CHAPITRE XVL
RIGQA&I> II.
De Tan 1377 , à Tan iS^Q.
Richard II, p«tit-fils d'Édouard III, n*avait que onze ans lorsqu'il monta sur un trône qui nesem-
' Il est à remarquer ^'alors le$ q;iei^bres de 'la chamBre dt» communes receTaient un salaire, n avait varié jusqu'au règne d'Édouard m. Il fut alors fixé. Le représentant d*un comté avait qpiatre shelliogs par jour; celui d'un hourg ^ deux sMlitigs. Le aheUing os valait dix d'aujourd'hui y et le shelling d'aujourd'hui vaut un franc Tingt cendmes' de notre monnaie. Ob a observé qu'il n'y eut jamais moins à,e vénalité et plu» d'asaidaili^ que 4aii9 ce tem. C'est ce qu'a bien senti le congrès d'Amérique , quand il a arrêté que tous ses députés seraient pensionnés. ( Note de Brissôt de trville aux Lettres sur r Histoire ^ Angleterre, )
RICHARD il. ' 69^
blait lui ofiHr que des chances défavorâbles. 11 se trauTait à la téte d'un peuple mécontent et accablé de misère , d'une ndblesse orgueilleuse et rebelle. L'esprit de luxe s'était introduit dans le royaume et contribuait encore à aggraver les maux innombrables de la nation. L'indolence et la cupidité se glissaient dans toutes les hautes classes ; l'in* digence et l'insubordination dans celles du peuple. Le roi étant mineur, le^ouvernement fut confié à ses trois ondes , les ducs de Lancastre j d'York
. et de C^oucester. On espérait que la différence de leurs caractères remédierait et servirait de contre^ poids aux dé&uts de chacun. Lancastre^ malgré son âge et l'expérience qu'il àvait acquise sous la règne précédent, n'était ni asses^ populaire ni assez entreprenant. York était indolent et faible^et Gloucester, turbulent, populaire et ambitieux. Sous, ces trois chefs , il n'y eut point de régence positivement établie ; le système du gouvernement se conserva quelques années dans son ensemble , et l'autorité fondée sous le dernier règne continua sous celui-ci.
Toutefois, le gouvernement ne fut pas à l'abri de différentes commotions , produites par l'impatience , le mécontentement du peuple et l'ambition des grands. Le feu roi ayant laissé l'Angleterre accablée du poids d'ime guerre ruineuse qui exigeait continuellement de grands subsides, |es murmures du peuple augmentèrent à mesurequ'on eut
' besoin de recourir à lui ; et la tournure que prirent ces expéditions ne contribua pas à diminuer le mé-
contentement général* Presque toutes: tratînèrent en longueur^, et ne furent suivies d'aucun sticcès. Le duc de Lancastre, ayant voulu faire valoir ses droits ^.la couronne deCastille, i^e .iit, pour la conqué^ rir, que des efforts infructueux. La guerre avec la France ne produisit rien d'utile ni d'éclatant; et celle qui eut lieu avec l'Écosse fut plus nuisible qu'avantageuse^
Cependant, les dépenses èxcessives que la guerre nécessitait de tous côtés, et le manque d'économie dans radministration, épuisèrent tellement les finances du royaume, qu'un nouvel impôt de trois groats* fut établi par le parlement sur chaque per-sonne au-dessus de l'âge de quinze ans. Une taxe aussi arbitraire, et par laquelle le riche n'était pas obligé à contribuer plus que le pauvre, mit l'indignation du peuple à son comble, et alluma son ressentiment jusqu'à la fureur* Si quelques-uns des habitans > par les privilèges de la guerre , la résidence dans les villes , et d'autres motifs ^ étaient devenus libres, il y avait encore un nombre infini de paysans qui , possédant des terres en tenure rurale , n'étaient que les esclaves des seigneurs dont ils les tenaient. Ces paysans, qui avaient appris à connaître les avantages de la liberté, qui en avaient vu les heureux effets pour ceux de leur rang qui s'étaient établis dans les villes, aspiraient avec ardeur à la participation aux mêmes prérogatives. Plusieurs d'entre eux étaient devenus assez opulens pour racheter leur liberté; mais, par un acte
^ La groat valait quatre sous de France. A. M.
injuste que le parlement passa sous ce règne , les aïïranchissemens à prvi d'argent furent révoqués et déclarés nuls.
Les paysans regardèrent cet acte comme une infraction aux lois de l'humanité , et telle on devait la regarder en effet ; mais depuis long-tems on avait établi pour principe de n'avoir aucun égard aux droits d'une certaine classe d'hommes qui étaient d'un rang trop abject pour avoir part à là distribution de la justice.
Cet acte injuste devint donc une semence de révolte ; elle fut encore nourrie et fomentée paï* la doctrine de certains prédicateurs qui parcouraient les campagnes, prêchant l'égalité naturelle de l'homme, et ses droits à un égal partage dans les biens de la nature. Jusqu'alors on n'avait vu d'insurrections pojiulaires que dans les villes dont les citoyens avaient appris à apprécier leurs propres forces. Les paysans seuls n'avaient encore osé réclamer leur part de ces avantages; mais l'esprit d'indépendance se répandit jusque dans les campagnes, et les plus basses classes du peuple, connaissant enfin leurs droits, réveillèrent leur énergie naturelle, et combattirent avec courage pour la liberté.
Dans de telleis dispositions , l'esprit d'insurrection ne tarda point à se répandre parmi les habitans des campagnes. Les moyens qtie l'on employa pour percevoir la taxe injuste qu'on venait d'établir offrirent un prétexte à la révolte*. Elle com^
^ An de J. C, i38i.
mença en Essex, où l'on sema adroitafnent le bruit qae les paysans devaient être massacrés, leurs maisons brûlées, et leurs fermes pillées. Un foi^eron, nommé Wat-Tyler, fut le premier à courir aux armes et à exciter les autres à la râ>ellion. Les collecteurs étant entrés chez cet hconme au mo^ ment où il était à l'ouvrage , lui demandèrent la taxe de sa ËUe , ce qu'il refusa formellement , en assurant qu'elle n'avait pas l'âge requis. Un des collecteurs insista grossièrement, en affirmant qu'elle était une femme faite; U eut l'audace d'essayer d'en donner une preuve indécente. Cette insulte irrita le père à un tel degré que, saisissant son marteau , il en frappa le collecteur à la téte et le tua du coup. Les spectateurs, approuvant sa vengeance, prirent son parti et résolurent de le défendre. Dès ce moment, il fut regardé comme un champion de la cause publique, et déclaré chef et orateur du peuple.
On s'imagine aisément les désordres qui furent commis par cette populace tumultueuse. Tous les habitans des environs prirent les armes ; ils portèrent l'incendie et la dévastation partout où ils pénétrèrent, et se vengèrent sur leurs anciens maîtres de toutes les insultes que depuis long-^tems ils supportaient avec impunité*.
Le mécontentement étant général , le non4>re des insurgés s'augmenta à mesure qu'ils approchèrent de la capitale. Le feu de la sédition se répan-
' La mèoké insurrection de paysans avait eu lieu èn France au commencement du règne de Charles Y. Lear chef /nommé Jacques ou Guillaume Caillet, en avait rassemblé cent millf . Ils furent presque tous exterminés. C. Y.
righa.ro II. 73 dit bientôt dans les provinces de Kent , de Hartford , de Surrey , dé Sussex ^ de Suffolk , de Norfolk, de Cambridge et de Lincoln. En arrivant à Blackheadi, le nombre des rebelles se montait à plus de cent mille hommes. Là, ils envoyèrent demanda une entrevue au toi qui s'était réfugié dans la Tour. En recevant leur message, Richard eut d'abord la volonté de se rendre au milieu d'eux , comme 11$ le demandaient ; mais, effrayé de leur nombre et de leur aspect menaçant, il n'osa le faire. Les rébelles cependant pénétrèrent dans la ville , brûlant et saccageant toutes les maisons où Vpn paraissait disposé à leur opposer de la résistance, et tôutes celles doi^t les ^richesses attiraient leur attention. Ih entrèrent dans le palais de Savoie, qui appartenait au duc de Lancastre, et égorgèrent pliisieurs gentilshommes de sa suite. Leur ressentiment se dirigiea surtout contre les gens de loi, auxquels ils ne firent aucune miséricorde. Leur fureur était telle enfin, que le roi, tremblant pour sa propre sûreté, et craignant que la Tour ne pût résister à leurs attaques, se détermina à se présenter au milieu d'eux <et à prendre connaissance de leurs plaintes.
Ils lui firent alors une humble remontrance, le suppliant de leur accorder une amnistie générale, l'abolition de l'esclavage, la liberté du commerce dans les villes marchandes , et une rente affectée sur les terres , au lieu des services exigés par la tenure des servitudes. Le roi ayant consenti surle-champ à des demandes qui en effet étaient rai-
•^4 HISTOIRE d'aNGL£TERR£.
sonnablés, une charte fiit dressée pour les ratifiéî'v Pendant (|ue cet acconunpdement se concluait, un âutre cprps de rebelles s'était introduit dans la Tour et avait assassiné le priiuat et le trésorier , ainsi que plusieurs autres personnes de distinction. Les insurgés se partagèrent; alors^n plusieurs corps et se répandirent dans les dififerens quartiers de la ville. Wat-Tyler s'étant mis à la tête de l'un de ces partis, se dirigea vers Smithfields, où il rencontra le roi qui l'engagea à lui exposer ses motifs de mécontentement, en l'assurant qu'il avait le désir d'y remédier et de lui^acGo^der une satisfaction en^ tière. Tyler, ayant ordonné à ses gens de se retirer et de se tenir tranquilles, à moins qu'il ne leur fît un signal convenu, s'avança audacieusement auprès du roi qui était entouré de toute sa suite, et en-» tama la conférence. . • *
"Bous les historiens de ce tems-là ont traité les prétentions de ce démagogue d'insolentes et d'ex^ travagantes; cependant rien n'était plus juste que ses réclamations ; il demandait la liberté des serfs ^ le droit d'usage dans les forets royales, pour le pauvre comme pour le riche , et une amnistie générale pour toutes les injures passées. Mais tandis qu'il faisait ces propositions , il agitait de tems en tems son sabre d'un air m;enaçant , <îe qui excita tellement l'indignation de William de Walwor th, moi«e de Londres, que, sans considérer le danger auquel il allait exposer le roi , il frappa Tyler d'un coup d'épée; l'un des chevialiers qui accompagnaient le roi acheva de le tuer.