CHAPITRE V
ut
Gobham, cl s'il osait persister dans une seule charge en sa présence, lui-même n'ajouterait pas un mot pour sa propre défense. C'était là un défi hardi; mais il était fait avec une entière confiance, car Raleigh avait apporté une lettre à lui, écrite la veille par ce seigneur, dans laquelle était le passage suivant : a Pour me délivrer du cri du sang, je proteste sur mon âme, et devant Dieu et ses anges, que je n'ai jamais conféré avec vous pour aucune trahison; que je ne fus jamais poussé par vous aux choses dont je vous ai accusé; et d'après tout ce que je sais, vous êtes innocent et pur de toute trahison contre le roi, autant que tout sujet vivant; et que Dieu me traite, et qu'il ait pitié de mon âme, comme cela est vrai. »
Pour répondre à ce défi, Coke produisit, ce qu'il regardait comme équivalent à la présence de l'accusateur, une lettre écrite par lui aux lords seulement la veille au soir. Gobham y déclarait qu'étant convaincu du dessein de Raleigh, de se blanchir en le noircissant , il avait résolu de déposer la vérité et de rétracter ce que l'astuce lui avait arraché. La vérité était que Ralcigh avait excité son mécontenlcment, et poussé à ses pratiques avec Arembcrg, avait sollicité par son entremise une pension de 1500 livres pour des avis, et avait envoyé à Arembcrg comme échantillon de ses services, information de l'accord secret entre le roi et les États Généraux (1). Durant la lecture de celte pièce, le malheureux prisonnier ne put dissimuler son étonnement et sa consternation. I-orsqu'il se fut remis, il admit qu'il avait été question de pension, mais en manièrede causerie seulement; nia qu'il eût jamais employé aucun artifice pour se procurer la rétraction de Gobham, et remettant la lettre adressée à lui-même entre les mains de Ceci!, il insista pour que lecture en fût faite, afin de détruire l'effet produit par celle écrite aux lords.
La première, qui en appelait solennellement à la justice de Dieu, méritait plus de crédit, si
(1) Voyez la copie de celle lettre dans Jardine, 445. Dans cette lettre, Cobbara ne dit rien de se» première! accusations, si elles étaient vraies ou fausses; il se borne à rétracter sa protestation de l'inooeeuce de Ralenjb, selon ce qu'il savait , relativement à la trabiwn ; plus il indique d'autres faits, dootil n'avait jamais été question
l'on doit du crédit à ce qui vient d'un pareil homme. Mais c'était trop tard. L'incapacité de Raleigh à repousser la charge de la pension avait fait une impression profonde et défavorable sur l'esprit du jury, qui rendit, quoique avec une répugnance visible, un verdict de culpabilité. La grande masse des spectateurs ne l'entendit qu'en donnant des marques de désapprobation. Ils avaient vu d'abord le prisonnier avec une sorte d'horreur, comme un trattre lâche et vindicatif; mais sa défense avait changé leurs sentiments, et beaucoup d'entre eux le regardèrent comme innocent, la plupart comme un homme condamné sans preuve légale ou suffisante.
Cobham et Grey furent mis en jugement devant les pairs (22 nov.). La lâcheté et la bassesse du premier formaient un contraste frappant avec le caractère et l'éloquence du second. Cohham parut indigne du pardon qu'il réclamait comme le prix de ses aveux; Grey conquit l'estime des juges mêmes qui le condamnèrent.
L'exécution commença par les deux prêtres (29 nov.): personne n'osa demander leur grâce. On disait même que Jacques ne balancerait pas à se dérairelui-mémcdc Watson, comme de l'un des individus qu'il avait jadis autorisés à promettre la tolérance aux^ catholiques. Le jour qui précéda son exécution, le comte de Nortbampton le visita dans sa prison; et, comme il l'affirma dans la suite, lui fit avouer qu'on ne lui avait jamais fait une pareille promesse. À l'échafaud, Watson s'abstint de toute allusion à ce sujet; mais, ainsi que son compagnon de souffrances, il donna à entendre que sa qualité de prêtre contribuait plus à son supplice que son délit. On leur arracha vivants les entrailles (1).
Cl) Voyez les discours de Northampton an procès de Garnet et de ceux impliqués dans la conspiration des poudres. Watson, a l'échafaud, fit allusion aux anciennes disputes qu'il avait eues avec les jésuites, en disant : qu'il pardonnait à tout le monde, et désirait de même en être pardonné ; et particulièrement <nie les jésuites pardonnassent ce qu'il avait écrit trop aigrement contre eux , disant aussi qu'ils étaient cause de ce qui se passait ; mais qu'il pardonnait tout ce qu'ils avaient employé de ruses et d'adresse pour l'entraîner a l'action pour laquelle il était exécuté. Stowe, 831. L'inimitié était si grande en effet entre les partis, que Copley, dans sa confession manuscrite, se plaint spécialement
112 HISTOIRE DM
Parmi les conspirateurs séculiers, Brooke fut le seul exécuté (5 déc). Quant aux autres, Jacques résolut de surprendre ses sujets par un trait de celte politique dans laquelle il se croyait si profond. Plusieurs seigneurs de la cour avaient intercédé en leur faveur; leurs ennemis demandaient hautemeut leur châtiment, cl Galloway , ministre de Perth , « prêcha avec autant de chaleur contre la nonchalance et la modération de la justice, que si c'eut été l'un des sept péchés mortels. » Le roi rejeta les, prières des uns; il réprima également l'audace des autres. Enfermant son secret dans son cœur, il signa le mercredi (8 déc.) l'ordre d'exécution deMarkham, Grcy et Cobham (8 déc), et, le lendemain, envoya une lettre particulière au shérif TichLourn par Gibh, messager qui arrivait alors d'Écosse, et qui ,. par conséquent, n'étaii pas connu. Le vendredi matin, Markham fui conduit au supplice: il se plaignit d'avoir été trompé par de fausses promesses delà vie; mais, quoiqu'il ne pot dissimuler sa surprise, il ne montra aucune terreur. Lorsqu'on lui offrit un bandeau, il le refusa, disant qu'il pouvait encore voir la mort en face, sans rougir. Comme il s'arrangeait lui-même pour l'exécution, Gibb prit à part le shérif, et se retournant vers Markham, il lui dit que, comme il n'était pas suffisamment préparé, il lui était accorde deux heures pour ses dévolions particulières. Aussitôt que Markham eut été emmené, Gray fit son apparition, précédé par une foule de jeunes gentilhomme s, et soutenu de chaque côté par ses deux meilleurs amis. Le ministre qui l'accompagnait priait a haute voix; Grey l'imitait d'une voix ferme, avec le langage et la prononciation élevée delà piété la plus fervente. Ensuite il se leva, confessa son crime, et, tombant de nouveau à genoux, il pria une demi-heure pour le roi et la famille royale. An moment où il finissait, le shérif l'informa qu'il devait descendre de l'échafaud, qu'il y avait été amené par méprise, et que Cobham, suivant l'arrêt, devait mourir avant lui. Cobham donc le remplaça,' et, à la grande surprise de ses amis et de ses ennemis, il ne montra rien de ce caractère abject et faible qui l'avait distingué à
de l'Occasion de triomphe que leur chute donne aux jétuitef , Mettant combien ils étaient ennemis. »
VNGLETRRRE.
son jugement. Il monta l'échelle d'un pas ferme regarda d'un œil tranquille les apprêts de sa mort, et, reconnaissant sa culpabilité, affirma, sur l'espoir de son i>alut, que Raleigh était son complice.
En ce moment, Markham et Grey montaient séparément â l'échafaud, et chacun des trois , dans la persuasion que ses compagnons étaient déjà morts , jetait sur les deux autres des regards d'un étonnement sauvage. La foule se pressait dans le silence et l'effroi , et le* shérif, d'une voix forte, expliqua le mystère en déclarant que le roi, de son gracieux vouloir, accordait la vie à chacun des accusés. On les conduisit en différentes prisons, et Raleîgh, dont l'exécution avait été fixée au lundi, partagea la miséricorde royale avec ses complices. Jacques recueillit en entier le fruit de sa clémence: les aveux faits sur l'échafaud prouvèrent l'existence du complot; la culpabilité de Raleigh ne pouvait être mise en doute après l'assertion solennelle de Cobham, et l'habileté du roi, autant que sa clémence, lui valurent des applaudissements universels (1).
Il est évident que cette conspiration, composée d'éléments aussi hétérogènes et si facilement déjouée, offrait peu de motifs d'alarmes; cependant elle engagea le roi à se défier des puritains et des catholiques. Dès le moment où il avait traversé la Tweed, les deux partis n'avaient pas cessé de l'accabler de pétitions relatives à la tolérance religieuse. Il se sentait porté à accorder quelque peu d'indulgence aux catholiques; il le devait aux malheurs qu'ils avaient éprouvés pour la cause de son infortunée mère: il s'y était engagé par des promesses faites à leurs envoyés et aux princes de leur communion. Mais ces désirs secrets étaient combattus par la sagesse ou les préjugés de ses conseillers, et s'il avait quelque honle de violer
(1 ) Voyez our cet objet le* papier» de Bardvirke , i , 377-393 ; Lodfie, m , 215 ; Windwood , h , 2 ; les Procès d'État de Howcll, il . 65-70. Vie de Haleich par Caley, il", 5. Slowe, 828-832. Ceci! nous dit "que le but du mi fiait de voir jusqu'où le lord Cobham soutiendrait son accusation à sa mort. Markham,Copley,et Brookesby furent bannis pour la rie; Grey périt dans la Tour f après une captivité de onie ans ; et Cobham, ayant été mis en libeité, mourut l'année 1619, dans une extrême pauvreté. (Juant a Raleigh , le lecteur verra dans la suite quelle fut sa destinée.