CHAPITRE IV
Sous le rapport du caractère, Elisabeth semblait avoir hérité de l'irritabilité de son père. La moindre inattention, la plus légère provocation, la mettait en colère. Dans tous les temps, ses discours étaient semés de jurements; dans les emportements de sa fureur, ils abondaient en imprécations cl en injures grossières, Elle ne se contentait pas de paroles : non-seulement les dames qui entouraient sa personne, mais ses courtisans et ses plus grands officiers d'Klat, connaissaient le poids de ses mains, Elle prit au collet f laiton ; elle donna un soufflet au comte maréchal, el elle cracha sur sir Matlhew, qui l'avait offensée par l'excessive recherche de sa parure (1).
Elle avait exprimé à son premier parlement le désir que l'on gravât sur sa tombe le litre de a reine vierge.» Mais une femme qui dédaigne les apparences doit s'attendre à perdre sa réputation de chasteté. Il ne se passa pas longtemps sans que sa familiarité avec Dudlcy provoquât des bruits déshonorants, lis premiers lui causèrent quelque peine; mais ce sentiment de pudeur céda bientôt à l'ardeur de la passion. A la vue de toute la cour, elle donna à son amant présumé un appartement contigu à sa propre chambre ù coucher; el, par cet acte de cynisme, elle prouva qu'elle avait renoncé a son premier système, el qu'elle était insensible a tout mouvement de honte (2). Mais Dudley,
l'évéque n'avait jamais vu la carde-robe de Son Altesse , autrement il aurait choisi un autre texte. •
(1) Nugaeautiq.. 107, 176.
(2) Ouandra , évêque d'Aquila, ambassadeur espagnol au commencement de 1661 , informa le roi que , suivant l'opinion générale , la reine «vivait avec Dudley;» que, dans une de .ses audiences, Elisabeth lui avait parlé sur le bruit qui en courait, et pour preuve de son invraisemblance lui avait montré la disposition de sa chambre, et de sa chambre a coucher, • la disposition de su ramera «y alcoba. • Mais bientôt après , elle se priva de cette excuse: sous le préteste que l'appartement de Dudley, à un étage inférieur du palais, était malsain , elle le lit passer dans un autre, continu à sa propre chambre : «una ha- • bitadoo alla junlo à su caméra , pretestendo que la que «ténia era mal sana. > On voit ces dépêches originales a Simancas t avec plusieurs lettres d'une dame anglaise, autrefois connue de Philippe (probablement la marquise de Winchester}, qui décrit, sous les plus fortes couleurs , les mœurs licencieuses d'frisalietfa et de sa cour. Je puis ajouter ici que , bien que quelques écrivains aient refusé d'ajouter foi à la célèbre lettre de Marie , dans
i, 558, cependant presque toutes les assertions
bien que le plus favorisé, n'était pas regardé comme son seul amant : on comptait parmi ses rivaux, llallon et Raleigh, cl Oxford, et Blount, etSimier, et d'Anjou, et l'on pensa plus tard que ses habitudes licencieuses survivaient au feu des passions, au milieu des glaces de la vieillesse (1). U cour imitait les mœurs de la souveraine. Cétait un lieu, où , d'après Faunt, «toutes les énormités se commettaient au plus haut degré » (2) ; ou bien , suivant Ilarrington, « un lieu où il n'existait pas d'amour, si ce n'est Asmodée, le dieu lascif de la galanterie» (3).
Elisabeth croyait fermement, et maintenait avec zèle , les principes de gouvernement établis par son père : l'exercice de l'autorité absolue par le souverain , et le devoir d'obéissance passive dans les sujets. La doctrine par laquelle le garde des sceaux, Bacon, ouvrit son premier parlement, fut incessamment inculquée par tousses successeurs, pendant le règne d'Elisabeth , savoir, que si la reine consultait les deux chambres, c'était par goût et non par nécessité, afin que ses lois parussent plus agréables à son peuple, et non pour qu'elles acquissent plus de force par leur approbation. Elle possédait , par sa prérogative , lout ce qui élait nécessaire au gouvernement du royaume. Elle pouvait, à son gré, suspendre l'action des statuts existants, ou publier des proclamations qui auraient force de loi. Dans son opinion, le principal objet des parlements étail d'accorder de l'argent, de régler les détails du commerce, et de foire des lois pour les intéréls locaux et individuels. Elle accordait, à la vérilé, a (a chambre basse la liberté des débats; mais ce devait être une liberté décente, la liberté de dire oui ou non ; et ceux qui transgressaient celte règle étaient exposés, comme nous l'avons déjà vu plusieurs fois, a sentir le poids du la colère royale (4).
qu'elle contient ont été conOrmées par d'autres documents. Voir la no.e I, à la (in du volume.
(1) Osborn, Mémoires, 33.
(2) Bircb , i , 39 11 dit dans une autre leure : • La seule contrariété que j'aie, est de vivre où il y a si peu de dévotion et d'exercices de religion , des mœurs si généralement dissolues, et une conversation si corrompue , et que je trouve encore pire que lorsque j'ai connu ce lieu pour la première fois. • 1er août 1582. Rirch , i , 25.
(3) Nng« antiq. , 106. 1 avril 1505
;li Drvves 100, 4<W, 010, 0H, 016, 051 , 076.
Un étranger qui a été ambassadeur en Angleterre nous apprend que, sous Élisabetb, l'administration de la justice était plus corrompue que sousses prédécesseurs ( 1 ). Nous n'avons aucun moyen d'établir la comparaison ; mais nous savons que, dans la première année de son règne, la politique de Cecil avait substitué des hommes d'un rang inférieur aux anciens magistrats ; que Ton portait de nombreuses plaintes de leur tyrannie, de leur péculat et de leur rapacité, et qu'on définissait, au parlement, un juge de paix comme un animal qui , pour une demi -douzaine de petits poulets, disposerait d'une douzaine de lois (2). Nous ne nous formerons pas uue idée plus élevée de l'intégrité des hautes cours, si nous nous rappelons que les juges étaient amovibles au bon plaisir royal , que la reine elle-même était dans l'habitude de recevoir des présents, et qu'elle permettait à ses favoris et à ses dames d'en accepter aussi, comme le prix de leur intervention dans les procès des particuliers.
Outre les tribunaux judiciaires qui existent encore aujourd'hui, il y avait du temps d'Élisabelh plusieurs aulrcs cours, dont la constitution arbitraire était incompatible avec les libertés des sujets : la cour de haute commission, pour la connaissance des délits religieux ; la cour de la chambre étoilée, qui infligeait les punitions les plus sévères pour le délit, si général et si indéfinissable, du mépris de l'autorité royale; et les cours martiales, pour lesquelles la reine, par son caractère ardent et impérieux, manifestait une vive prédilection. Tout ce que l'on supposait avoir la plus légère tendance a la sédition soumettait le délinquant à la loi martiale : le meurtre d'un officier de marine ou militaire, l'importation de livres regardés comme déloyaux ou enseignant la trahison, ou l'affluence dans un même lieu de plusieurs personnes qui ne possédaient aucun moyen connu de subsistance. Ainsi, en 151)5, sous prétexte que les vagabonds du voisinage de Londres ne pouvaient être réprimés par les punitions ordinaires, elle ordonna a sir Thomas Wyllford de
(t) Du Vair, apud Carte, m , 702. Il y a beaucoup d'exemple* d'admises à la reine pour demander «on intervention. Ntiga? antiq , i , 118, 373 EU», 11,299. 2*
rie, tu, 81*.
(2; D twes «51.
faire arrêter , par les magistrats , les plus no toires et les plus incorrigibles de ces malheureux, et de les faire accrocher au gibet, selon la justice de la loi martiale (1).
Un autre abus intolérable était le pouvoir discrétionnaire que s'arrogeait la reine, de satisfaire son caprice ou son ressentiment par la surveillance ou l'emprisonnement de ceux qui l'avaient offensée. On forçait ces personnes à se présenter journellement devant le conseil, jusqu'à nouvel ordre, ou à se tenir aux arrêts dans leurs maisons; ou bien on les plaçait sous la garde de quelque autre individu , ou on les jetait dans une prison publique. Ils restaient dans cette position, selon le plaisir royal, pendant des semaines, des mois ou des années, jusqu'à ce qu'ils obtinssent leur liberté par leur soumission, ou par l'intercession de leur amis, ou par le payement d'une somme considérable.
La reine ne fut pas économe du sang de ses sujets. Les statuts qui infligeaient la mort pour opinion religieuse ont déjà été rappelés. On y ajouta plusieurs nouvelles félonies et nouvelles trahisons, pendant son règne; et l'adresse des juges donna à ces actes l'application la plus étendue. En 1595, quelques apprentis, à Ijoudres, conspirèrent pour délivrer leurs compagnons, condamnés pur la chambre étoilée â être punis pour une émeute; en 1597, un grand nombre de paysans du comté d'Oxford s'assemblèrent peur briser les clôtures, et y rétablir la culture : chacun de ces délits, comme attentoire à l'exécution de la loi, fut déclaré trahison par les juges , et les apprentisde Londres et les gens du comté d'Oxford subirent la mort cruelle des traîtres (2).
On a dit que sa parcimonie était un bienfait pour ses sujets, et que les secours pécuniaires que lui avait accordés le parlement étaient en petit nombre et peu considérables, comparativement à la longueur de son règne. Ils s'élevèrent à vingt subsides, trente dixièmes, et quaran'c quinzièmes. Je ne sais trop comment on pourrait arriver à connaître l'exacte valeur de ces dons; mais ils surpassent certainement ceux des règnes précédents, et il faut y ajouter les amendes des réfractaires, les profils desmo-
(1) Rymer.xvi, 279, 280.
(2) Procea dttat d'Uowel , 1421.