CHAPITRE VII
lettre* patentes, les revisa el les corrigea de sa main. En donnant aux aventuriers le pouvoir de faire le commerce el de se défendre euxmêmes, il refusa celui d'envahir ou de subjuguer les autres (1); il limita même leur commerce aux pays habités par des nationssauvages et infidèles. Non content de cela , il défendit expressément à Raleigh (1617, 28 mars) d'offenser aucun des sujets de ses alliés, particulièrement ceux du roi d'Espagne ; et pour plus de sûreté, il exigea de lui la désignation écrite des lieux où il se proposait de faire le commerce, et des forces qu'il comptait employer. Gondomar, par des moyens qui nous sont inconnus , parvint à voir cet écrit, dont il envoya une copie, avec un renfort de troupes, à son frère, le gouverneur de Saint-Thomas (2).
Pendant que le vaisseau de Raleigh était dans la rivière, il reçut quelques visites de Des Maretz , l'ambassadeur de France. Elles pouvaient être de simple curiosité; mais elles attirèrent* l'attention de Jacques, et réveillèrent en lui des soupçons défavorables. L'expédition se composait de quatorze voiles; et après un long et fatigant voyage de quatre mois (17 nov.), durant lequel les éléments semblèrent conspirer contre les aventuriers, elle aborda sur les côtes de la Trinité. Il manquait deux vaisseaux; beaucoup de gens étaient morts d'une maladie contagieuse; et un plus grand nombre, parmi lesquels se trouvait le commandant en chef, étaient réduits au dernier état de faiblesse. Pour ajouter à leur détresse, ils apprirent qu'une flotte espagnole croisait dans les mers voisines, afin de les intercepter. Dans ces circonstances, on arrêta que la flotte resterait à
(1) Ryroer, xn , 789. Ouvrages de Raleigh , par Bircb, n,365.
(2) Jacque* a été sévèrement censuré pour aroir permît a Gondomar de vnir cel écrit. (/ambassadeur peut te l'êire procuré de quelque autre personne; mai* •'il venait de Jacques , le roi pouvait encore ue méiiier aucun blâme. Il eat évident , d'après même les paroles de Raleicb, que, dans louie celle négociation, il trompait
' son souverain. . Je fis part à Sa Majesté de mon intention de débarquer a la Guîaoe , néanmoins je n'ai jamais fait connaître a Sa Majesté que les Espagnols s'y fuss nt déjà établis. Je n'aurais pas eu d'autorité par ma commission pour les en cb isser. Sa Majesté n'avait donc aucune part a l'expédition contre Saint-Thomas , puisque Sa Majesté n'en avait eu d'avance aucun avis. » Adresse a lord Car(\v. Vojez la copie eiacte df Cayley, n , 138.
l'ancre , tandis que 250 hommes , dans des bateaux dirigés par Keymis, et commandés par un neveu de Raleigh, remonteraient la rivière, et prendraient possession des mines que l'on supposait. Ils débarquèrent près de l'établissement de Saint-Thomas ( 1618, 2 janv.). 1^ gouverneur fut tué, et la ville occupée par les vainqueurs. Mais il était beaucoup plus difficile et pins dangereux de traverser un bras de la rivière, et de s'avancer vers les montagnes en présence de l'ennemi. Après une courte consultation, les aventuriers mirent le feu à ia ville, et retournant à leurs embarcations, se bâtèrent de rejoindre leurs compatriotes à la Trinité.
Leur retour plongea l'infortuné Raleigh dans la plus cruelle détresse. Son fils avait péri à l'attaque de la ville; la mine, de l'existence de laquelle il avait répondu sur sa tète, n'avait pas même été découverte, et la valeur du pillage de l'établissement était trop peu considérable pour expier sa désobéissance à Tordre royal. Dans l'angoisse de son cœur, il vomit un torrent d'invectives contre Keymis , qui, ayant inutilement essayé de calmer son commandant, se retira dans sa chambre, et mit fin a son existence. Raleigh ne conservait d'espoir de rétablir sa réputation que par quelque entreprise désespérée, et en revenant en Angleterre avec un butin suffisant pour acheter son pardon. Mais avec son bonheur, il avait aussi perdu la confiance de ses compagnons : les vaisseaux abandonnaient successivement son pavillon; les gens qu'il commandait immédiatement se mutinaient et le quittaient par petites divisions; et, après un inutile effort pour se cacher sur les cotes d'Irlande, il rentra au port de Plymouth. On ne sait s'il le voulut, ou s'il y fut forcé (1).
Le malheur parut avoir abattu son courage et troublé son intelligence. 11 hésita entre les différents moyens qui s'offrirent à son esprit , jusqu'au moment où il se précipita lui-même dans le piège que lui tendaient ses ennemis. 11 s'était assuré d'un asile en France, et une bar- Ci ) \'oy« ** lettre â Windwnod , sa justification an roi , et la • Déclaration de la conduite H du voyage de sir Waller Raleiob , «etc. , dans le second vobiiue de Caylev, 100, 113, App., 82.
que l'altendait , prèle à le transporter au delà de la Manche. 11 s'y rendit, revinl, remit à un autre soir cette tentative, et refusa enfin de s'y livrer. Peu de temps après, il fut arrêté par son parent Stukeley, vice-amiral de Devon, qui avait reçu l'ordre de le conduire à Londres (27 juill. ). Les horreurs de la Tour frappèrent immédiatement sou imagination. Manoury, empirique français, son gardien, lui vendit des drogues qui provoquèrent les plus violents vomissements, et un onguent caustique qui couvrit de pustules son front, son nez, ses bras, sa poitrine, et ses jambes ; on le trouva en chemise, marchant à quatre pattes, rongeant des joncs, et jouant la folie ; et trois médecins, que Slukoley consulta, prononcèrent qu'il était en grand danger, mais non immédiat. Il se trouvait alors dans le voisinage de S.ilisbury. Jacques était dans cette ville (V août) Ne voulant pas introduire à la Tour un prisonnier attaqué d'une maladie contagieuse, il consentit, a la demande de ses amis, à ce qu'il restât quelque temps dans sa propre maison ; c'était là ce qu'il se proposait. Le capitaine King fut immédiatement expédié pour s'assurer d'un vaisseau sur lequel il pût s'échapper; mais Manoury, à qui il a ait confié son secret, le découvrit à Stukeley; et Raleigh . «apercevant qu'on l'observait de plus près , acheta de son parent la promesse de l'aider, en lui offrant un joyau d'une grande valeur, et un engagement par billet de 1,000 liv. Mai» Stukeley n'était qu'un traître, qui suivait ses instructions, qui cherchait à se procurer par tous les moyens la preuve des relations de Raleigh avec la France, cl qui rendait compte journellement au conseil de toutes les affaires relatives à son prisonnier. A Brendfort, Raleigh reçut une visite de de Chesnc , secrétaire de Le Clerc , résident français. Il eut à Londres une secrète entrevue avec ce ministre lui-même, qui lui offrit une barque française alors en rivière, avec une lettre adressée au gouverneur de Calais. 11 préféra cependant le vaisseau que le capitaine King avait frété pour lui. Au temps marqué, il se déguisa, et accompagné de King, de Stukeley, et des fils de Stukeley, il prit un bateau qui faisait voile pour Gravcsend, au bas de la rivière. Vn canot qui semblait les suivre éveilla ses craintes; la marée manqua, et ils
furent forcés de descendre à Greenwich, oo Stukeley, dès que les gens du canot l'eurent rejoint , arrêta King, et conduisit Raleigh àune taverne voisine. Le jour suivant, le fugitif Put envoyé à la Tour : Le Clerc eut défense de jwraitre à la cour (9 août), et bientôt après il fut chassé du royaume (1).
A la première nouvelle d'Amérique, Gondomar parut devant Jacques, en s'écriant : « Aux pirates! Aux pirates! Aux pirates!» Le sentiment de l'insulte faite à son souverain était excité par le souvenir du meurtre de son frère, et il ne cessa de demander satisfaction, jusqu'à ce qu'il fût appelé en Espagne, avec l'ordre de notifier que ce serait le dernier appel que son maître ferait à la justice du roi de la Grande- Bretagne (*2). Mais la colère de Jacques n'avait pas besoin d'être sollicitée par celle des autres. Il voyait dans la conduite de Raleigh une injure à sa personne, et il était résolu à punir l'homme qui avait envahi le territoire d'un souverain allié au mépris de sa défense, bien qu'il sût que le roi avait engagé sa parole pour garantir une conduite pacifique. Dominé par ce sentiment, le roi offrit, au choix de Philippe, d'envoyer les coupables en Espagne, ou de leur infliger un prompt châtiment exemplaire en Angleterre. Cinq semaines s'écoulèrent avant la réception de la réponse , et durant cet intervalle , Raleigh fut harassé à la Tour par des interrogatoires répétés devant un comité de conseillers privés et soumis à la perfide amitié de son gardien, sir Thomas Wilson, qui avait reçu lés instructions accoutumées, de s'insinuer dans la confiance de son prisonnier, de noter toute expression échappée de ses lèvres, et de tirer de lui , par des questions ou des suggestions captieuses, des aveux capables de justifier le sort auquel il était déjà voué. Mais I la réserve de Raleigh déjoua toutes les in- I venlions de l'espion , et dans ses réponses aux ; commissaires , quoiqu'il admit la tromperie par lui pratiquée sur le roi, en feignant une maladie, il maintint la pureté de ses intentions, et donna des explications sur les points les plus attaquables de sa conduite. A la fin arriva la
(1) r..iyl y, ii, App.. 91-104. Traité deSomers, n,
(V OKuvr« de Bacon , vi , 205.
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réponse de Philippe ( 15 aoûl ), que , dans son opinion Je chàt iinent devait être infligé là où rengagement avait été primitivement contracté. Alors Jacques consulta les juges : ceux-ci déclarèrent que puisque Raleigh était encore sous une sentence de mort , il était mort civilement , et ne pouvait être mis en jugement pour aucun autre délit ; mais qu'à raison de sa j récente conduite, pour avoir saccadé et brûlé la ville de Saint-Thomas, le jugement porté contre lui dans la première année du règne du roi serait mis à exécution. Quatre jours après, j on lamena a la barre du banc du roi (23 oct.): il plaida, que sa commission, en lui donnant puissance de vie et de mort sur d'autres personnes, était équivalente à un pardon; mais le président l'interrompit, en disant qu'en ras de trahison, le pardon ne pouvait se déduire implicitement , mais devait être exprimé ; et , après une exhortation convenable, conçue en termes respectueux, bien peu d'usage en pareille circonstance , il finit par ces mots : « L'exécution est admise» (1). Du moment où il I désespéra de sauver ses jours , Raleigh déploya une grandeur d'âme digne de sou caractère, t C'était, dit le théologien qui l'assista , l'homme le moins effrayé de l'idée de la mort que j'eusse jamais connu , et le plus résolu et le plus assuré, cependant avec honneur et conscience. Quand je commençai a l'encourager contre la crainte de la mort, il en fit si peu de compte, que je l'admirai. Quand je lui j fis entendre que les meilleurs serviteurs de ! Dieu , dans des causes plus méritantes que la sienne, avaient reculé à cette idée, et même un peu tremblé, il ne le mit pasen doute, mais il rendit grâce à Dieu de ce qu'il n'avait jamais redouté la mort , et dans ce moment ' moins que jamais. Car ce n'était qu'une opinion : et une imagination ; et quant au genre de mort, quelque cruel qu'il pûl sembler à dau- »res, il aimait mieux mourir ainsi que d'une fièvre ardente » (2).
Son sang-froid sur lechafaud prouva que ce n'était pas une vaine ostentation ( 29 oct. ). Tenant des notes à la main , il énumera et réfuta plusieurs charges que l'on avait portées contre
( I ) Procès d'État de llowell , ti . :;3.
'J) Hcioin(;furd de Hcaroe, i , App., ctuiv