‹ Histoire d' AngleterreChapitre 47 sur 307 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

la rébellion de Tyrone, épuisèrent tellement le trésor, que le revenu de la couronne , réuni aux subsides et aides éventuels, aux emprunts, aux amendes et aux confiscations, ne suffisait pas pour y suppléer. La détresse augmentait à mesure que les besoins se multipliaient. Tous ses efforts étaient gênés. On calculait les expéditions sur une échelle trop limitée et pour une période trop courte , et la crainte même des dépenses présentes ne servait qu'à en préparer d'énormes pour l'avenir.

Un spirituel étranger a peint Elisabeth comme hautaine et impérieuse : sur le trône elle avait soin de donner cette idée de sa propre importance, de montrer ce mépris de tout ce qui était au-dessous d'elle , et ce courage au moment du danger, qui caractérisent les Tudors. Elle semblait avoir oublié qu'elle eût jamais eu de mère, mais elle était 6ère de se rappeler à elle-même et aux autres, qu'elle était Mlle d'un monarque puissant , de Henri VIII. Aux grandes cérémonies, elle se montrait dans toute sa splendeur, accompagnée des grands officiers de l'État , et avec une nombreuse suite de lords cl de dames, revêtus de leurs habits les plus somptueux. En lisant les descriptions que Ton a faites de sa cour, on peut se croire transporté dans le palais d'une princesse orientale. Quand Hentzner la vit, elle se rendait, un dimanche, de son appartement à la chapelle. Il parut d'abord un grand nombre de gentilshommes, de barons, de comtes, et de chevaliers de la Jarretière; ensuite vint le chancelier avec les sceaux , entre deux lords, portant le sceptre et l'épée. Elisabeth suivait, et partout où elle jetait ses regards, les spectateurs tombaient immédiatement à genoux; elle était alors dans sa soixante-cinquième année; elle avait une fausse chevelure, de couleur rousse, surmontée d'une couronne d'or. Les rides de la vieillesse étaient empreintes sur son visage; ses yeux étaient petits, ses dents noires, son nez proéminent. Le collier de la Jarretière était suspendu à son cou, et son sein découvert, comme il convenait à une reine vierge. Derrière elle, venait une longue suite de jeunes dames habillées en blanc, et des deux côtés, se tenait une ligne de gentilshommes de la garde soldée , avec des haches dorées, et en uniforme magnifique. Le voyageur pénétra ensuite dans la salle

du banquet. Deux gentilshommes entrèrent pour mettre la nappe; deux pour apporter l'assiette, le sel cl le pain de la reine. Tous, avant d'approcher de la table , et lorsqu'ils s'en éloignaient, faisaient trois génuflexions. Après eux, parurent une demoiselle et une femme mariée, qui remplirent les mêmes cérémonies. La première frotta l'assiette avec du pain et du sel ; la seconde donna un morceau de viande à chacun des gardes a pied qui apportaient les différents services, et en même temps la salle retentit du son de douze trompettes et de deux timbales. Mais la reine dina ce jour-là en particulier, et après un court intervalle, ses filles d'honneur entrèrent en cortège, et, avec beaucoup d'ordre et de solennité, enlevèrent les plais de la table, et les portèrent dans une chambre intérieure (1).

Cependant, tout en maintenant cet appareil en public et dans le palais, tout en apprenant aux plus orgueilleux de la noblesse à connaître la distance qui les séparait de leur souveraine, elle daignait rechercher la bienveillauce des gens du peuple. A la campagne, ils avaient accès auprès d'elle en tout temps; ni leur grossièreté ni leur im port unité ne semblaient loffenfer ; elle recevait leurs pétitions avec un air de plaisir, les remerciait de leurs expressions d'attachement, et cherchait l'occasion d'entrer en conversation particulière avec eux. Ses voyages étaient indubitablement entrepris pour son plaisir; mais elle les faisait servir à sa politique, et augmentait sa popularité par son affabilité et sa complaisance envers les habitants des comte* dans lesquels el.'e faisait son séjour temporaire (2).

Delà hauteur du trône nous suivrons Elisabeth dans la vie privée. Ses talents naturels étaient remarquables: elle avait étudié sous des maîtres expérimentés, et ses connaissances en littérature étaient beaucoup plus vastes que celles de la plupart des femmes du siècle. Comme sa sœur Marie , clic possédait cinq langues; mais Marie n'avait pas la prétention de parler l'italien, ni de traduire le Testament grec, comme Elisabeth (3). On dit que la reine

(1) Hentzner, 134-6.

(2) Naunton , 88.

(3) Manuscrit de lanidowne, n» MO II. P. 159.

ko HISTOIRE D*

excellait sur l'épinctte, et qu elle comprenait la musique la plus difficile. Mais la danse était son plaisir favori , et dans cet exercice, elle déployait une grâce et une agilité universellement admirées (1). Elle conserva son goût pour cet amusement jusqu'à la fin : il se passait peu de jours sans que la jeune noblesse de la cour fût invitée à danser devant sa souveraine, et la reine elle-même daigna faire la partie dans une courante avec le duc de Ncvers, à l'âge de soixante- neuf ans (2>

Le lecteur aura remarqué plusieurs traits de son amour-propre dans ce qui précède : en voici un autre d'une espèce plus extraordinaire. Il est rare que des femmes aient la hardiesse de vanter elles-mêmes leurs propres charmes; mais Elisabeth annonça â son peuple, par proclamation , qu'aucun des portraits qu'on avait faits jusque-là de sa personne ne rendait justice à l'original : qu'à la demande de son conseil, elle avait résolu de se procurer son exacte ressemblance, du pinceau d'un artiste habile; qu'il serait bientôt exposé en public, pour la satisfaction de ses amés sujets; et que, pour cette raison, elle défendait expressément â quelque individu que ce fût de peindre ou de graver aucun nouveau portrait de sa personne, sans sa permission, ou de montrer, ou d'exposer en public, aucun des anciens portraits, jusqu'à ce qu'ils eussent été refaits d'après la copie que l'autorité allait faire paraître (3).

1 es courtisans découvrirent bientôt combien leur souveraine était avide de flatterie. S'ils cherchaient à plaire, ils étaient soigneux d'admirer, et l'adulation la plus grossière et la plus extravagante était reçue par la reine avec

(0 Stanhope écrit en 1389: «La R ... est si bien que je vous amure que six ou sept courante* , dans un matinée, oulre la musique vocale el instrumentale, forment «ou exercice ordinaire. • Lodge, h , 4t. Papiers de Sydney, i, 375, 385 ; u , 262. Lodgc, ut, 148.

(2) < Le duc de fSever» a éié honorablement traité par Sa Majesté. Elle a damé avec lui , en affectant les manières les plus gracieuse»; lui, de son côié, a usé de toutes sortes de galanterie* , lui baisant la main . même le pied, quand elle lui montra sa jambe. • A pp., 28. 1002. Eue ouvrit le bal avec lui. De Kaumrr, u , 180. • La reine se plut à mille ga'anis propos avec lui ( Virp.inio Orsini, duc de Graciano) et à danser devant lui. • 13 janvier 1602.

(3) D'après l'original corrigé par Oeil en 1563, et imprimé dans l'Archéologie, ti , 169,170.

reconnaissance, et récompensée avec bonté. Sa | soif de louanges semblait s'accroître plutôt que ! s'éteindre par la jouissance. Après qu'elle eut : pas>é son année climatérique, elle exigeait | pour ses charmes flétris les mêmes hommages i qu'on avait rendus à sa jeunesse, et tous ceux j qui s'adressaient à elle avaient toujours soin | d'exprimer leur admiration pour sa beauté, ' sous la forme de l'hyperbole orientale. Mais quelle que fût la haute opinion que la reine avait de sa personne, elle ne dédaignait pas le secours des ornements extérieurs. A sa mort, on trouva deux mille vêtements, d'autres disènt trois mille, dans sa garde-robe, avec une nombreuse collection de bijoux , dont la plupart étaient deâ présents qu'elle avait reçus des pétitionnaires, de ses courtisans, les jours de sa féte et au commencement de chaque année, et de» nobles et des gentilshommes dont elle avait honoré les maisons de sa présence (1). D'après les idées austères de l'évéque de Londres, cet anlas de parure lui parut très-inconvenant pour son âge, et il s'efforça, dans son sermon, d'élever ses pensées des ornements de la terre aux richesses du ciel : mais elle dit à ses dames que s'il touchait encore à ce sujet, elle l'enverrait directement au ciel, qu'il y irait sans baloti, et qu'il laisserait son manteau derrière lui (2).

(I ) Dans la liste des présents qu'elle recevait dans ces occasions, nous trouvons tous les articles d'habillements, jusqu'au linge de corps. Le rapport suivaut pourra peutêirc amuser le lecteur. Lorsqu'elle arriva chez le garde i des sceaux , il lui présenta un bel éventail avec un manche garni de diamants; au milieu était un bouquet, et dans celui-ci un très-riche joyau , estimé 400 liv. pour le moins. Apres le dîner, il lui donna, dans sa chambre privée , une belle paire d'épinettes : il lui présenta , dans sa chambre à coucher, une belle robe et un jupon , qui plurent beaucoup a Son Altesse, et pour se montrer reconnaissante envers sa seigneurie , elle accepta de ses propres mains une salière, une cuillère et une fourchette de belle agate. Mémoires de Sydney, i , 376. Le 6 décembre, avant sa mort, elle dîna avec sir Robert Gecil , et en reçut des présents de la valeur de 2,000 couronnes. Carte , d'après les dépêches de Beaumont, m, 701. «Lundi 6, Sa Majesté a dîné avec M. le | secrétaire. Il lui a fait divers présents, la plupart ! étaient de riches joyaux ; la reine était gaie et contente. En partant , elle refusa toute assistance pour entrer dans la barque, aussi elle se heurta le pied , tomba, et s'écorcha un pou. • t5 déc. , 1G02. Lettre manuscrite. (2) Nugaa antiq. .11 est probable , dit Harrington , que

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