‹ Histoire d' AngleterreChapitre 46 sur 307 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

de France el le roi d Kcosse. La reine ne prononça pas un mot el ne bougea point, l e troisième nom fut celui de lord Bcauchamp.à ce son elle tressaillit et se hûta dédire : a Je ne veux point du fils d'un misérable sur mon trône » (1). Ce furent Icsdcrnièrcsparolesqu'cllc prononça. Elle retomba dans un étal d'insensibilité complète", et le lendemain malin, à trois heures (24 mars), elle rendit paisiblement le dernier soupir (2). A six heures, les lords qui étaient à Richmond se joignirent à ceux de Londres, et l'on prit la résolution de proclamer Jacques comme héritier de la reine , par le droit du sang, et par sa propre désignation sur son lit de mort 3).

Au jugement de ses contemporains, et ce jugement a reçu l'approbation delà postérité, Elisabeth doit être comptée parmi les pins grands et les plus heureux de nos princes. La tranquillité qu'elle maintint dans ses États, durant un régne de près d'un demi-siècle , et pendant que les nattons voisines étaient tourmentées de

(1) Manuscrit* de lady Soulhwcll. Lord Beauchamp éuit le fruit du mariage clandestin de lord Uertford avec lady Catherine Grey, et par conséquent héritier dis prétentions de la maison de Suffoik. Voilà pourquoi il fut nommé , et pourquoi aussi la reine du • un nls de misérable. • Camden ne parait pas avoir su a qui elle faisait allusion , el il a traduit : • Nolira ut vilis mihi succédât.» Camden , 912.

(2) Lady Southwell finit ainsi son récit : «Sa Majesté s'imaginait que le secrétaire Oeil avait donné à entendre qu'elle était folle , au»si , dans sa maladie, plusieurs fuis elle lui dit : «Cecil , sacbe que je ne suis pas folle. Vous ne derrz pas songer à faire de moi une reine Jeanne. > Et malgré tous les rapports répandus par Cecil à l'aide de toutes sortes de moyens , sur l'état de désordre mental où elle était tombée, ni moi , ni aucune des personnes restées auprès d'elle, ne pûmes apercevoir que sou langage, si bien approprié aux circonstances , dénonçât un esprit en désordre. • Par la reine Jeanne , elle entendait sans doute la pauvre Juana , la reine folle de Castille, que son aïeul Henri VU avait cherché a épouser.

(3) Camden, 009-911. Traité de Sommer», 1,216, 247. Mémoire» de Carey, 122. Bircb, 506-508. DlsraéU, Curiosités de littérature, seconde séne, m, 107-100. Je ne puis croire qu'elle fit aucune disposition sur sou lit de mort. Quoi qu'il en soit , on fit circuler adroitement qu'elle avait nommé le roi d Êcosse son successeur. Ou dit a Molino , ambassadeur de Venise auprès de Jacques , que la question lui ayant été posée, à qui elle voulait laisser la couronne, elle, répondit : iPas à dc*mi»érablea ; • qu'ensuite , aux noms des rois de France et d'hspagne, elle secoua la téte, mais qu'au nom du roi <J'fccotse , clic fil un signe d'assentiment. Rapport de Molioo. Manuscrits au château de Gryslokc.

dissensions intérieures, fut regardée comme une preuve de la 5agesse on de la vigreitr de son gouvernement : et le succès de sa résistance contre le monarque espagnol, les maux qu'elle déversa sur ce chef de tant de royaumes, et le couraged.'ses flottes et de ses armées dans leurs expéditions en France et dans les l'a\s-Bas, en Espagne, aux Indes occidentales, et même aux grandes Indes, servirent à donner au monde une haute idée de sa puissance militaire et navale. Lorsqu'elle parvint au trône. l'Angleterre était au rang des royaumes secondaires ; avant la morld'Rlisabeih , elle s'était élevée au niveau des premières nations de l'Europe. .

On peut assigner deux causes à cette élévation : l'une, quoique plus éloignée, fut cet esprit d'entreprise commerciale qui reparut au règne de Marie, el qui fut soigneusement entretenu sous celui d'Élisabeth , par la protection de la souveraine et la coopération des grands. Les avantages OC se bornèrent pas aux classes commerçantes et maritimes, dont elle servit plus immédiatement les intérêts : elle donna une énergie nouvelle à l'esprit public; elle répandit une nouvelle ardeur dans tous les rangs. Les vues générales des hommes s'étendirent , leurs forces devinrent agissantes, et l'exemple d'une entreprise suivie de succès devint le stimulant le plus actif pour les facultéset l'industrie de la nation. Les gens de toutes les professions ne révèrent que richesses el indépendance, tons s'empressèrent de s'élancer dans la carrière des progrès généraux.

On peut trouver l'autre cause danslesyslèmc de politique étrangère adoptée par les ministres; politique qu'il est à la vérité difficile de concilier avec la probité et la bonne foi, mais qui, dans le résultat, fut éminemment avantageuse. Le lecteur les a vus constamment aux aguets pour jeter les semences de la dissension , pour fomenter l'esprit de résistance, et pour aider les efforts de la rébellion chez les nations voisines. En Ecosse, l'autorilé de la couronne fut presque anéaulie; la France sévit plongée dans un état d'anarchie presque sans exemple, de pauvreté et de détresse; et l'Espagne reconnut avec effroi que ses richesses étaient eo:,l inut •llement absorbées, et que ses armées périssaient annuellement sur les digues et les bancs de sable des Pays-Bas. Si l'abaissement de ces puissances

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ne fut pas un avantage positif, c'était au moins un bénéfice relatif : à mesure que les autres princes descendaient, la reine d'Angleterre semblait monter l'échelle delà réputation et du pouvoir.

Il est impossible de déterminer dans quelle proportion le mérite ou le vice de ces mesures et de tant d'autres doivent être partagés entre Élisabeth et ses conseillers. Sur beaucoup de points y elle ne pouvait voir que par leurs yeux ou entendre que par leurs oreilles : cependant il est évident que son jugemeut ou sa conscience repoussait souvent leurs conseils. Quelquefois, après une longue lutte, ils cédaient à sa sagesse ou à son opiniâtreté ; quelquefois , par terreur ou par séduction , elle était amenée à renoncer à sa propre opinion : ordinairement des concessions mutuelles amenaient un arrangement. Il paraît que cela arrivait dans presque tous les débats importants, et particulièrement en ce qui se rapportait au traitement de la malheureuse reine d'Écosse. Élisabctb pouvait peutêtre dissimuler, elle pouvait être poussée par la jalousie ou la haine ; mais si nous la condamnons, nous devons aussi nous rappeler les artifices et les fraudes des hommes dont elle était entourée, les fausses informations qu'ils lui fournissaient, les dangers imaginaires qu'ils créaient, et les dépèches qu'ils dictaient en Angleterre, afin qu'elles fussent envoyées à la reine par les ambassadeurs des cours étrangères , comme le résultat de leur propre jugement et de leurs observations (1).

11 peut se faire que l'irrésolution d'Élisabetb fût en partie due à la découverte qu'elle avait faite de ces menées; mais on a des raisons de croire qu'elle était inhérente au fond de son caractère (2). Délibérer parait avoir été son plus grand plaisir; prendre une résolution , son tourment. Elle ne voulait recevoirde conseils de personne , pas plus des étrangers que de ses sujets; pas plus des dames de sa chambre que des

(I) On trouve plusieurs excmp'es de cet artifices dan» les pages précèdent. s. Voyez aussi Windvood , i , 20; ii,93.

(2} Je la regarde comme ton caractère naturel , parce qu'elle la montrait dans le* objet» de la moindre importance ; même dan» ses voyages , personne n'élait assuré du départ ni du lieu où elle voulait aller. On la représente comme changeant d avis tous les jours presque a cbaqtie heurs

lords de son conseil ; mais sa défiance faisait naître l'hésitation, et elle soupçonnait toujours quelque motif intéressé, caché sous le prétexte de zèle pour son service. D'après cela, eUe laissa souvent s'écouler des mois, quelquefois des années, sans arriver à une conclusion; et il fallait alors les mêmes soins et la même adresse pour la maintenir dans sa résolution, qu'il en avait coûté pour l'y amener. Les ministres, dans leurs correspondances confidentielles , déploraient perpétuellement ce défaut de la reine : en public , ils employaient toute leur habileté pour le dérober à la connaissance do monde , et donner l'apparence de la sagesse à ce que, dans leur propre jugement, ils regardaient comme de la folie (1).

Outre l'irrésolution, il y avait en Élisabclh un autre défaut également et peut-être plus mortifiant pour ses conseillers et ses favoris: sa sollicitude pour augmenter ses revenus , sa répugnance à se séparer de son argent. On ne peut nier que la frugalité, dans un souverain, ne soit une vertu digne des plus grands éloges ; mais ils prétendaient que, dans leur maîtresse, clic avait dégénéré en parcimonie, sinon en avarice. Leurs salaires étaient à la vérité très- . médiocres ; elle distribuait ses largesses d'une main peu libérale, et les plus honnêtes d'entre eux dépensèrent leur fortune à son service; cependant , il en était d'autres qui , par la vente des places, les protections (2) et les monopoles, étaient parvenus a amasser des richesses considérables , et à les dépenser avec une profusion presque sans exemple parmi des sujets. La vérité est, cependant, que la politique étrangère du cabinet avait plongé la reine dans un abîme de dépenses. Ses liaisons avec les insurgés des différents pays, le maintien d'une armée en Hollande, ses longues guerres avec l'Espagne , et ses efforts répétés pour réprimer

(1) Voyez particulièrement DigGes , 199, 203.

(2) La vente du patronage s'étendait même aux dames de la cour. Il parait, d'après une lettre citée dans Birt-h, que lady Edmond avait refusé l'offre de 100 liv. pour user de son influence auprès de la reine, dans un procès à la chancellerie . • Je reconnais tous tes jours de plus en plus , dit l'écrivain , cette manière infâme de décider les procès , qui vient de ce que la reine est trop économe dans les gages qu'elle donne k ses femmes ; c'est pour cela qu'elles osent ainsi rendre ou trafiquer de la justice. iBirch, i , 364.

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