CHAPITRE VII
pour le prince , également insupportables à la nation. Les patentes, qui assurent aux auteurs d'inventions utiles les avantages de leurs découvertes, sont les stimulants de l'industrie et du talent ; mais ces patentes avaient pour but le bien particulier de quelques individus favorisés, à qui l'on donnait , sous prétexte d'utilité publique, l'inspection sur quelque branche du commerce , ave c le droit de faire des règlements, et de forcer à l'obéissanct par des amendes et des emprisonnements.
Le comité commença par (rois patentes: l'une relative à l'existence des tavernes à bière; une autre pour l'inspection des auberges et hôtelleries-, la troisième pour la fabrication exclusive de fils d'or et d'argent ; et les recherches firent découvrir une série de fraudes et un système d'oppression qu'on trouverait à peine sous les gouvernements les plus despotiques (I). Toutes les trois furent déclarées griefs publics ('27 février); et les patentés (3 mars), sir Giles Mompesson et sir Francis Mitchell, furent traduits, pour leur conduite, à la barre de la chambre des lords. Ils recoururent à la protection du favori: il avait reçu leur argent pour le service qu'il leur avait rendu en leur procurant les patentes, et son frère, sir Edouard Villiers , avait partagé les profils. Afin de les sauver, on résolut de dissoudre le parlement ; mais un mémoire écrit par Williams, doyen de Westminster, dont l'ambition cherchait à gagner, par l'apparence du zèle , la bienveillance du roi et de son favori, démontra l'imprudence de cette mesure. Sous la direction de sou nouveau conseiller, Uuckiugham abaudouna ses amis à leur destinée ; et affectant le stoïcisme d'un patriote, il exprima le désir que, si son frère avait participé au crime, il participât aussi au châtiment. Mais Villiers était déjà au delà des mers, comme employé du gouvernement, et Ton ne pouvait raisonnablement le condamner sans lui donner la possibilité de se défendre. Mompesson lui-même, probablement par l'influence de son patron, trouva le moyen d'échapper à la surveillance du sergent d'armes. Les lords, toutefois, rendirent une sentence contre le fugitif et Mitchell, son collègue : elle portait qu'ils seraient emprisonnés, qu'ils payeraient
(t) Voyelle» Jouro., 630, 638, 540, 511, 617.
des amendes , et qu'ils seraient dégradés de la dignité de chevalier. Le roi se plaignit alors de la manière dont on avait trompé sa crédulité (27 mars); et, pour prouver son indignation contre des hommes qu'il avait secrètement travaillé à sauver, il commua, de sa propre autorité , le châtiment de Mompcssou en un exil perpétuel (I).
Mais les patentés n'étaient comparativement qu'une proie iguoble : le lord chancelier , sir Francis Bacon, en offrit une bien plus élevée et plus importante. La nature l'avait créé pour donner des lois à la république des lettres, mais l'ambition le poussa à ramper à la cour, à la poursuite des richesses et des dignités. Il ne manqua pas son but : l'adresse et la persévérance lui donnèrent la possibilité de triompher de la jalousie d'Elisabeth, du favoritisme de Jacques, et des intrigues de ses compétiteurs. Non-seulement il obtint la possession du grand sceau, mais il fut créé lord Verulam, et il venait d'obtenir une nouvelle preuve de la faveur royale, dans le titre de vicomte de Saint- Albans. Cependant , s'il avait trouvé le chemin de la grandeur étroit et difficile, sa chute n'en fut pas moins soudaine et instantanée. Il ne portait point ses honneurs avec modestie : sa vanité lavait entraîné à des dépenses sans bornes et inaccoutumées ; ses extravagances étaient défrayées par ses rapacités, et les plaideurs à sa cour, même ceux qui avaient réussi, se plaignaient d'avoir été ruinés par la vénalité du juge. Ses ennemis répandirent et exagérèrent l'accusation : on fit courir le bruit que les présents qu'il avait reçus pendant les trois années d'exercice de sa place de chancelier se montaient à 100,000 liv. sterling (*2). Jacques, qui, tout en admirant le ministre, n'estimait point l'homme , hâta indirectement
(1) Hacket, Vie de William, 49, 50. Jouro. des lords,
(2) Il parle de ce bruit dan* une lettre A Buckinfjbam. «C'est une abominable fausseté ; je n'ai jamais reçu un «ou pour aucun bénéfice ou charge ecclésiastique; je n'ai jamais reçu un sou pour laisser enlever ce que je tenais sous ie scellé; je n'ai jamais reçu un sou pour aucune commission ou affaire de cette nature; je n'ai jamais partagé avec aucun employé des proâls secondaires ou de moindre importance. Mes crimes, je les ai déclarés moi-même, j'ai confessé ma culpabilité, et n'ai point cherché d'excuse. > Bacon , vi , 91
HISTOIRE D'ANGLKTKRUK.
sa chute (19 mars), eu assurant les lords que, bien qu'il espérât que le chancelier prouverait son innocence, il était déterminé à le punir sévèrement . s'il était déclaré coupable [\).
On ne prétendait pas que Bacon eût été le premier (les grands officiers de la couronne à recevoir des présents des plaideurs devant sa cour. Il y avait longtemps que l'abus existait : le dernier souverain l'avait connu et sanctionné. Mais on observa avec raison qu'aucune suite de précédents ne saurait justifier une action illégale en elle-même , et destructive de toute impartialité, Tune des premières qualités du juge, l es communes présentèrent leur bi .l d'accusation (21 mars}, qui chargeait le vicomte de Sainl-Albans de s'être laissé corrompre par des présents dans vingt-deux circonstances, et d'avoir souffert une pareille corruption parmi ses officiers. Ce coup le terrassa, il se déroba aux regards de ses accusateurs, et sous prétexte de maladie , se mit au lit , d'où il écrivit à la chambre une lettre dans laquelle il reconnaissait l'énormité de sa faute (24 avril), et sollicitait le pardon du au pécheur repentant. Les lords exigèrent une réponse distincte à chaque chef d'accusation (30 avril) : il obéit, avoua que chacun d'eux était vrai en substance; mais il allégua, pour diminuer sa culpabilité, que ces présents n'avaient pas été reçus avant la décision de la cause, et que les plus grandes sommes ne lut avaient été remises que comme des prêts qu'il devait rembourser. On lui épargna l'humiliation de s'agenouiller comme un criminel , à la barre de la chambre qu'il avait si souvent présidée en qua'ilé de chancelier; mais le jugement prononcé contre lui fut assez sévère pour détourner ses successeurs de la répétition d'un pareil délit. Il fut condamné à payer au roi une amende de 40.000 livres (1621,3 mai); à tenir prison au bon plaisir du roi ; et on le déclara inca|>able , pour sa vie, d'appartenir à la juridiction de la cour, de siéger au parlement, et de servir son pays dans aucun emploi d'honneur ou a émoluments (2).
On me permettra, sans doute, d'achever ici en peu de lignes l'histoire de cet homme
(1) Journaux , 563.
(2J Journ. de» lord» , 53, 75, 84, t*3, I0o.
extraordinaire. On ne peut douter de sa culpabilité; mais s'il se fût soumis patiemment à son sort , s'il eût consacré aux travaux littéraires cette force intellectuelle qui en fait le prodige du siècle, il eût relevé son caractère, et rendu d'immortels services à l'humanité. Il revit, il est vrai , ses premières œuvres ; il les fit traduire en latin, et il écrivit la vie de Henri VII ; mais ce ne furent que des tâches ingrates, suggérées par l'autorité, et accomplies avec répugnance. 11 tournait toujours ses regards vers la terre promise d'Égypte, les faveurs de la cour; indépendamment de sa liberté et de la remise de sou amende, faveurs qui lui furent accordées, il ne cessa d'impor- | tuner pour obtenir une pension et un emploi. ■ Dans cette vue, il continua de fatiguer le roi, I le prince, et le favori, de ses lettres : il pré- | textait ses anciens services; il cherchait à : émouvoir la pitié par les plus humbles prières, î et à recouvrer leur faveur par les plus honteuses flatteries. Maison ne reçut ses pétitions qu'avec froideur, et on le traita avec dédain. La chute de toutes ses espérances influa sur son tempérament, et détruisit sa santé; et il mourut cinq ans après sa disgrâce, victime d'une ambition aveugle et irompée (1) ( 1626, 9 mai ).
On présenta à la chambre des lords quatre autres actes d'accusation, pendant la session. Sir John Rennet, juge à la cour des prérogatives de Canterbury, fut accusé d avoir per-
(t) La bassesse de Bacon, si peu digne de ses talents et de sa srienre. *e montre entièrement a découvert daot les lettres qu'il écrivit depuis sa disgrâce jusqu'à sa mort. Bacon, «i, 280-391. Il eut une fois l'iulenlion d'attaquer la validité du jugement qui le condamnait , I* paît»
I qu'il avait été rendu dans une session durant laqueltf l'assentiment royal n'avait été donné a aucun bill , si et n'est a celui du subside ; d'où il inférait que toutes tel procédures étaient seulement commencées, et non complètes; 2" parce qu'il n'avait pas été enregistré au greffe, et seulement reLté dan* les journaux écrits par le greffirr. Il consulta le savant S<lden, qui répondit que quoique d'accord avec lui sur le second point, il durerait i rialivemenl au premier , vi , 308-3 10. On dit qu'il mourut pauvre. Les legs nombreux et considérable* qui remplissent son testaineut, daté seulement de qurlqurt semaines avant sa mort , prouveraient le contraire , si ses exécuteurs u'avaieut pas refusé cette charge, ce qui peut faire présumer qu'il ue laissait pas de quoi payer.
' Ibid.llMlO.