Essex, qui conservait encore l'espoir de la vie, consentit à se rendre , sur la promesse qu'il serait jugé selon les lois. Cette nuit , les principaux prisonniers logèrent au palais de Lambelh. Le lendemain ils furent conduits à la Tour (1).
Le soir précédent, Thomas lie, soldat de fortune, avait offert ses services à sir Robert Cccil; quatre jours plus tard (12 févr.), on l'entendit dire que si les amis d'Esscx voulaient le sauver de l'écbafaud, ils devaient aller en masse solliciter son pardon, et refuser de sortir jusqu'à ce qu'on le leur eût accordé. Sir Robert
l'arrestation de Lee, et les agents le découvrirent le même soir dans te foule , à la sortie de la chambre de présence , pendant le souper de la reinew Le lendemain matin, il fut traduit en jugement (13 févr.), sur l'accusation d'avoir voulu assassiner sa souveraine, et le jour .suivant (14 févr.) il. subi lia mort des traîtres. En lisant les détails de son procès, on ne peut avoir le moindre doute sur son innocence. Mais sa condamnation produisit l'effet de persuader la reine que l'existence d'Essex était incompatible avec sa propre sûreté (2). Peu
(1) Voyez Caittden. 846. Les Procès d'État, 1833 «350, 1410. 1461. Le» paroles mêmes employées pendant la conférence sont publiées dans la Vie de lord Egerton , p. 67 d'au manuscrit n° 16, dans la bibliothèque du doyen et do chapitre de Durbam. Voir la note K à la fia du volume.
(2) Elle est publiée dan* le» Procès d'État de Havre l ,
de jours après, les deux comtes furent traduits en jugement (19 févr.) devant le lord Buckhurst, comme lord sénéchal, et 25 autres pairs. Essex, jetant les yeux au delà de la barre, observa qu'il voyait parmi les lords plusieurs de ceux qu'il connaissait pour ses ennemis personnels , il voulut les récuser : c'était le privilège des moindres sujets du royaume ; on ne pouvait le refuser à celui qui appartenait au premier ordre de l'État. Les juges furent consultés, et ils répondirent que la loi avait fait une grande distinction entre des pairs et des jurés. Les premiers donnaient leur verdict sur leur honneur, et comme on ne pouvait leur faire prêter serment, on ne pouvait aussi les récuser (1).
L'acte d'accusation chargea les prisonniers d'avoir conçu le projet de déposer et de tuer la reine. Il fut soutenu avec beaucoup de véhémence par les avocats de la couronne, Yelverlon, Coke et Bacon, qui tirèrent leursargoments des faits positifs et reconnus on' Essex et Southamplon avaient emprisonné les quatre conseillers, étaient entrés dans la cité les armes à la main, avaient engagé les habitants à la révolte, avaient refusé de se disperser, d'après l'ordre royal, intimé par un héraut d'armes, avaient attaqué la force militaire postée à Ludgate, et fortifié et défendu la maison d'Essex contre l'armée, sous le commandement du comte de Nottingham Essex répondit qu'il ne pariait pas fioursanver sa vie, elle ne valait pas la peine qu'il la conservât; mais il était là pour préserver son honneur. Il n'avait jamais entretenu la pensée de nuire à la reine, et les actes qu'on lui attribuait n'étaient nullement la preuve d'une telle intention S'il avait pris les armes , et s'il avait invoqué l'assistance des bourgeois, il pouvait justement alléguer pour excuse qu'il l'avait fait par nécessité : lord Cobham et sir Walter Raleigh avaient cherché à lui ôter la vie; l'autorité de la reine ne lui accordait aucune
i, 1403. Camden fait cette observation : . Pro te • ratione saluiari* bsec vi»a est sereritas, » p. 187.
(I) Camdeu, 818. Les pairs étaient les comtes d'Oxford, de NoUineham , ShrewkUiry, Derby, Worcesier, Cumberiaod , Sussex , Hertford et Lincoln ; le vicomte Hindou , les lords llunsdou, Delaware, Mnrley, Cobham, Staffod, Grey, Lumley, Windsor, Rich, Darcy, Cbandos.H. Johu de Bletso, de Burehley.Comptonet Howard de Waldeu.
Si HISTOIRE D'
protection, ce que l'on avait assez remarqué par l'atroce attaque commise dernièrement , en pleine rue, par lord Grey contre le comte de Soutbampton , et , dans de pareilles circonstances, il ne pouvait concevoir d'autre moyen de défense que de repousser la force par l'emploi de la force.
En réfutation dé ce discours, on avança qu'à Drury-House les conspirateurs avaient proposé de s'emparer de la personne de la reine, et de la forcer à gouverner l'État sous le bon plaisir d'Essex; que l'irruption dans la cité avait été le résultat de ce projet , et que ce fait serait prouvé A la satisfaction de tout homme impartial, par le témoignage de quelques-uns des conspirateurs et les aveux de plusieurs autres.
Au mot de Drury-House , le comte donna des marques d'nrritation. Il avait soigneusement détruit tous les papiers suspects, et il se reposait avec une entière confiance sur la discrétion de ses associés. Cependant il se remit bientôt, et lorsque sir Ferdinando Gorges parut comme témoin, il l'interrogea adroitement, lui arracha l'aveu qu'il n'avait jamais été question de faire aucune injure à la reine, et il inféra de ses manières et de son hésitation, qu'on l'avait corrompu dans la Tour, et qu'il était cooséquemment indigne de tout crédit. Pour conclure, il observa que, quelles que fussent les consultations de Drury-House , criminelles ou innocentes, la question ne le regardait pas; elles s'étaient faites entre d'autres personnes; il n'avait jamais été présent.
Soutbampton adopta un système de défense diffèrent : il soutint que, quoiqu'on eût présenté beaucoup de projets dans ces assemblées, on n'y avait rien conclu ; que consulter n'était rien déterminer; qu'il n'y avait aucune liaison entre les réunions dont il était question et la tentative de soulever la cité ; que celle-ci provenait entièrement d'événements qu'on n'avait pu prévoir , de l'informai ion d'un danger immédiat pour la vie d'Essex, et de l'arrivée inattendue des quatre conseillers (I ).
Dans le cours du procès, on reprocha au comte d'avoir dit que le royaume était acheté et vendu. Il justifia cette expression sur ce que sir Robert Cecil, qui gouvernait comme s'il était souverain,
(IJ Camdeo, 849-851. Procès d'Étal, 1333-1350.
avait soutenu que le droit de succession appartenait a l'infante d'Espagne. Cecil, qui était présent, mais qu'on ne voyait pas, sortit à l'instant d'une tribune particulière, et ayant obtenu la permission de parler, insista pour que le comte nommât la personne dont il tenait cette information, ou qu'il se résolût à voir prendre son assertion pour une calomnie. Esscx s'y refusa, mais dans son empressement a repousser l'accusation de mensonge, il remarqua que son compagnon de captivité l'avait entendu dire aussi bien que lui. Le secrétaire, se tournant vers Southampton , le conjura par son ancienne amitié, et sur la foi de chrétien, de nommer le délateur. Dans cette situation embarrassante, Southampton en appela à la cour, et demanda s'il n'était pas contre la raison et l'honneur de dévoiler ce secret. Tous répondirent qu'il devait le faire , et il nomma sir Robert Knollys , contrôleur de la maison de la reine et oncle d'Essex (t).
Tandis qu'on dépêchait un sergent d'armes vers Knollys , sir Edouard Coke se leva et accusa Esscx d'hypocrisie et d'irréligion, parce que , se prétendant protestant, il avait promis tolérance à Blount , son beau-père , catholique connu. Le comte répliqua que la charge était fausse; qu'il avait toujours vécu et mourrait protestant; qu'il n'avait jamais fait aucune promesse de tolérance à Blount , mais qu'il n'avait jamais considéré comme une partie essentielle du culte réformé, de mettre à mort les catholiques à cause de leur religion (2).
Lorsque Knollys arriva, il fit une version nouvelle, mais peu satisfaisante, de sa conversation avec les deux comtes. Si nous devons l'en croire,
(f) Catoden.854. (/ambassadeur français, qui était présent, dit que la réponse d'E**ex • piqua il fort le secrétaire (pour en être par aventure quelque chose) qu'il te prit a crier toul baui qu'il ne feroit jamais service à Sa Majesté , si on ne lui ostoif la téte comme a un traître. • Il ajoute : • Il n'avoit pas oublié, ce jour , la petite boite, car en ma vie je ne le via plus beau , • et un peu après, t que le* pairs, à leur contenance, redoutaient plut ce petit homme que leur conscience et que leur royne.» Wmdwood. i, 2». Cette lettre devint bientôt publique, et pour apaiser le secrétaire, elle fut désavouée par l'ambassadeur.
(2) Il est singulier que les éditeurs, dans la première édition, aient substitué l'expression plus douce ,cruciarentur, A celle de l'original morte affleerentur. Camden.par Ucarne , 855.