‹ Histoire d'Angleterre, Volume 2Chapitre 23 sur 31 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

^ f ' V-ENB.I VIII.

De Tan 1^09 à l'an 1547.

Henri VlII entrait dans sa dix-huitième année , lorsqu'il se mit à la tête du çouvernem^t. Aucun avènement au trône ne parût accobîpagnë d'ufte réunion de circonstances phis favorabtes. Ce prince devait à la sagesse et à la pruclence de son père tin royaume paisible, des finances en bon ordre, et une hérédité incqutestable ; il tenait à la maison de Lancasfire pat* son père, et à -celle d'York par sa mère; il possédait l'amitié de tous les souverains de jl'Europe , et chaque jour vèyait accroître la puissance et Tes richesses de ses sujets. L'Anglais semblait accueillir avec transport les arts et le commerce, introduits depuis peu dans le royaume. Le jeune roi était beau et bien fait ; il avait une adresse extrême dans tous Içs exercices du corps; son air franc et ouvert disposàit tous les cœurs à l'aimer ; adoré de ses sujets, tout paraissait lui sourire. Le vieux roi, qui était fort savant, avait donné lui-même à son fils toutes les connaissances que l'on pouvait acquérir k Cette époque , et Henri , avant l'âge de dix-huit ans, était éminemment instruit, surtout en théologie.

Mais, malgré ces heureuses circonstahces, Henri prouva bientôt qu'elles ne sont qu'un faible moyen

HENRI VIII

d'acquérir un grand caractère. Ses perfections taient purement que les dons de la nature et le résultat des soins assidus dè son père; il lui manquait des avaptages plus réels, un bon cœur et un jugement sain; ce déi&ut proyenait de son organisation. Son instruction ne servait qu'à enflammer sdn orgueil , et non à corriger ses iùcltnations vicieuses. L'amour de ses sujets s'exhala dans leurs flatteries, et ce brillant météore l'égara sans retour.

Ses grandes richesses , au lieu de servir à sou* lager son peuple ou à augmenter sa puissance, ne contribuèrent qu'à fournir à ses débauches ou à satis£sdre la rapacité des ministres de ses plaisirs. Heureux û ses £stutes n'eussent pas été plus graves ! Màis Henri , se rendant plus couj^able de jour en jour, devint le tyran de son peuple ; ses cruautés inspirèrent bientôt l'effroi , et quelque favorâbles qu'aient pii être les résultats de ses mesures, tout ' cœur humain se révoltera toujours contre les motife qui les lui firent prendre;- et les moyens qu'il employa pour parvenir à ses fins.

Le premier acte qui fit présumer que ce règne serait bien différent du précédent, fiit Fexécution d'Empson et de Dudley , coupables envers le peuple, pour avoir favorisé la rapacité du dernier roi. Ces deux personnages furent cités devant le conseil , afin de rendre: compte de leur conduite ; Empson prétendit, dans sa défense, que ses actions, au Keu d'exciter lejblâme public», méritaient plutôt une récompense et l'approbation générale* Quoiqu'une

iG.

Ifcrupuleuse exécution des lois fut le seul C|;ime dont lui èt Dudley fussent accusés , quoique* ces lois eussent été établies par le consentement unanime du peuple, Empson et Dudley fprent envoyas à la Tour, satis aitcun égard à leurs réclsunations. Peu de téms aprèà ils ftiretit mis en jugements Le strict accomplissement de leur devoir ne pouv^t être aHégué côntre eux commnè crime, et cependant le peuplé demandant teur punition, ils furent accusés d'être entrés dans une conspiration contre lè roi actuel, fet d'aVoir voulu s'emparer, par la. force , de l'administration du gouvernement. Rien n'était pluà invraisemblable que cette imputation ; cependant le jury fut tîellement influencé par le préjugé populaire, qu'il prononça hne sentence contre eux , et Tun et l'autre furent exécutés peu de tems après, parmi warrant^ du. rai.

Cette mesure, qui montrait une injuste condescendance pour les clameurs populaires, fut smvie d'une àutre bien pluRpr^tididable aux intérêts de la nation, quoiqu'ellte fût encore plus agréable mi peuplé.

Le pàpe Jules II remplissait alors tôute l'Europe du bruit de ses intrigues et de son ambition. La plus grande partie de son ressentknent était dirigée contre Louis X*ïi roi de France, qui était en possession de plusieurs provinces conâdérables de l'Italie , dont le pape espérait l'éloigner. Dans ce* dessein, il entra dans un traité avec Ferdinand, roi

' An de J. C, i5ii.

» F^pèce de lettre de cachet, ou permission spéciale du roi. A. M.

HENRI VIM

d'Ëspagae, et Henri, roi d'Angleterre. Il leur promit les avantages les plus propres à énflanuner leur ambition, s'ils voulaient oonsentir à diriger leurs armes contré Louis X|I , tandis que lui s'e^* forcerait, de l'occuper en Itali4k Henri, qui n'avait d'aulre but que la gloire de cette expédition et l'espérance de recevoir le litre de roi trè&ichrétû^ , que le pape avait promis d'ôter ti Louis XII pour le lui transmettre, consentit & défendre la caisse de Jules II. Il ass^smUa son paiement ' qui lui accorda prompCement Jes subsides nécessaires aux firais d'une entreprise que le«peuple par^aissaijt lavoriser. L'esprit chevaleresque n'était pas encoi'e ét6Wt en An^^bterre, et le royaume de Fra^i^ était toujours pour «lie un objet d'envie; Henri, d'accord xaviec le. peuple anglais , ne songea, plus qu'à c^te conquête. Ce ùit.m vain que hs hpnmms le$ plus {>rudefts de son consul lui i^eprés^tèrent; que ia guerre sur le coQiti^eiil: ne pouvait qu'être nuisible adix intM^ du royaiwie; que^ loin dd Tenrichir , ©lie l'épMÀseraU ; que l'Angleterre, par sa iétuation, ne p<>uv$ut prétendre à un empire étendu. Le jeune roi^ sourd à toutes tes nemonirances ^t plein d'une gr^oide JtiKleur milij^giret résol&t d'en- :treprendre kt guerre. I^ marquis de Dor^et fut envoyé k Foiatarabie avec un ^orp^ d'armée considérable, afin d -assister aux opérations Ferdinand ; mais ioe monarque arii&cteux ^t déloyal, qui n'avait aucime intention réelle de Ijenir 5a parole, ne seconda nullement les efforts des Auglais , ce

* An cle J. C. , 1 5 1 2 . '

a46 HISTOIRE I>'aNGL£T£IIR£.

qui les obligea k revenir en Angleterre, sans avoir rien effectué.

\ine flotte con^dérable fut équipée peu de t^xis après ' ; lé commandement en fut confié à sir Édouard Hovsrard qui se présenta devant Brest, où était la flotte française, et offrit le combat. ^ JLés Français, qui avaient des farces inférieures à celles de l'ennemi , se déterminèrent à attendre un r^fort qui venaif de la Méditerranée , soUâ le commandement de Préjan de Bidoux ; mais le brave Howard conçut le dessein ^ foire échouer leurs projets. Préjan^ parut bientôt, accompiagné de six galères; à peine s'était-il réfugié derrière des batteries placées sur lés rochers qui étaient à sa droite et à sa gauche, que Howard vogua vers lui, suivi seulement de deux galères et de quelques barques remplies <i'officiers distingués. Dès qu'il fut èn présence du vaisfseau" de Préjan , il jeta le grappin et sauta.à bord> ainsi qu'un Espagnol nommé Carrox et dix-sept Anglais. Dans ce mcxnent, le câble qui attachait les deux ^isseaux ayan^ été coupé par l'ennemi , l'amiral tomba entre lefe mains des Français; cependant il ne continuait pas moins à combattre avec une ^^rdeur et un courage extrêmes ; mais repoussé près dû bord par les piques ennemies, il fut précipité dans la mer, où il périt.

Les Anglais, après ce malheur, se retirèrent de devant Brest, et la flotte fra^jaise demeura quelque t^tfts en possession de la mer.

Cette légère défaite ne servit qu'à augmenter

' Aft^de J. C, 1*5^1 3.

HENRI VIII. ^ a47 l'ardeur du roi 6,t à lui donner le désir de se yenger. n envoya promptement à Calais un corps de huit mille hommes , sovs le commandement du comte de Shrewsbury, et, peu de tèms après, un autre corps de six mille hommes, commandé par lord Herbert», suivit le premier. Henri, à la tête du corps d'grmée principal et de Farrière - gardg , se rendit à Calais , accompagné d'une grande partie de la noblesse anglaise. Bientôt un personna||||||||^' haute importance vrat se joindre à lui : ce fut Maximilien luirmên^, empereur d'Autriche, qui, s'étant trouvé dans l'impossibilité de renjplir rengagement qu'il avait pria énvers le rpi d'Angleterre, de lui fournir huit mille Hommes , voulut au moins se réunira l'armée anglaise avfec quelques Allemands et des soldats flamands , qui donnèrent aux nouvelles troupes de Henri ua e?:emple utile de discipline n^ilitaire. L'empereur lui-même s'enrôla au service de l'Angleterre , >porta la croix de Sain t- Geoîrges, et reçut, comme sujet du roi d'Angleterre, la paie qui était de cent couronne* par joiir.

Henri se trouva alors à la téte'4!w^6 armée formidable ; cinquante mille hommes devaient faii^ supposer que, la France deviendrait infailliblement sa proie, d'autant plus que ce royaume n'iétait pas menacé seulement par l'Angleterre ; les Suisses, -Md'un autre côté, ♦avec vingt-cinq mille hommes, se disposaient à l'epvahir, tandis que Ferdinand d*Arragon , qui ne voulait se lier par aucun traité , attendait une circo%stance favo^^ble pour l'attaquer avec avantage. ^

HIStOIRÊ I>'aNGL£T£RR£.

Jamais la monarchie française n'avait encore été dans une situation si déplorable; elle avait tout à craindre ; mais les erreurs dans lesquélles tombèrent ses nomblreux assàillans contribuèrent à son salut. LesSuisses firent un traité avecLaTrimouille^ gé^iéral français , qui , certain d'âvance que son maître désavouerait ce qu'il avait fait, consentit à sîmer les conditions qu'ils lui proposèrent. Ferdi* i^BI continua à rester tranquille spectàteur , attendant vainement le moment où ses alliés eflfectueraient quelque coup décisif; et Henri perdit son tem3 à faire le siège de différentes villes qui ne pouvaient ni assurer ses conquêtes ni augmenter sa gloire. ,

Le premier de ce^ sièges ifut celui de Térouenne en Picarjjie ; il l'occupa pendant plus d*uû tnois , quoique la garnison fût à peine composée de deux mille hohimes.

Les assiégés ayant manqué de provisions, on fit, pour les secourir , une tentative hardie et désespérée qui" eut quelque siiccès. Un capitaine français, nommé £*ontrailles, coïkdmsit un corps de huit cents, hommes ^ dont chacun portait derrière lui un sac de poudre k ç^on et déi|x quartiers de lard. Fontrailles, suivi de ce petit nombre d'hom* mes, fit dans le cftmp anglais ulie irruption hardie et inattendue ; synnontant tout^ espèce de résiVstance, il parvint jusqu'à un des fossés de la ville, où chaque cavalier jeta proraptement son fardeau , et, retourniant imiîjpdiatement^sur ses pas, il fut assez h^^^ux ,^ une seconde fois pour se frayer un

HENRI VIII

passage à travers l'armée anglaise, et ne perdit que trè$-peu de monde.

Mais la cavalerie chargée de protéger la retraite n'eut^^as autant de succès , quoiqu'elle fât comâiandée par l'un des plus hardis et des plus braves capitaines de l'armée française. Dès qu'elle aperçut les Anglais, elle fut saisie d'ime tdle frayeur, qu'elle prit la fuite, et un grand nombre des meilleurs oMcîers irançiUs furent faits prisonniers.

Cette acti(Hi fut appelée par les Français la bataille de Guînegate^ du nom de la place où le com^ bat fut livré. Les Anglais la nommèrent la journée des éperons, car les Français, ce jour -là, firent plus d'usage de leurs éperons que de leurs épées. ' Après cette victoire qui aurait pu être suivie de conséquences importantes , si le Vainqtieur s'était dirigé vers Paris, le roi s'obslina à rester, afin de réduire cette petite ville qui , après une résistance opiniâtre, se rendit enfin. Henri, triomphant, se glorifia alors d'une victoire qui ne pouvait racheter ni le sang versé iii le tems perdu.

D'une erreur Jl tomba dans une autre; il entreprît de faire le siégé de Tournai , grande et ridie ville de Flandre, qui ap{»rteaait alors aux FVamçais. Quelque court que fat <5e siège , il ne servit qu'à retarder le but important, qui était la conquête de la France. Henri, éçorgueilii de ses succès frivcJes, résc^tit tout-à-coup de renvoyer son armée, en apprenant que les Suisses s'étaient retirés. Il revint donc en Angleterre, où la flatterie s'efforça de vanter la gloire de son expédition ridicule. Dès ce mo-

u50 HISTOIRE D^^NGLETERRE.

Tùmt la paix fut conclue entre les deux royaumes, et Henri ne s'occupa plus qu'à dissiper en folies ces immenses trésors amassés par son prédécesseur dans des vues bién différentes. ^

Pendant son séjour sur le continent, ses armées eurent dans le nord de l'Angleterre un succès beaucoup plus important.. ^ ^

Les Écossais, qui saisissaient toujours avec empressement l'occasion de chercher querelte à leurs voisins , lorsqu'ils étaient en débats àvec la fVanCe ^ déclarèrent la guerre aux Anglais. Le rôi d'Écosse, après avoir réuni toutes les forices de son royauihe, passa la Tweed avec une armée de cinquante mille hommes, et ravagea toute la contrée du Northumberland, située sur le bord de cette rivière; mais son armée étant nombreuse et le pays fort stérile, bientôt elle manqua de provisions , ce qui força plusieurs soldats à déserter et à retourner dîtfls leurs montagnes. <

Lé comte de Surrey, à la tel e de vingt-six mille hommes, s'avança alors vers les Écossais qui étaient campés sur tm plateau aii pied des naontagnes de Cheviot* La rivièré de TUl , qui se trouvait entre les deux armées , empêcha d'abord le combat. Le comte de Surrey envoya défier l'ennemi, et l'engagea à descendre dans la plaine de Flodden, afin que les deux arniées pussent essâyer leur valeur sur un terrain égal. Cette proposition n'ayant point été accejptée, le comte feignit démarcher sur Berwick, ce qui détermina les Écossais à attaquer Tarrière - garde ; ils mirent le feu à leurs

HEirai vin. aSi

cabales et descendirent la montagne. Le comte de Surrey, profitant alors de l'épaisse fumée causée par ' ce feu , passa la petite rivière qui avait d'abord empêché les deux partis d'en venir aux mains. Le combat étant devenu inévitable par ce mc^en, chacun.se disposa à l'attaque avec ordre et régularité.

Les Anglais partagèrent leur armée en deux lignes. Lord Thomas Hôward conduisait le corps, principal de la première; sir Edmond Howard commandait l'aile droite, et sir A^armaduke^ constable, l'aile gauche. Le comte de Surrey était à la téte de la seconde ligne ; lord Dacres et sir Édouard Stanley le secondaient à la droite et à la gauche. De l'autre côté, les Écossais présentaient trois divisions à l^nnemi ; le milieu était commandé par le roi lui-même; la droite ^ par le comte de Huntley, et la gauche^ par les comtes dfe Lenox e^ d'Argyle ; une quatrième division , sous le comte de Bothwell, formait un corps de réserve. Lord Huritley commença l'att^ique, et^ chargea la division de sii^ Marmaduke, constable, avec une telle impé* tuosité 9 qu'il y jeta la confusion ; mais il fiit secouru si à propos y que les soldants se ralUèrent bientôt* et le combat devint général. Les deux armées, se défendirent avec une ardeur incroyable, jusqu'au moment où les Highlanders ' , incommodés par l'artillerie anglaise, fondirent, Tépée à la main , sur le corps principal , commandé par le

' Les Higbianders sont les habitans des hautes terres ^ ou les montagnards de TÉcosse. A. A.

^52 HISTOIRE DA.1IGLETERRE.

comte de Surrey. Jacques était à leur té^ avec la noblesse la plus distinguée. Ils s'élancèrent avec tant de rapidité, que la dernière ligne ne put avancer à iems pour les soutenir, et un corps d'Anglais empêcha leur retraite. Jacques, presqu'enveloppé par l'ennemi, re&isa cependant de quitter le champ de bataille lorsqu'il en était encore tems ; il descendit de cheval, et rassembla autour de lui son petit corps d'armée ; dans cette position , il com* battit avec un tel courage , qu'il ranima l'ardeur de ses soldats , et la mêlée recqnmiença. Les Anglais furent obligés de recourir une seconde fois à leur artillerie et à l^rs flèches, ce qui fit un ravage terrible. La nuit força enfin les combattans à se réparer, et au lever du jour lord Howrard acquit la certitude qu'il venait ^ remporter une grande et glorieuse victoire.

Les An^ais Ae perdirent aucune personne de distinction ; m%is la fleur de la nobl^se écossaise périt dans ce combat mémorable. Dix millehomcmes furent tués , ét u» cadavre, que l'on supposa être celui du roi, fîit envoyé à Londres, où il resta quelqpie tems sans sé^^ure^ d'après une sentence d'excommunication, qui avait «été ImiGée contre kii, pour s'être ligué avec la France contre le Saint^îége. «

Mais, sur le rapport de Henri VHI qui prétendit que Jacques, avant sa mort, avait montré t]uelques marques de repentir^ l'absolution lui fu4 accordée, et son corps fut enterré. Le peuple éçossais'demeura cependant convaincu que le roi

HENRI VIII. 253

vivait encore, et le bruit se répandit qu'il était parti secrètetnent pour faire un pèlerinage à Jérusalem.

Ces Succès ne servirent qu'à enivrer Henri, et tandis que d'un côté ses plaisirs seuls* occupaient son tèms, de l'autre, des préparatifs pour de nouvelles expéditions épuisaient ses trésors. Gomme on devait supposer avec vraisemblance que les vieux ministres qui avaient été désignés par son père pour le diriger, ne consentiraient pas facilement à seconder ses projets frivoles, Henri avait cessé, depuis quelque tems, de lés consulter, et il avait mis toute sa confiance en lîiomas , depuis cardinal Wolsey. Ce- favori complaisant flattait toutes les passions de son maître, et le secondait dans tous tes plans que lui faisait concevoir son caractère ardent et impétueux. Il était fils d'un gen-^ tilhomme d'Ipswic et non d'un boucher , comme on le rapporte communément ' . Il fut envoyé au collège d'Oxford de si boline heure, qu*à quatorze ans il était gradué ; aussi le nommait-on le jeune bachelier. Dès qu'il fat sorti du coUége, il ne tarda pas à obtenir de l'avancement, et bientôt il fat (àit recteur de Lymington, par le marquis Dorset, dont il avait élevé les eniâns.

Il* y avait peu de tems qu'il jouissait de cette charge, lorsqu'il se fit une mauvaise affaire avec la justice, pour s'être enivré et pour avoir causé du trouble chez une femme du voisinage. Cette aventure scandaleuse ne contribua point cependant à

' Hume , toTO. iv , pag. 1 55. A. A.

a54 HISTOIRE d'angleterre.

retarder sa fortune , car il fut recommandé , peu de tcms après , comme chapelain , à Henri VIII qui l'employa dans une négociation se&ète, relativement à son mariage projeté avec Marguerite de Savoie; il s'en acquitta avec une telle habileté, qu'il obtint du roi les plus grands ^loges.

Ce prince, lui ayant donné ensuite une mission pour Maximilien qui demeurait alors à Bruxelles, ïut surpi:;is de voir Wôlseysè présenter devant lui au bout de troisr jours. Présumant qu'il était coupable , il le réprimanda sévèrement du délai qu'il avait^ipporté à exécuter ses ordres ; mais l'étonné^ ment du roi fut extréme,Iorsqiie Wolsey lui répondit qu'il revenait de Bruxelles, et qu'il avait rempli avec succès les volontés de sa majesté.

Sa promptitude, en <îette drconstaïice, lui valut le doyenné de Lincoln , et, revêtu de ce titre , il fut présenté au jeune roi par Fox , évéque de Winchester, qui avait l'espoir que les talens de son prot^é parviendraient à supplanter le comte de Surrey, favori actuel. Les conjectures de Fox furent vraies et ses espérancès ne tardèrent point à se réaliser; car Wolsey ayant été placé à la cour peu de tems après , il entra dans le conseil privé, et eut alors de fréquentes occasions de flatter le jeûne roi et de s'insinuer dans ses bonnes grâces , en paraissant à la fois complaisant , soumis et entreprenant. . /

Il mettait en usage tous les moyens possibles pour plaire à son maître; chantant, riant et dansant avec les jeunes débauchés de la c#ur ; ni son

HENRI VIII. Îi55

âge (il avait alors près de quariàïite aus), ni le caractère respectable dont il était revêtu, ne pouvaient lui servir de frein ni de motif pour Tenga*gera réprimer, par une sévérité qu'on eût trouvée hors de saison , la gaité licencieuse de ses compagnons de piiisir. *

Un caractère de cette e^èce ne pouvait manquer de convenir à un moniarque aussi vicieux et aussi iaiblei que Henri. Wolsey devint bientôt ^n favori , et l'administration générale des affaires ne tarda pas à lui être confiée. Le peuple commença alorskà munnurer ; il voyait avec dégoût les basses complaisances du nouveau favori , et il sup^ portait avec indignation son arrogance. Depuis long^tems déjà, l'orgueil et le luxe insolent du clergé étaient regardés avec mécontentement ; aussi l'élévation subite de Wolsey ne servit-elle qu'à jeter un jour plus odie^x sur ce corps qui n'était déjà que trop l'objet de l'aversion publique. Wolsey^ placé alors en évidence, développa chaque jour davantage son cai;actère, et la haine du peuple s'en augmenta *i

Quelqu'insatiable que 0t en lui l'amour des richesseJ, il était d'une prodigaUté et d'une magnificence extrêmes dans ses dépenses. Son génie vaste

' Gé ne fut que dans le quatorzième siècle que lès é^éques anglais commencèrent à s'introduire dans le ministère. Henri. VU et Henri VIII les préféraient aux laïcs , parce que, n'ayant point de postérité , ils étaient censés devoir moins voler. Et dans les tems de troubles qui précédèrent ce règne , les prélats ministres ne risquaient pas tant que les laïcs, parce que, suivant les lois, aucun ecclésiastique . ne pouvait être mis à mort pour quelque crime que ce fût. ( Note de Brîssot de JV nrville aux Lettres sur P Histoire éP Angleterre, )

2j6 histoire I> ANGLETERRE.

et profond lui permettait non-seulenaent d'exécuter les entreprises les plus difficiles, mais encore d'en embjcasser un grand nombre à la foisv Ambitieux, mais plus désireux encore de gloire, souple, insinuant et persuasif ; d'autres fois , haut et impérieux, il était tourrà-tour fier avec ses égaijQc et afËsd)le avec ses inférieurs : tyran du peuple , mais se montrant toujours libéral pour ses amis; plus généreux que reconnaissant, il était né enfin pour obtenir partout un Ascendant suprême ; mais trop vain pour cacher sa supériorité , il aurait ^craint d'en affaiblir l'éclat. , # >

A^ant été promu à l'archevêché d'York, il se démit de l'éveché de Lincoln; après la prise de Tournay , le siège épiscopal de cette ville lui fut accordé; de plus, il obtint,. à très^bon marché, les revenus de Bath, de Worcester et d'Herefo^d^ évechés occupés par des Italiens qui se trouvèrent heureux de donner une partie considérable de leurs revenus , pour ol^enir 1^^ pernnssion de demeurer en pays étrangers. X)'autresbéi|éfices furent encore ajoutés à l'archevêché d'York, tels que celui de Durham et celui de Winchester ; mais plus la fortune se plaisait, à favoriser Vfolsey, plus so^ amjbitjon semblait s'accroître.

Le pape, remarquant l'influence qu'il avait sur le roi, conçut le désir de le mettre dans ses intérêts, et lefit cardinal'. Sa maison se composa alors de huit cents personnes dont plusieurs étaient chevaliers et gentilshommes. Des gens , même de la première

' Ande J. C. i5i5.

HENRI Vin.

noblesse, plaçaient leurs enfans dans sa maison, conmie étant le lieu le plus convenable pour leur éducation, el quiconque parvenait à se distinguer par quelqu'art ou par quelque science, obtenait les faveurs du cardinal , et finissait souvent par être récompensé d'une manière grande et généreuse. Il est le premier ecclésiastique de l'Angleterre qui ait porté de l'or et de la soie , non-^seulement sur ses habits, mais encore sur les harnais et les ornémens de ses chevaux.

Ces différens honneurs ne se bornèrent pas là: peu de tems après qu'il eut été créé cardinal, le pape lui conféra le titre de légat , espérant , par ce moyen, l'engagera épuiser les trésors du royaume, sous le prétexte de les employer pour une guerre contre les Turcs; mais dans le véritable but de remplir 305 propres coffres. Effectivement, Wolsey servit sî bien la cour de Rome, que, pour le récompenser , la dignité de légat lui fîit conférée pour la vie, et il réunit à la fois les titres de légat, de cardinal, d'archevêque et de premier ministre.

Bientôt Warham , chancelier et archevêque de Cantorbéry, - homme d'un caractère doux et modéré , aima mieux se retirer des emplois publics , que de soutenir une querelle inégale avec le puissant ministre. Wolsey s'empara aussitôt de la chancellerie, et exerça les devoirs de cette charge avec une impartialité et des talens retaarquables. Le duc de Norfolk, voyant que les trésors du roi s'épuisaient, et que son goût pour la dépense augmentait chaque jour, se décida à se démettre de II. 17

sa charge de trésorier , et se retirade ta cour. Fox, évêqw de Winchester, qui avait été l'instrument de la fortune de Wolsey , s'éloigna également , dégoûté de tous les abjas dont il était témoin; et Iç duc de Suffolk, abandonnant aussi ki cour, prit la résolution de vivre dans la solitude. Wolsey, profitant adroitement de leur mécontentement, les remplaçait aussitôt, soit par sqd activité per«sonnelle,)Soit par les créatures qui lui étaient dévouées.

Quelque grande que fut alors l'étendue de son pouvoir, ce ministre insatiable n'était cependant pas satisfait : il obtint du pape une bulle qui lui donnait le droit de créer des chevaliers et des comtes, de légitimer des bâtards ; d'accorder des dçgrés dans les arts , dans les lois , dans la médecine, dan^ la théologie, et de donner^ enfin toutes sortes de dispenses. Tant d'orgueil çt de puissanœ ne pouvait manquer d'offenser grièvement la noblesse ; mais quels que fussent le mécontentement et la haine de chacun, personne n'osa témoigner son indignation, tant était grande la terreur qu'inspirait son caractère vindicatif. , • .

Afin de détourner l'attention publique, et de distraire l'envie excitée par une dévation aussi extraordinaire , il se, détermina à entrer en, relation avec François P', roi de France, qui reaherchait avec empresseinent toutes les occasions de flatter sa vanité. Ses efforts réussirent enfin, et, en conséquence des désirs de ce monarque, le cardinal persuada à Henri de rendre Tournay aux Français.

HENRI VIII. '

Une entrevue fut déterminée entre les deux princes*. Ce congrès, qui coûta des sommes énormes, fut tenu entre Guisnes et Ardres, près de Calais , sur lé territoire anglais , par égard pour Henri qui consentit à traverser la mer. Les deut monarques, s'étant salués réciproquement, de la manière h plus affectueuse y se retirèrent dans une tente éïévée à ce dessein,, où Henri Se disposa à Kre lès articles de ieur alliance. En prononçant ces mots : « Moi, Henri, roi» il s'arrêta un moment^ puis il ajouta seulement « d'Angleterre, » sans dire : « et a dé France, i> ce qui était le style habituel des monarques anglais. François P*", remarquant cette délicatesse , exprima pâr un sourire le plaisir qu'il éprouvait. Bien ne pouvait surpasser la magnificence de la noblesse anglaise et française dans cette occasion; plusièuts seigneurs contractèr-ent des dettes considérables, et l'économie d'une vie entière fut à peine suffisante pour payer les extravagances de quelques jours.

Il y eut quc^ue chose dé baa ët d'humiliant dans la méfiance qui se montra d'abord entre les deux princes; ils ne se rencontraient jamais sans avoir chacun de leur côté une égale quantité de ^rdes. Chaque pas était minutieusement réglé ; ils s'étaient imposé Tébligation de passer l'un et l'autre à la même heure, dans le point de séparation étâbU entre les (teux villes, et lorsqu'ils allaient rendre visite aux reines, dans le même instant que

' Au de J. C. , i5jo.

260 tlISTOfRE d'aNGLETE^RC.

Henri entrait à Ardres% François se rendait k Guisnes pour se remettre entre les mains des Anglais. Mais François, regardé justement comme rhomme le phis galant et le plus poli de l'Europe , mit bientôt fin à une manière d'agir si peu con- £trme à la loyauté et à la franchise. Étant un jour actompagné de deux gentilshommes et d'un page seulement, il se rendit directement à Guisnes, et s'écria , dès qu'il aperçut les gardes anglaises, qu'il se rendait leur prisonnier, et désirait être conduit à leur maître. Henri fut extrêmement étonné à l'aspect de François ; il courut à lui , et le serrant dans ses bras : « Mon frère , lui dit-il , vous me causez la « plus agréable surprise, et vous me donner l'exem- « pie de la confiance que je dois placer en vous: « dès ce moment , je me rends moi-même votre a prisonnier. » Otant alors de son cou im collier de perles d'une grande richesse , et le mettant e celui de François ^ il le pria de le porter pour l'amour de lui. François l'accepta, et, lui ayant donné en échange un bracelet qui avait le double de valeur ^ il insista pour qu'il consentît à le porter à son toun

Le jour suivant^ Henri se rendit à Ardres,sans aucune suite, et, depuis lors, la confiance parut établie entre ces deux monarques qui employèrent le reste du tems en fêtes et en tournois.

Ils firent publier, dans toutes les principales villes

' Le signal de leur départ était donné par le feu d'tine couleu- -vrine. A. A.

HEirni VIII. a6i de l'Europe , que Henri VIII et François I*^ , secon* dédde quatorze cïiampions, étaient réuûis dan& le^ pkipes de ï^cardie , et se disposaient à répondre au défi de tous ceux qui se présenteraient , revêtus de titres de noblesse. Les deu% rois , couverts de brillantes armures 9 entréreht donc dans la lice, François étant, eiitouré des gardes de- Henri, et Henri,' de celles de François. Ils étaient les plu9 beau^ hommes de leur tems et le^ plus adroits dans les exercices militaires. Les femmes étaient juges dans cçs fêtes de chevalerie , et elles avaient droit de mettre fin au combat, lorsqu'elles le-ju^ geaient à propos. Il est probable que l'adroit monarque français voulut flatter l'amour-propre de Henri en lui laissant l'avantage du tournoi* 11 jouta avec Grandeval qu'il mit hors jJe combat, dès le premier instant. Il courut aussi la lance avec Montmorency que cependant il ne put parvenir à désarçonner. Il Go^:pbattit ensuite à Fépée avec un noble français qui , ayant été vaincu , se présenta à lui avec soti cour$ier , en signe de soumission.

Mais toutes ces pompes vaines ne purent suf* fire pour apaiser les murmures du peuple , et calmer la jalousie des nobles du royaume. Paçpii eux, le duo deBuckingham , fils de celui qui avait perdu la vie sous le règne de Richard III, était le plus acharné à se plaindre. Souvent on l'avait entendu traiter avec un juste mépris la prodigalité et l'orgueil du cardinal ; sa haine pour lui était telle, qu*il ne pouvait la dissimuler. De lâches délateurs prirent soin d'en informer Wolsey; peu de tema,

l6% HISTOIRE J>'aWGLBT£RR£.

apr^s , le duc fiit arrêté.'; on raocusa d'avoir consulté un diseur de bonne aventure, r^tivoment à droits à la couronne, et d'avoir a£fecté de se rendre populaire, afin de se créer un parti* Cétait là un bien faible prétexte pour oter la vie à un homme dont le père était mort pour défendre le dernier roi; mais il n'en fut pas moins mis en jugemenjt^Le due de Norfolk, dont le fils avait épwsé la fille du duc de; Buc^ingham , fut créé grand* maître, afin de présider à ce procès sd^meh U £at condamné Ji périr comme traître, par un jury composé d'un duc,, d'un marquis, de sept co»tes et de douze barons. Lorsque sa senteni^e eut été prononcée, et que le grand^naître eut proféré 1^ mot de traître, {e malheureux prisonnier ne put contenir son indignation ; «Milords, s'é<ma«^t-41, «je ne suis pas un traître, et quçUe que soit l'in- (c justice avec laquelle vous* agissez contre moi , en « cette circonstance, je voUs pardcmne et je ne « chercherai point à en appeler , car ki vie n'est « pas digne de regret; puisse^ Dieu vous pardonner « ainsi que moi, et me preuàre en pitié! » Peu aprè^, il fut exécuté à Tower^ilL

Vers ç^rtte époque , les immenses trésors du vieux roi, employés jusqu'alors à des pompes va»»es, des plaisirs coupskbl^s ou d^s traités, nuls et des expéditions nuisibles aux intérêts du royaume^ se trouvèrent enfin totalement épuisés. Mai3 lè roi se reposait çur Wolsey du soin de remplir ses six coffras, et effectivwient .personne, n'était plus

• An de J. C, iSàf.

HEvai VIII. a63 propre que lui à un pareil dessein. Il résolut d'à» bord d'obtenir du peuple uiie somme considérable, sous le titre de don gratuit ; ainsi le peuple éprcmvâit encore cette mortification de voir que l'argent qu'on lûi extorquait était considéré comme don volontaire.

^Henri se souciisât fort peu de la manière dont Qn suivait ses désirs , pourvu qu'ils fussent satisfaits* Soli ministre trouva cependant quelque difficulté dans la création de ce nouvel impôt

Après avoir demandé d'àbord au clergé un subskie énorme y il s'adressa , en second lieu, à la chambre dès communes;^ mais on ne lui discorda que la moitié de ce qu'il désirait* Woisey exprima famitemait le mécontentement qu'il éprouvait d'une telle parcimonie, et ^demanda à être entendu à la <;hanQ^e ; mais comme Une telle démarche eût violé la 4x>r^titntion de cet illustre corps, on lui répondit que personne n'avait le dl*oit de siéger et d'argumenter à la chambre que ses memr bres seuls. Ce -fut là la première tentative qui fut faite sous ce. règne , pour rendre le roi maître des débats au parlement. Wokey commença par aplanir le chemin, e(, malheureusemient pour le royaume, Henri ne suivit que trop bien la route qui lui fut tracée.

L'Angleterre et la Frapce venaient de £aire un traité qui menaçait l'empereur d'Allemagne dHim^ rupture. Ce traité engagea Henri à demaiAilir ife

' An de J, C, i6il.

264 HISTOIRE d'aN&LSTERRE.

nouveaux fonds , au moins ce fut là le prétexte qu'il pvit; mais le parlement ayant témôigné sa répugnance à accéder à ses désirs, il écouta les conseils de Wolséy , et se détermina à faire usage de sa prérogative en celte circonstance. Il envoya une ordonnance dans jjous les comtés de l'Angletètre, p^ur qu'on levât un impôt de quatre schellings par ii^e sur le clergé, et de trois schellings quatre sous sur le peuple. Il ne chercha pas même à couvrir cette mesure violente du nom de don volontaire ou de prêt. Le peuple s'opposa vivement à un acte aussi a Aîtraire du pouvoir royal ^ et refilé de se soumettre à des impôts, inconnuîs jusqu'«dors. Une insurrection générale menaça le royaume. Henri eut cependant la prudence de s'arrêter, et^t déclarer, par des lettres circulaires^ que ce qu'il avait demandé ne devait être considéré que comme don gratuit; cependant l'esprit d'opposition, une foiis éveillé, n'était pas fecile à calmer. Les citoyens de Londres hésitèrent à satisfaire à cette demande, et plusieurs contrées de l'Anglèterre se révoltèrent ; mais le duc de Suffolk étouffa promptement les insurrections.

Ces impôts, dont Wolsey avait le premier donné l'idée > ne réussissant pas selon sesr vœux , il commença alors à perdre un peu de son crédit auprès du foi , et çette défaveur s'augmenta encore par les plaintes du clergé qui l'accusa de lui avoir ex- ^cSjpqpé des sommes* considérables. Heùri réprinumdst Wolsey d^une manière sévère, mais cela ne servit qu'à le rendre plus circonspect et plus artifii;^ftux encore. Il avait fait bâtir, à Westminster,

HENRI viii. a65 pour son usage particulier, un superbe palais appelé York-Place ; a6n d'apaiser la colère du roi , il lui en fît présent, en l'assurant qu'il ne l'avait fait bâtir que dans l'intention de l'offrir un jour à sa niajesté. Ainsi, l'impunité de Wolsey ne servit qu'à ouvrir une voie à de plus grandes exactions. Quelque prodigieux que ftit l'orgueil de ce prélat, l'amour des richesses était encore plus puissant chez lui. Afin d'accroître ses trésors^ il entreprit de fonder deux collèges, l'un à Ipswich, l'autre à Oxford, et chaque jour il recevait, pour l'exécution de ce plan favori, de nouveaux privilèges du pape et du roi. Il obtint la liberté de supprimer plusieurs monastères , et de convertir leurs revenué au bé* néfice de ses nouvelles fondations. Quel que fût le motif du pape pour lui accorder de tels privilèges, rien ne pouvait être plus fatal aux intérêts du pontife; car Henri apprît, par ce moyen , à imiter, dans la suite, ce qu'il avait vu faire impunément à un de ses sujets.

Jusqu'alors l'administration générale avait été conduite par Wolsey ; le roi ne s'occupait que de ses plaisirs , et ne songeait qu'à oublier, dans les bras de ses maîtresses , les plaintes de son peuple. Le cardinal mettait tous ses soins à lui laisser ignorer les affaires de son royaume , afin qu'aucuile objection de sa part ne vînt contrarier sés projets, et que son autorité pût rester absolue. Mais le moment approchait où le pouvoir excessif de ce ministre allait cesser; l'une des révolutions les plus importantes et les plus extraordinaires que l'on eût

206 HISTOIRE D'ABrGL&TERRE.

jamais vues , était prête à éclater. Ce s'était rién moins qu'une réforme dans la religion. Il est nécessaire de jeter un coup d'oeil rapide sur l'état de l'Église à cette époque, et de feire observer par quels moyens, contradictt>ir66 en apparence, la Pro* vidence amène les événeméns les plus heureux*

Il y avait alôrs plus de mille ans que l'Église de Rome altérait chaque jour davantage la Jiureté prilùitive de l'Évangile, etqu'elle convertissait éni»ieïis temporels-Ie royaume de l'autre monde. Ti^p souvent on avait YUf les papes , à la tête <fe leurs ar* ihées, combattre en personne pour leurs propres états, commettre des cruautés iûouies, se conduire par des miocimes détestables^ et oublier enfin la prétendue sainteté de leur caractère* Les cardi* paiîx, les prélats et tous lies dignitaires de l'Église, entom'és par le luxe, comme les princes le&[dus voluptueut, vivaient dans une splendeur qui excitâit l'envie. Plusieurs d'entre eux possédaient huit et neuf évê<5hés à la fois. Partout où l'Église gouvernait elle exerçait ûn pouvoir si absolu et si cruel, que i'accusation de tyrannie ^pouvaSt être ajoutée à celle de la luxure et de tous les vices dont elle était chargée. Quant au bas clergé , les écrivains protestans et papistes éclataient journellement contre sa morale dissolue ; les prêtres entretenaient publiquement des maîtresses; ils léguaient à leurs enfans illégitimes tout ce qu'ils pouvaient épargner sur leurs plaisirs ou extorquer au pauvre. Il y eut un éveque de Cambrai qui fit un testament , par 1er quel il léguait une certaine somme aux bâtards quil

BJBITRl VIII. lôj

cmtit déjà et à ceux que y par la grâce de Dieu y il pmfToit uiHHr encore

Dans différentes parties de l'Angleterre et de TAUeinagne, le peuple obligeait les prêtres à avoir dés concubine^ /^fin que les femmes ou les filles des Iaïç& fussent à l'abri de leurs insultes'. Le pauvre et laborienix paysan et l'artisan respectable voyaient donc disparaître le fruit de leurs travaux ; ce n'était pas pour lé soutien de leurs iamiUes , mais bien pour entretenir le luxe de ces hommes cof rompus, qui venaient les insulter par des semons et des lectures si opposés aux exemples qu'ils donnaient continuellement ^. ^

* Voltaire rapporte le. même fait dana jK>n Essm âwr /<« mœtm, ch. cxxvi. A. M.

' Les évéques rendaient aux curés, pour un écu par an , le droit d*aToir une eoncabme. ( Idem,) A. M»

^ Vers l'an i5oo, le pirédicateur JHaOlard tonnait en France contre les mœurs du tems. Les prêtres étaient les plus débauchés ; « lis avaient, dit Dulaure , beaucoup de bénéfices, et entretenaient de« £emme^ publiques, lesquelles portaient, €omine les antrea femmet» des robes ouvertes , qui laissaient voir leurs mamelles jusqu'au Ten-« tre. Ces hommes pervers entraînaient aussi les jeunes filles au libertinage , et faisaient de leurs clercs de vils agens de jo'ostitutipn. Les moines fréquentaient les cabarets .et les bordels. Le moine de Glugni, évéque de Langres , et son frère, évéque de Troyes, demandèrent an roi à légitimer leurs bâtards. Tous les chanoines avaiént leurs concubines y et menaient la vie la plus eflémiqée. Les couven/s des religieuses ressemblaient aux repaires de la prostitution , suivant même un docteur de Sorbonne ; c'étaient , ajoute un autre , des espèces de sérails à l'usage des évéques et des moines ; les eufans qui naissaient de ce commerce criminel devenaient moines à leur tour ; quelques religfieuses se faisaient- avorter , et d'autres tuaient les nouveaux nés , dès qu'ils étaient sortis de leurs flancs maternels ; de là venait que souvent, dit le prédicateur Barlette, les latiines ^ retentissaient des cris des enfaus qu'on y avait jetés. On en jetait \ aussi dans les nvîères. » { Extrait de Dulaure.) A. M, .

208 HISTOIRE D'AIfGLltERRS.

L'ignorance du clergé a'était pas moiiis grande que ses vices. Peu de ses membres savaient comprendre leur missel ; toute leur pénétration se bornait à découvrir les sorciers et à exorciser les* possédés ; mais ce qui augmeatait ei^ote la haine du peuple, c'étaient les pardons vendus et les absolutions achetées à certains prix fixés. Un diacre ou un sousrdiacre qui commettait un meurtre , était absous de son crime et obtenait le droit de pos-^ séder trois bénéfices pour le prût de vingt couronnes'; un évéque ou un abbé pouvait également commettre un assassinat moyennant dix livres de notre mopnaie^; chaque crime avait une valeur déterminée, et l^on* obtenait le pardon, non -seulement des péchés coitimis, mais des péchés que Ton pouvait <;ommettre^. Les plus sages 4'entre le peuple voyaient avec un silencieux mépris des impots aussi exécrables, et les plus ignorans, ceux xpémes que la fortune semblait avoir créés pour l'esclavage, commettaient à ouvrir les yeux sur des absurdités aussi révoltantes^.

' Voltaire dll viagl écus enyiron. {f!ssai sur les mœurs ^ ch. cxxju.) A. M.

' Deux cent cinqtiante francs. La bestialité coûtait la même somme. A. M.' , .

^ Le- pape Jean XH rédigea lui-même le tarif des péchés, et en fit un code de droit canon. Le cardinal de Lorraine et douze per^ sonnes ^ûe sa suite obtinrent , dit Voltaire dans son Essai sur les mcriirf , 4ine ' indulgence en expectative, Jaquelle remettait à chacun d'eux, par avance, trois péchés à leur choix. La ducbe&se de Çourboa eut le di-oit de se faire absoudre toute sa vie de tout péché , elle et dix personnes de sa suitei A. M.

* L'instruction secrète des /ésuite^, {Moi\ît4 sécréta^ cap. xiv),

BEIIRI VIII. 269

Les vices et lés impôts étaient presque- arrivés à leur comble ; la civilisation faisait chaque jour plus de progrès en Europe; l'imprimerie venait d'être inventée depuis peu ; le peuple, moins ignorant enfin ^ commença à résister à un pouvoir in'juste^ fondé sur l'imposture. Le pape Léon X s'occupait avec ardeur de la construction de l'église de Saint -Pierre de Rome. Afin d'obtenir l'argent nécessaire, pour une entreprise aussi considérable, il ordonna que l'on vendît des indulgences, moyen que déjà on avait essayé plus d'une fois. Ces indulgences consistaient à délivrer ceux qui les ache^ taient^des peipes du purgatoire, et elles pouvaient même servir à des amjis, si elles étaient achetées dans cette intention. On établit donc partout deê boutiques où l'on vendait cette nouvelle marchandise à touà ceux qui se présentaient; mais, en général , elle était distribuée dans les tavernes , les maisons de débauches et les maisons de jeux. Les frères augustins avaient été chargés jusqu'alors de prêcher les indulgences en Saxe ; et cette preuve de confiance leur avait attiré beaucoup de profit et de considération ; mais le légat du pape, ayant présumé qu'ils avaient découvert quelques moyens illicites de cacher une pajrtie de l'argent, donna cet emploi lucratif aux dominicains. Martin Luther, professeur à l'université de Witterqberg-sur-l'Elbe, et l'un des frères augustins, témo îy aa han t macn t l e^m éo oB tenlement qu'il éfmm^t de ce change-

autorise le lupérkur ou le confesseur ordinaire, avec sa permission , k absoudre de la sodomie , de la fornication, de Tadultère, etc. A. M.

1XJO HISTOIRE. d'aNOLÇTERRE.

ment , et prêcha conti^ l'efficacité des indulgences. Violent par caractère , et irrité par l'opposition , il dédaipa hardiment conti*e l'autorité même du pape. Contraint par ses adversaires à s'étendre sor ce sujet et à soutenir son opinion , il mit au jour de nt)uveaûx abus et de nouvelles erreurs de 4'Église romaine. I^e peuple, qui depuis long-tetns gé* missait sous la tyt^annie du pape, écouta avec plàisir tes discours de Luther , -et se déclara son défen^ seur. Frédéric , électeur de Saxe , surnommé le Sage, le protégea ouvertement. La république de Zurich réforma son Église et adopta la nourelle. Ni les promesses les plus flatteuses, ni les menaces4es plus terribles ne purent engager Luther, homme ardent ét inj3exible,à abandonner une secte dont il était le Éondateur. Ce fut donc en vain que le pape lança une bulle contre lui ét que les dominicains firent brûler tousses livres ; il leur répondit par des menaces hardies, et brûla la bulle: du pape dans les rues de Witt^mberg. Dés écrits falmînans publièrent sa querelle de tous côtés ; et quoique Luther eût contre lui le pape, le conclave et toiit le clergé, il soutint sa cause et la défendit avec succès ^ •

Comme cette controverse était nouvelle, son

' A quoi tiennent cefiendant les destinées spirituelles ou temporelles ! Le refus de continuer les moines augostins dans la perception des indulgences, dont le produit devait grossir les cofiires du pape Léon X, amenai une in«nrrectipn générale chez ces moinfes» et par suite, dans les pratiques de FÉglise , une réforme qui prit le nom de Luther, son aateur, et rendit à là religion du Gbrist ^ pureté t% »a simplicité primitives. A. M.

HENRI Vm. 271

Ignorance, sur plusieurs parties du sujet, ne fut pas plus grande. que celle de ses adversaires, et quel* que mauvais que fut son style * , leurs réponses firent plus mauvaises encore. L'assurance et la persévérance ont le pouvoii; 4'entraîner et de convaincre plus promptement que la fore? du raison- •nement et Ja b^uté de la diction,, et personne n'avait plus de confiante en ses propres moyens , ni de persévérance que Luther *.

Le destm vpulut que, dans cette circonstance, Henri VlIIfut le champion de l'un et de l'autre parti. Son père^ qui lui avait donné une instruction profonde, avait voulu qu'il fût habile en théologie > science qui était alors la preipière de toutes. Henri , désirant faire briller ses talens aux yeux du monde entier, obtint du pape la permission de lire les ouvrages >de Luther, dont la lecture ayait été défendue, sous peine d'excommunication. Il écrivit contre lui, il parla en faveur des sept sacremens, il commenta saint Thomas d'Aquin , et montra-, à la vérité, quelque talent en cette occasion ; mais l'opi-

* Voltaire rapporte , dans son Essai sur les mœurs , à. cxxvni , un échantillon de ce àtyle bizarre et grossier : « Petit pape, petit « papelin, vous êtes un âne, un ânon ; allez doucement , il fait glacé» « vous vous rompriez les jambes , et on dirait , que diable est ceci ? > Le petit ânon de papelîn est estropié : un âne sait qu'il est âne , « une pierre sait qu'elle est pierre ; mais ces petits ânons de papes « ne sayent pas qu'ils sontànons.^ » A., M.

^ Luther» sommé par l'empereur Charles-Quint de venir défendre sa doctrine ^ la diète impériale de Worms , s'y préienta àtec une audace incroyable , et soutint tous ses dogmes wec courage. S'il n'éprouva point le sort de Jean Hns , ce ne fut point la faute du nonce , mais c'ett que Charles - Quint ne ressemblait point à Sigis* mond. k,'Ms

HISTOIRE d'ànglrterre.

nion générale fut que Wolsey l'avait dirigé, et qu*il était le principal auteur de l'ouvrage du monarique. Ce livre , fait à la hâte , fut envoyé à Rome , où il obtint l'approbation du pape , sans laquelle, probablement, il n'eut point paru. Le pontife, ravi de son éloquence et de ^a profondeur, le compara aux écrits de saint Jérôme et de^aint Augustin, et Récompensa l'auteur par le titre de Défenseur de la Joij ne présumant guère alors que Henri de* viendrait bientôt uji des plus . terribles ennemis de l'Église romaine^ ^ . ^

Outre ces motifs, qui contribuaient à ren4re l'Église romaine odieuse et méprisable, il y en avs^it d'autres encore qui provenaient de différentes me» ^qres politiques. Clément VII avait succédé àLéonX, et la haine héréditaire du pape et de l'empereur avait fini par allumer la guerre, C|émeAt avait été renfermé au ijhâteau Saint-Ange, ainsi que treize cardinaux gardés pour sa rançon'. Les demandes de l'empereur étant exorbitantes, Henri se détermina à négocier pour le pape. Il s'occupait de .terminer un traité qjii lui était favorable , lorsque sa sainteté, parvenue à corrompre ses garder, s'échappa de sa prison. Àbandoni^ant alors le traité qui n'était pa^ achevé, le pape écrivit à Henri pour le remercier de sa médiation. La colère de l'empereur, à cette nouvelle, apprit au roi d'Angleterre que Ton peut

' Co fîEit i5à7 qn^ime armée d^Espagnols, d'Italiens et d'Allemand!, commandée par le duc de Bourbon , si iatal à François 1^*^ et à Clément VII , escalada les murs de Rome qui fut pillée et saccagée, comme elle l'avait été par A]aric,/onze cents ans aupara» vant. A. M.

BEnni viiï. «-yS Injurier un pape impunément, et la conduite du souverain pontife, en cette circonstance, ne prouva nullement la sainteté et Tinfaillibilité à laquelle il prétendait. Pour Henri^ comme il avait mis le pape dans la nécessité de lui avoir des obligations , il devait présumer qu il agirait envers lui d'une* manière reconnaissante, lorsque l'occasion sVn pré^ senterait. ^ ^

Ge fut à cette époque qu'un événenjent inattendu fit naître des troublés sans .fin, et chaîngéa le système entier de l'Europe'.

Depuis plus de vingt ans, Henri était marié avec Catherine d'Arragon,. veuve de son frère aîné, mort au bout de quelques mois de mariage. Malgré les dispenses obtenùes, l'union de Henn avec cette princesse ne s'était pas faite sans scrupiile et sans craitit€>< Lè peuple avaitxles préjugés extrêmes contre de tels mariages, et quoique le dernier roi eut donné son consentement aux fiançailles de son fils, alors âgé de douze ans^ et de la princesse Catberiné , il avait laissé entrevoir l'intention d'annuler un jour cette union. Cette secrète disposition du vieux roi pouvait avoir excité dans l'esprit de Henri quelques scrupules sur Ja légitimité de son mariage ; mais comme il avait trois enfans de la princesse, et que le caractère et ja conduite de celle-ci étaient irréprochables, il cacha pendant long-tem^ deS' réflexions qui pouvaient nuire au bonheur de la reine. Elle avait six ans de plus que lui; le déclin de sa beauté, joint à d^s maladies et des infirmités parti-

' An dé J. i5a7.

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