‹ Histoire d' AngleterreChapitre 45 sur 307 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

opérations navales du règne d'Élisabeih (1)* L'heure si longtemps redoutée par la reine était enfin arrivée, où , pour user de sa propre expression, les hommes devaient tourner le dos au soleil couchant pour adorer celui qui se levait. C'était en vain quelle affectait la vigueur et la gaieté de la jeunesse; qu'en opposition aux avis unanimes du conseil, elle persistait à faire son voyage annuel , et que tous les autres jours elle fatiguait son corps décrépit en partageant, à cheval, les travaux de la chasse et les autres amusements pénibles de la campagne (2). Aucun art ne pouvait dérober son âge et ses infirmités à la connaissance de ses sujets : les conséquences de sou décès prochain devinrent le sujet général des entretiens de la cour , et tous ceux qui osaient avoir une opinion avaient soin de nommer le roi d'Écosse pour son successeur (3). Le mystérieux Cecil, cependant, inspirait bien des craintes; aucune adresse ne pouvait lui arracher son secret, et à toutes les questions il répondait qu'il était le ministre d'ÉlUabeth; qu'il était de son devoir de la servir; que la nomination de son successeur ne le regardait pas. Jacques aussi était fidèle à son engagement. On fit plusieurs tentatives pour j connaître son opinion sur le secrétaire; mais sa réponse était uniformément la m^roc: que quoiqu'il n'eût aucune raison de compter sur les

(f)Camden, 893-896.

(2) Lord Henri Howard écrit au comte de Marr, cinq nuis au plut avant sa mort: «I* reine, notre souveraine, ue fui jamais si joyeuse depuis un grand nombre d'années, ni plus poriée a la gaieté Pour ne pas l'offenser, le conseil arait borné les objections a son voyage en ce qu'il pourrait nuire a la moisson , en s'emparaut des voitures, etc.; mais elle s'y est obstinée ; des ordres ont été donnés hier pour le départ dans nuit jours ; en attendant , nous avons la chasse et autres amusements tous les deux jours, ce qui donne au peuple une véritable fièvre. • Le comte de Worcesier dit, 19 septembre : • Nous folâtrons toujours a la cour, beaucoup de personnes dansent, dans la chambre royale, des contredanse» devant la reine, qui s'y plaît excessivement. » A ce temps, la reine avait un nouveau favori , le j jeune comte de CUnricarde. « Il ressemble beaucoup au dernier comte d'Essex, et il grandit en faveur. • 25 août. • Des flatteur» «linent qu'il ressemble a E«aex,et la reine disftimule, et dit qu'elle ne peut l'aimer, attendu qu'il loi rappelle sa douleur a l'occasion de ce seigneur.* Beaumnut , 8 déc. C'est par erreur que de Raumer l'appelle Gancarty, n, 185. Lodge.nt, 118.

(3) Correspondance secrète, 127.

services de ce ministre, il ne voyait cependant rien dans sa conduite qui prouvât que ce fût son ennemi (1).

L'apathie apparente de Cecil pouvait réprimer, mais n'éteignait pas l'ardeur de quelques autres personnes. Tous ceux qui avaient quelque chose à espérer ou à craindre d'un nouveau règne cherchaient a instruire Jacques de leur attachement, et à lui faire l'offre de leurs services. Mais parmi tous ces individus, il n'en existait pas un dont le secrétaire fût plus jaloux qoe du comte de Northumberland , du lord Cobham et de sir YValter Raleigh. Us avaient été ses associés contre Essex, ils étaient maintenant ses adversaires a la cour. Tous les trots se réunissaient régulièrement à Durham-House. Us y entreprirent de former un parti en faveur de Jacques, et, par le moyen du duc de Lennox, l'antagoniste politique de Marr, ils l'informèrent de leur désir de hasarder leur vie et leur fortune pour le servir. Cecil, qui espérait s'emparer exclusivement de la faveur royale, fut aussitôt alarmé, et le lord Henri n'épargna pas les insinuations les plus calomnieuses, afin de les ruiner dans l'opinion du roi. Il l'avertit de ne donner aucun crédit à leur profession d'attachement: ces personnages avaient peu de fortune et encore moins d'amis; ils étaient saus moyens de le servir, en supposant qu'ils en eussent la volonté; athées par principes , et capables de tous les crimes pour accomplir leurs desseins. Ils pouvaient, à la vérité, se couvrir du masque de l'amitié, mais ils étaient ennemis au fond du cœur ; leur objet était de découvrir ses secrets, afin de les trahir; de chercher des aliments à la jalousie de la reine, afin d'éloigner Cecil de ses conseils, et de se faire les arbitres de la succession (2). Évidemment l'objet des deux amis était de restreindre

(I) Correspondance secrète, 17, 30, 88, 122, >92. » Jamais le public, au dedans et au dehors, ne fut mieux trompé; ce qui prouve que les honnêtes gens et les bons ouvriers ont cette cause dans leurs mains , et c'est pourquoi < non transibit ista generatio donec eve- < nerint omnia. • .

(2; Ibid., 28-52,66, 67. Lord Henri Howard, qui écrivit sous la direction de Cecil, les appelle « la trinité du diable,» pag. 26; et ensuite, en parlant de Cobbam et de Raleigh, il dit : « Votre seigneurie peut croire que l'enfer n'a jamais formé un couple pareil , depuis qu'il vomit Cerbère et Fhlégétoo- • 132

la faveur royale à eux-mêmes et à leurs partisans. Sous le modeste prétexte de donner quelques avis, ils osèrent tracer un plan de conduite à Jacques, lui indiquer les noms des personnes à qui, et à qui seules le roi (l)devait s'adresser pour demander leur appui , et lui dicter le contenu des lettre» mêmes qui devaient leur être écrites par le roi. Ils allèrent plus loin: (expérience leur avait appris que Ton pouvait gouverner Élisabeth en excitant dans son esprit des alarmes sans fondement (2); ils cherchèrent, parie même artifice, à rendre Jacques également dépendant. Howard, dans ses lettres, se mit donc à parler de conspirations contre la vie et les droits de ce monarque ; il lui dit qu'il nourrissait des ennemis jusque dans sa cour, et montra quelque appréhension que l'indiscrétion et les passions de la reine, à moins qu'on ne les réprimât promptement, ne devinssent fatales aux espérances royales (3). Cependant Jacques avait assez de discernement pour apercevoir le but de son correspondant, et les offres qu'il recevait de tous côtés l'encouragèrent a prendre un ton plus hardi et plus indépendant. Nonobstant l'interdiction prononcée par ses correspondants secrets, il accepta av< c des expressions de gratitudeetde bienveillance les protestations de Northumberland , reçut gracieusement ceux qui vinrent lui faire des offres de service, les autorisant à travailler parmi leurs amis en sa faveur, et donna à entendre à Cecil et à son confident qu'au lieu d'allusions obscures et mystérieuses, il s'attendait à une indication ouverte des conspirateurs et de leurs desseins, et qu'U regar-

(1) Aikin , vol. i , 77, 90, 92, 93.

(2) « La reine, dit Howard , eu une dame qui entend plutôt qu'elle ne compare , qui compte plutôt qu'elle ne pè*e , et par conséquent voudrait rendre prolwble tout ce qui n'eat que fiction (pure imagination).» P. 95. Il faut quelque connaissance du «y le énigmaiique de cet écrivain pour l'entendre: il veut dire qu'Élisabetb ajoute foi a tout ce qu'on lui dit ; qu'il suffit qu'une chose puisse arriver pour qu'elle «oit convaincue qu'elle arrivera.

(3) Inid. . 143-168. lia te plaignent delà clémence du roi. Il fut aatiafait de» excuse* de Detbick, pour quelques offense» qu'on lui attribuait. «S'il était arec nous, disent-ils, comme il est avec voua, noua lui apprendrions comment judicare est venu dana le Credo, lis remarquent ensuite qu'il faut que la vie du roi as soit conservée par miracle, car cela ne peut venir de la manière dunt la justice est administrée • P. 223.

dait comme une insulte personnelle le langage peu respectueux qu'ils employaient en parlant de sa femme. Ils se hâtèrent de donner des explications de leur conduite, et prièrent le roi d'excuser des alarmes qui ne provenaient que de leur attachement pour sa personne et d'une vive sollicitude pour ses intérêts (1).

La question de la succession fut aussi vivement agitée parmi les exilés a l'étranger que parmi les courtisans et les politiques i l'intérieur. Le lecteur connaît déjà le plan de la faction espagnole pour placer l'infante sur le trône d'Angleterre. Aussi longtemps qu'elle fut libred'épouser le roi d'Écosse ou un seigneur anglais, on espéra qu'on pourrait engager la nation à reconnaître ses droits ; mais, du moment de son union avec l'archiduc Albert , les plus confiants de ses partisans commencèrent a en désespérer. Après la mort du cardinal Allen, en 1594, Persons quitta la cour d'Espagne pour résider à Rome. Il déclara alors qu'il bornait ses vues à l'avènement d'un souverain catholique; qu'il ne lui appartenait pas de déterminer quel pouvait être ce souverain ; que cette question devait être laissée à la décision du pontife, des princes voisins et du peuple anglais (2). Mais il ne pouvait y avoir aucun doute qu'à la mort d'f'lisabcth plusieurs concurrents ne se montrassent , et que , dans cette occasion, les monarques catholiques, se réunissant aux indigènes catholiques, ne pussent former un parti puissant en faveur d'un prétendant catholique. On avait fait jadis quelques tentatives pour enlever lady Arabella Stuart, comme une dangereuse rivale de l'infante : elle devint alors la favorite de la faction; on proposa de la marier au cardinal Farnèse, qui pouvait prouver qu'il descendait de Jean de Gand , et d'exhorter tous les catholiques à défendre leurs prétentions réunies. Lorsque ce

(1 ) Correspondance secrète, 1 68, 1 70. 3, 6, 1 99, 202, 228.

(2) «Je sui» fort indifférent pour toute personne vivante qui a ou qui puisse avoir des prétentions, de quelque lieu ou de quelque nation qu'elle aoit, pourvu qu'elle soit catholique ; mais si elle n'est pas catholique, quoiqu'il ne m'appartienne pas de me prononcer contre elle, je dois confesser que tant qu'il en sera ainsi , rien au monae n amènera mon cœur ni ma volonté a ravonscr se» prétentions. • Persons au comte d'Anmn, 24. Jan , 1(300. Remarques de Plowden sur l'amant, 359. Vovez • aussi Windwood.i, 388.

CHAPITUK IV

projet chimérique fut suggéré à Clément VIII, il parut y entrer avec plaisir, mais il eut soin de ne pas se compromettre par l'aveu public de ses sentiments. Il signa, il est vrai, deux brefs adressés à la noblesse et au clergé britannique, mais n'y fit mention d'aucun nom. 11 exhorta seulement les catholiques à refuser leur aide à tout prétendant qui ne promettrait pas de tolérer l'ancien culte , et de faire le serment autrefois prêté par les monarques catholiques. Ces actes furent envoyés au nonce à Bruxelles, et par celui-ci a Garnet, le supérieur des jésuites, avec l'injonction de les tenir secrets jusqu'à la mort d'Elisabeth. Garnet obéit, et à l'avènement du roi d'Écosae, il les livra prudemment aux flammes (1).

La faction opposée, sous la direction de Paget et de ses amis, prit un parti contraire. Leur objet primitif avait été de soutenir les prétentions de la reine d'Écosae. A la mort de cette princesse, tous ses droits passaient à son fils; ils le reconnurent donc pour héritier apparent de la couronne d'Angleterre, et prétendirent qu'ils comptaient sur sa reconnaissance ou sa justice pour en obtenir un adoucissement à leurs souffrances, et la tolérance de leur religion. Affectant l'éloge de la loyauté et du patriotisme, ils condamnèrent ouvertement la conduite de Persons et de ses adhérents; ils s'abaissèrent même à jouer le rôle d'espioos, et dévoilèrent les plans et les démarches de leurs adversaires aux gouvernements anglais et écossais (2). Mais en Angleterre Paget possédait

(1) Leitrct d*Ossat, n, 502-509. Mémoires de Butter, 259. Un grand obstacle, qu'ils ne pouvaient détruire, était l'opposition du roi de France , intéressé a ce que l'Angleterre ne fat jamais possédée par un prince allié du roi d'Espagne. A cet effet, Henri refusa d'écouler aucune ouverture du parti espagnol. Lorsque Aldobrandini lui insinua que lui et Philippe pourraient ne consulter à ce sujet , il répondit qu'il était impossible qu'ils fussent d'accord, pour deux raisons : «a cause de la jalousie que la condition et proximité de leurs États les obligeoient d'avoir l'un et l'autre ; et pour être leurs inteluceoces audit royaulme fort contraires : d'autant que tous les prêtres et catholiques du pays pratiquez par le* jésuites inclinoient le roi d'Espagne, et ceux qui leur étoient oposites regardoient de son côté » D'Ossat , u, A pp. , 12. Cependant Per*ona ne se désespéra pas. Environ trois mois avant la mort de la reine, il renouvela ta proposition au cardinal d'Ossat,et il parait l'avoir amené à son opinion. Inid. , 580.

(2) Winwood , 15, 51, 52, 89, 9f, 101, ICI. L'ambas-

peu d'influence parmi les catholiques, qui le regardaient comme un des provocateurs du complot de Babington, et la cause de tous les maux qui en étaient sortis; tandis que son adversaire Persons , fort de la haute considération dont il jouissait parmi ses frères, exerçait une autorité fort étendue sur une portion des missionnaires. Cela engagea divers prêtres séculiers à se consulter; ils se persuadèrent que la sévérité du gouvernement avait été provoquée et excitée par les démarches de la faction espagnole; ils formèrent des associations, et résolurent de demander la nomination d'évéques catholiques, afin que, comme leurs frères des autres pays, ils pussent vivre sous l'autorité épiscopale, et se séparer d'hommes dont la liaison avec les chefs du parti opposé les rendait, à tort ou à raison, des objets de soupçon pour la reine. Persons d'abord seconda leur dessein, puis il s'y opposa : au lieu de nommer plusieurs évéques, on créa un archiprêtre, et celui-ci reçut , pour instruction secrète, l'ordre de consulter le provincial des jésuites en Angleterre, sur tous les points de quelque importance particulière. Il est évident, d'après la conduite subséquente de Clément, que ce pontife cherchait à terminer toute discussion entre les missionnaires; mais les fauteurs de la mesure avaient en vue un point d'une politique plus étendue : ils s'étaient persuadé qu'en soumettant tous les prêtres séculiers à un seul supérieur attaché à leur parti, ils pourraient, à la mort de la reine, employer l'influence de tout le corps pour soutenir leur compétiteur favori à la couronne (1). Mais leurs espérances furent déçues. Cette nomination causa du mécontentement; plusieurs ecclésiastiaues en

sadeur Neville plaida beaucoup en leur faveur auprès du secrétaire, sans espoir de succès. « 11 n'en est aucun

vernement temporel, et d'employer son citrps, ses biens et sa vie contre lous les envahisseurs , renonçant a toute sorte de dispense , ou a quelque autre moyen évasif que ce soit. > P. 162.

(1) Ceci fut affirmé par Windwoodet d'Ossat, u, 506. Cela est prouvé par un mémoire en faveur de l'arcbi prêtre en ma possession : • La principale ragione é

• non solo per conservare l'unione , vivente la regina , « sino multo pto dopo la sua morte per procurare qual- « cbe successore catbolico conforme a certi brevi , ebe

• S. S. bascritto gia prudentissimamente alli catolicbi >

appelèrent de l'autorité de l'archiprêtre, et envoyèrent des députes à Rome, afin de poursuivre l'appel (1602, ô octobre). Clément, après une longue audience, accueillit une partie de leurs plaintes; car, bien qu'il confirmât Blackwell, le nouveau supérieur, dans son emploi, il le réprimanda de sa conduite peu modérée , et lui défendit, pour le bien de la paix, de demander ou de recevoir, afin de se débarrasser de ses devoirs, les conseils de G a met, ni d'aucun de ses confrères (1).

Ivcs ministres de la reine avaient signalé IV rigine, et ils surveillaient les propres de cette contestation. Leur haine pour te parti espagnol les porta a favoriser la cause des appelants, à qui, par l'intervention de Bancroft, évèque de Londres, on accorda les moyens de correspondre entre eux, avec des facilites pour publier des traités dans leur propre défense, et des passe-ports pour les députés qu'ils envoyèrent à Rome (2). Mais cet accommodement ne put se cacher longtemps. Les zélateurs, parmi les puritains, furent scandalisés : ils accusèrent ouvertement les ministres d'avoir entamé une correspondance secrète et mystérieuse avec les missionnaires papistes, etCecil crut nécessaire de fournir des preuves publiques et sans équivoque de son orthodoxie. On fil paraître une proclamation au nom d'Elisabeth, dans laquelle elle mentionnait la division du clergé catholique en deux partis, l'un de jésuites et de leurs adhérents, l'autre de prêtres séculiers, leurs antagonistes. Elle déclara que les premiers étaient des traîtres, sans aucune exception ; les autres, quoique moins coupables, étaient des sujets désobéissants et déloyaux , qui , sous le masque d'une prétendue conscience, s'emparaient des cœurs simples du commun peuple. Elle regrettait, en conséquence, sa clémence envers ces deux classes d'hommes, a qui allaient même se promener dans les rues en plein jour, » et se comportaient de manière à exciter le soupçon qu'elle se proposait d'accorder la tolérance aux deux religions, quoique Dieu sot qu'elle

(1) Voyei le bref dan» Dodd , n , 262.

(2) Ce» pa»«e-pom dînaient qu'il» avaient été bannit. Wmdwond , î , 373. Il ajonte: • Quelque parti qui triomphe, la cause commun* doit néeewairement y perdre, car ta nudité tera découverte et dévoilée a la vue de tout le inoude. •

n'avait jamais conçu une semblable pensée, et que personne n'avait osé la lui suggérer. Enfin elle ordonnait à tous les jésuites , et à tous les prêtres leurs adhérents, de quitter le royaume sous trente jours, et à tous les autres, leurs adversaires, dans le délai de trois mois, sous peine de subir les pénalités prescrites par la loi contre les personnes qui avaient reçu l'ordination de l'autorité de l'évéque de Rome (I).

La proclamation fut suivie de l'établissement d'une nouvelle commission, dans le seul dessein de bannir le clergé catholique (1603, 29 janv.). Elle se composait de l'archevêque, du garde des sceaux, du lord trésorier, et de plusieurs autres conseillers et juges, dont six suffisaient pour former une cour. Ils étaient autorisés à citer devant eux tous les prêtres qu'ils jugeraient convenable d'interroger, qu'ils fussent en prison ou en liberté; et, sans observer aucune des formes accoutumées dans les procédures, à les envoyer en exil sous des conditions et des restrictions qu'il leur plairait de prescrire (2). Cette mesure, bien qu'elle eût une apparence d'hostilité, fut accueillie par beaucoup de missionnaires comme le commencement d'une ère nouvelle. I .a distinction admise dans la proclamation, et le pouvoir discrétionnaire donné aux juges, firent naître l'espoir du retour de l'indulgence, et ils résolurent de la mériter, en présentant a la reine une déclaration d'allégeance civile, rédigée sous la forme la plus ample et la plus satisfaisante. Dans cet acte, ils déclarèrent , i* qu'elle avait droit â toute l'autorité civile qui avait été possédée par ses prédécesseurs; qu'ils étaient dans l'obligation de lui rendre la même obéissance dans les causes civiles, que les prêtres calholiques avaient toujours dû rendre auxsouverains catholiques, et que nulle autorité sur la terre ne pouvait les dégager de cette obligation ; 2° que dans le cas de conspiration et d'invasion, même sous prétexie de rétablir la religion catholique, ils déclaraient qu'il était de leur devoir de la maintenir contre tous ses adversaires, et de lui révéler tous les complots et toutes les trahisons qui pourraient venir à leur connaissance : 3° que s'ils étaient menacés d'excommunication à raison de l accomplissement

fl) Rrmer, xiv, 473 470 (2) Kymer, wv, 480

CHAPITRK IV.

de ce devoir, ils la considéreraient comme nulle et de nul effet , et enfin , que par cette protestation de leur loyauté, ils n'empiétaient pas sur l'obéissance due à la suprématie spirituelle du pontife; mais que, comme ils étaient prêts à verser leur sang pour défendre leur reine et leur patrie, ils aimaient mieux aussi sacrifier leur existence que d'enfreindre l'autorité lêgilime de l'Église catholique (1). Nous i Dorons quelle influence pouvait avoir une telle adresse : elle ne parvint jamaisaux mains de la reine; elle n'était plus en état de récompenser ni de punir.

Elisabeth avait étonné les nations de l'Europe par l'éclat de sa carrière : elle était destinée à voir le soir de sa vie obscurci par la tristesse et la douleur. Ses infirmités corporelles étaient les conséquences de son âge. Les historiens attribuent communément ses afflictions mentales au regret de l'exécution d'Esses. 11 est certain qu elle déplora amèrement le sort du comte, qu'elle s'accusa elle-même de précipitation et de cruauté; mais les aveux; de ce malheureux seigneur donnèrent lieu a des révélations que l'on peut regarder, avec plus de probabilité, comme la source de la mélancolie à laquelle elle s'abandouna. Elle apprit, par ce document, la vérité cruelle et désolante, qu'elle avait vécu trop longtemps; que ses favoris attendaient avec impatience le moment qui les délivrerait du poids de sa domination, et que les mêmes personnes sur la loyauté desquelles elle s'était jusque-là reposée avec tant de confiance lui étaient déjà infidèles. Elle devint pensive et taciturne; elle restait assise des jours entiers, seule , se livrant aux plus tristes réflexions : tous les bruits l'agitaient de terreurs nouvelles et imaginaires, et la solitude de sa cour, l'opposition des communes à sa prérogative, le silence des citoyens quand elle paraissait en public, lui parurent la preuve qu'elle avait survécu à sa popularité, et qu elle était devenue un objet d'aversion pour ses sujets. Accablée de ces impressions, elle assura l'ambassadeur français qu'elle était fatiguée de sa propre existence (2).

Sir John llarrington , son filleul , qui visita la cour*cptmoisaprèslamortd'Essex(lG01,9oct.),

(I) Dodd S92 (2> Birdi, H, 5v'5.

a décrit dans une lettre particulière Tétât où il trouva la reine. Ses traits étaient altérés, et elle était réduite à l'état de squelette. Sa nourriture se composait d'un petit pain blanc et d'un potage à la chicorée. Elle avait perdu tout son goût pour la parure. Elle ne changeait pas de vêtements pendant plusieurs jours. Rien ne pouvait lui plaire : elle faisait le tourment des dames qui la servaient. Elle frappait des pieds, et jurait horriblement contre les objets de sa colère. Pour sa sûreté, elle avait ordonné de placer une épée prés de sa table ; souvent elle la tenait à la main , et renfonçait avec violence dans la tapisserie de sa chambre. Environ un an plus tard, il revint au palais, «t fut admis en sa présence (160*2, 27 déc). «Je l'ai trouvée, dit-il, dans le plus pitoyable état Elle dit à l'archevêque de me demander si j'avais vu Tyrone. Je répondis avec respect que je l'avais vu avec le lord député. Elle leva les yeux avec beaucoup de colère, montra une humeur extrême dans toute sa contenance , et dit: Ah! maintenant je me rappelle que vous étiez un de ceux qui ont vu cet homme ailleurs; et là-dessus, elle laissa tomber une larme, et se frappa le sein. Elle tenait à la main une coupe d'or, qu'elle portait souvent à ses lèvres; mais en vérité son cœur était trop plein pour qu'il y eut possibilité qu'il s'emplit d'avantages (I).

Au mois de janvier (1603), elle fut tourmentée d'un rhume, et vers la fin du mois elle quitta Westminster pour se rendre à Richmond, par un jour humide et orageux. Son indisposition augmenta ; mais avec l'obstination qui la caractérisait, elle refusa les conseils de ses médecins. Ia perte de son appétit fut accompagnée d'abattement d'esprit, et, pour ajouter à sa détresse, il arriva que sa plus intime amie, la comtesse de Nottingham, vint à mourir (2).

(1) Nugse antiq., 317,320. Il ajoute: <Elle gronda violemment vers le soir une personne qui ne s'était pat souvenue de lui apporter quelque affaire de compte. Il arrive souvent que plusieurs personnes sont mandées, et quand ères sont a sa disposition , Son Altesse les renvoie en grande colère ; mais qui oserait rai dire m Votre Altesse a perdu la mémoire?*

(2) Je ne fais pas mention de l'histoire de la bague qu'on prétend avoir été envoyée par fcsseï à Elisabeth, mais qui ne fut pas remise par la comtesse, laquelle révéla sa trahison à son lit de mort. Si elle eût été vraie, elle eut été rapportée par quelques-uns de ceux qui ont

HISTOIRE D'AiNGLFTERRE.

Élisabeth paswi désormais ses jours et ses nuits i dans les soupirs et les larmes, ou, si elle dai- > gnait parler, elle choisissait toujours quelque sujet lugubre ou irritant, la trahison et l'exécution d'Essex, ou les prétentions d'Arabella Sluart, ou la guerre en Irlande, et le pardon de Tyrone; enfin elle tomba dans un état de stupeur , et demeura quelques heures comme morte. Elle se releva pour un jour ou deux, puis retomba dans son état de prostration absolue ( 10 mars ). Le conseil, ayant su du médecin qu'il n'y avait plus de guérison à espérer , prit des mesures pour remplir les engagements contractés envers le roi d'Écosse, afin de préparer sa paisible succession au trône. Le lord amiral, le lord garde des sceaux, et le secrétaire , restèrent avec la reine à Richtiiond ; les autres se rendirent à Whitehall; des ordres furent expédiés pour l'arrestation et le transport en Hollande de tous les vagabonds et des gens inconnus trouvés à Londres ou à Westminster ; une garde fut postée à l'échiquier. La grosse cavalerie fut mandéede Reading ; la cour fut pourvue d'armes et de munitions, et divers gentilshommes avides d'innovations, et par conséquent objets de soupçons, furent emmenés prisonniers à la Tour (1).

La reine, durant les paroxysmes de son mal, avait été épouvantée par d'effroyables fantômes, que conjurait son imagination. A la fin elle refusa obstinément de retourner au lit , et se tint nuit et jour sur un siège garni de coussins, ayant un doigt dans la bouche, et les yeux fixés au plancher, daignant rarement prononcer une parole, rejetant toute offre de nourriture. Les évéques et les lords du conseil la pressèrent en vain de leurs représentations et de leurs instances (2). Elle exprima le plus

écrit loul ce qui s'est passé durant la dernière maladie de la reine.

(1) Voyez une lettre de Camden , Ellis.2" ser., m, I 179. Slrype , iv, 237. Il cite Baynbam , Caiesby, Tresbam et les deux Wright , qui tous avaient été partisans d'Essex, et qui, plus tard, furent rai taches a la conspiration des poudres. Le comte ArundeJ de Wardour fut aussi confiné comme suspect , mais daus la maison d'un Gentilhomme. Ibid.

(2) Les contemporains diffèrent sur le nombre de jours que la reine passa de cette manière; je préfère te récit d'une personne qui veillait sur elle : • Elle demeura deux jours et iroi» nuit* tout habillée sur la chaise , et !

profond mépris poor eux tous, à l'exception du lord amiraL 11 était de son propre sang. Elle voulut bien accepter de lui une tasse de bouillon; mais quand il la supplia de regagner le lit , elle répondit que s'il avait vu les apparitions dont elle y avait été frappée, il ne lui ferait jamais une telle prière. A Ceci), qui lui demandait si elle avait vu des esprits, elle répondit que c'était là une question pour elle indigne de son attention. 11 insista pour qu'elle se laissât transporter sur son lit, ne Fût-ce que pour satisfaire son peuple, disant qu'elle devait avoir cette condescendance. « .le dois! s'é- , cria-t-elle; ce mot peut -il jamais s'adresser à des princes? Homme de peu! misérable! ton père, s'il vivait, n'aurait jamais eu l'audace d'employer ce mot; mais tu es devenu présomptueux, pareeque tu saisque je vaismourir. » Ordonnant aux autres de se retirer, elle appela le lord amiral près d'elle, disant d'un ton lamentable : « Milord , je suis enchaînée avec un collier de fer autour du cou. » Il essaya de la consoler, mais elle répondit : « Non je suis enchaînée, et c'en est fait de moi » (1).

Au commencement de sa maladie, la reine avait dit qu'elle voulait laisser sa couronne au légitime héritier. On jugea maintenant convenable de lui tirer une déclaration moins équivoque en faveur du roi d'Écosse. La dernière nuit de sa vie(25 mars), les trois lords veillaient auprès d'elle, et, si l'on peut croire le rapport que firent circuler leurs partisans, ils reçurent une réponse favorable ; mais la fille d'honneur qui était présente nous a laissé un récit bien différent. D'après elle, les personnes nommées d'abord à la reine par les lords furent le roi

ne voulut jamais se laisser pmuader par aucun membre

du conseil d'aller au lit Elle garda le lit quinze jours,

outre les trois jours qu'elle resta sur un siège. Et un jour éiant soulevée de force , elle demeura quinze heures sur ses pieds. » L'auteur de ces lignes est la jeune et bel le mistriss Southwell , fille d'honneur. 5 janvier 1599. Son Ma. est au dossier, portant la date du l«f avril 1607.

(I) C'est a la plume de cette belle daine que je dois encore celle conversation si caractéristique de la reine. Camden avait entendu parler de cette concluuon : mats il ne la comprit point, l'attribuant à la défiance d'Elisabeth envers ses conseillers, et non point a son imagination tourmentée. « Collum mihi obhgarunt ; non habt o «cui coofidara. Rerum tnearum facta est conversa) • Camden, a 10.

Page 1