‹ Histoire d' AngleterreChapitre 42 sur 307 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ce qu'il avait ouï dire à Cecil, et ce qu'il avait ré- i pété à .son neveu, était que le droit appartenait a l'infante , non pas selon l'opinion de Cecil, mais dans celle de Doleman , qui avait dédié son livre à Essex. Le comte répliqua brusquement qu'il l'avait entendu dans un sens très-différent. « Notre mésintelligence , s'écria le secrétaire , provient de ce que vous vous opposiez à la paix. Votre ambition voulait que chaque militaire vous considérât comme son protecteur, et d'après cela vous cherchiez à nous représenter , moi et les conseillers qui voulaient mettre fin à la guerre, comme les pensionnaires de l'Espagne » (1).

A certaines questions proposées par les lords, les juges répondirent qu'il y avait rébellion dans un sujet , quand il cherchait à lever une force armée, et que, dans toute rébellion, la loi supposait un dessein contre la couronne et la vie du souverain , parce qu'il devenait de l'intérêt d'un rebelle heureux que le souverain ne régnât ni ne vécût pour punirsa rébellion. Après une heure de délibération, les pairs déclarèrent les deux prisonniers coupables. Essex observa qu'il ne solliciterait pas sa grâce, mais qu'il ne la refuserait pas; que, bien que les lords l'eussent trouvé coupable selon la lettre de la loi , il pensait qu'ils l'avaient acquitté dans leur conscience, et qu'il espérait qu'ils intercéderaient pour la vie de son compagnon prisonnier, devenu coupable par affection pour lui plus que pour tout autre motif. Southampton parla après. Son seul objet avait été d'obtenir un redressement pour son ami, qu'il croyait iniquement traité. La loi pouvait lui supposer l'intention de déposer et de tuer la reine, mais on savait bien qu'une telle pensée ne s'était jamais présentée â son esprit. Son crime était un crime d'ignorance. Cependant il se soumettait à son sort , et s'en remettait a la miséricorde de la reine. Il avait dépensé la meilleure partie de sou patrimoine et risqué sa vie à son service, et si, prenant en pitié son ignorance, elle voulait bien exercer sur lui sa clémence, il la recevrait avec humilité et reconnaissance.

Le lord sénéchal prononça la sentence : le tranchant de la hache fut tourné vers les prisonniers, et Essex observa, en quittant la barre,

(1) Windwood, i , 300. Caroden , 83t.

que son corps eôt pu rendre un meilleur service à la souveraine, mais qu'il en serait comme il lui plairait ; heureux si sa mort était un avantage pour elle. 11 demanda qu'Ashton , son ministre fevori, put l'accompagner; il fit des excuses aux conseillers qu'il avait enfermés, et demanda pardon aux lords Morley et Delaware, dont les fils, entièrement étrangers au complot, se trouvaient cependant, et par lui, exposés au mêmedanger que lui-même (1).

Essex fut suivi à la Tour par Dove, doyen de Norwich, qui l'exhorta à faire sa paix avec le Tout- Puissant, en avouant sa trahison. Le comte répondit que, dans ce qu'il avait fait, il n'avait commis aucune offense contre Dieu. Il s'efforça de justifier son refus de paraître devant le conseil, par l'exemple de David, qui avait désobéi à la citation de Saul, et il prétendit que sa charge de comte maréchal l'autorisait à ré former les abus du gouvernement. Ashton succéda à Dove , qui , à ce que l'on croyait , avait préalablement reçu sa leçon du secrétaire. Ce théologien prit un ton plus hardi et plus dur, il rejeta les protestations d'innocence du comte, comme les vains subterfuges d'une conscience coupable, et le menaça de la vengeance d'un jupe qui sait tout, à moins qu'il ne fit une entière et sincère confession. Soit crainte de la mort, ou des menaces du prédicateur, le caractère d'Essex parut enfin céder: il envoya chercher le garde des sceaux , le trésorier, l'amiral , et le secrétaire , sollicita leur pardon, et fit un aveu détaillé de tous les projets ambitieux et illégaux qui lui étaient passés par l'esprit ; il tra hit le secret des hommes qu'il avait séduits et engagés à l'aider de leurs conseils et de leurs efforts, et révéla le but de sa négociation avec le roi d'Êcosse. La confession remplit quatre feuilles de papier; mais sa véracité a été mise en doute, et ses complices se plaignirent de ce qu'il les avait chargés, ainsi que lui-même, de crimes dont ils n'étaient pas coupables (2).

Les regards du public étaient alors fixés sur Élisabeth. Quelques personnes soutenaient que les sentiments de son cœur ne lui permettraient jamais de mettre à mort son favori, que son

(1) Caroden ,855-857. Procès d'État, 1350-1359.

(2) Windwood , 301 , 303. Procès d'État, 1430 , 1442, I 1447. Birch , h , 478 480. Camden , 805

affection remporterait infailliblement sur sa colère; d'autres, qu'elle ne l'oserait, parce que le ressentiment porterait Essex à révéler, sur l'échafaud , des secrets peu honorables pour une reine vierge (1). Mais ses ennemis furent adroits, et tandis qu'ils affectèrent de rester neutres, ils employèrent clandestinement certaines femmes dont la rrédulité avait été jadis trompée par le comte, et dont la vengeance se satisfit en excitant la colère de leur maîtresse. Elles lui rappelèrent des contes de son libertinage, de son arrogance et de son ingratitude envers sa bienraitrice; qu'il avait nommée a une vieille femme, aussi disgraciée d'esprit que de corps » (2). Une telle injure faite à sa divine beauté blessa profondément l'amour-propre de la reine, cl l'obstination d'Essex, qui refusait de demander sa grâce, la rendit sourde aux excuses, aux sollicitations et aux larmes de ses amis. Elle signa le fatal arrêt; mais, avec son indécision ordinaire, elle envoya d'abord son parent, Édouard Carew, pour défendre, et ensuite lord Darccy pour hâter son exécution (3).

Vers huit heures du matin (26 février), Essex fut conduit a l'échafaud. qu'on avait dressé dans la cour de la Tour. Il était accompagné de trois théologiens, dont les paroles, pour nous servir de sa propre expression, avaient sillonné son cœur. Jamais prisonnier ne se conduisit avec plus d'humilité, ni ne montra une plus profonde douleur : il reconnut ses nombreuses transgressions de la lui divine; mais lorsqu'il en vint à son offense envers la reine, il chercha vainement des paroles pour exprimer ses sentiments. Il l'appela un grand péché, un péché sanglant, un péché criant et infect , dont il demandait

(1 j Orborn, Miscellanéea, 212. Beaucoup de personnes croient que ce Fut la véritable cause de soit exécution dans la Tour. Il y a , a la vérité , quelque chose de susper i dans l'empressement avec lequel Cccil ordonna a Windwood de déclarer a la cour de France qu'fcssex avait deioaudé d'être exécuté en secret ( Windwood , i , 302 ). Lorsque l'envoyé remplit sa commission près de Henri IV , ce monarque s'écria : . A b ! pi**! le contraire ; car il ne désirait rien tant que de mourir en pubUc.* Ibid., 300. Rarlow, cependant , dans son krrmon , dit , d'après le comte luimême, qu'il avait demandé une exécution secrète, «de peur que 1rs acclamations des citoyens ne t'attendrissent. » Bircfa , n , 482.

(2) Osbnrn , Mémoires , «J3.

(3; CamdtD , 860.

pardon à Dieu et à sa souveraine. On ne sait sll conservait encore l'espoir d'obtenir sa grèce ; mais on remarqua qu'il ne fit aucune mention de sa femme, ni de ses enfants, ni de ses amis; qu'il ne prit congé de personne, pas même de ses connaissances qui se trouvaient présentes , et que lorsqu'il se mit a genoux pour prier , H montra une grande agitation d'esprit (1). Le premier coup lui ôta tout sentiment de douleur; le troisième lui sépara la tète du corps.

Ainsi périt, à l'âge prématuré de trente-trois ans, le brave et ambitieux Essex. A sa première entrevue avec Élisabeth , il avait à combattre la prévention que lui inspirait le fils d'une femme qui avait été sa rivale, et sa rivale heureuse, dans les affections de Lcicester. S'il surmonta ce préjuge, il ne le dut ni à une rare beauté ni à ses agréments extérieurs (2). Sous ce rapport, si nous exceptons la |>erfcction de ses mains, il était inférieur à beaucoup de jeunes seigneurs de la cour; mais on trouvait en lui une franchise de caractère, un mépris de tout déguisement, une vivacité de sentiment, qui le portait a épancher toute son âme dans la conversation; qualités qui captivèrent la vieille reine, accoutumée , comme elle l'était, au langage étudié et prudent des politiques qui l'entouraient. Elle insista sur sa présence constante à ta cour, et elle entreprit de former l'esprit de son jeune favori; mais l'élève osa disputer sur les leçons de son institutrice, et 1 énergie avec laquelle il repoussa ses réprimandes lui valut ses applaudissements. Dans toutes les querelles , sa persévérance amenait la victoire, et sa maîtresse vaincue , en compensation des peines qu'elle lui avait causées , le comblait de caresses et de faveur*. Il en déduisit une maxime qui , malgré le succès qu'elle eut pendant quelques années, le conduisit enfin à l'échafaud : que la reiue pouvait être poussée, mais jamais menée; que son obstination se laissait vaincre par la résistance, quoiqu'on ne pût jamais l'adoucir par la soumission.

Contrairement au sort de la plupart des fa-

(I) Bacon, m, 179. Windwood, 301. Bircn, u ,481- 484. Camden , 850.

(2] Il se penchait en avant, marchait et dansait sans grâce , et était peu soigné dan» ses véieineuts. Woolou,

hctiqua.m.

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