CHAPITRE V
Quand Alexandre monte sur le trône de Macédoine, de ce royaume qui bientôt ne sera qu'une des plus minimes provinces du grand empire alexandrin , Apelles doit s'élever d'un degré incommensurable ; passer du talent au génie. Le souffle divin du fils d'Olympias va le transformer et l'inspirer; le rayonnement de la gloire du vainqueur du monde va faire une auréole à son génie. Dans Philippe Apelles avait trouvé un homme ; dans Alexandre Apelles trouva un Dieu.
Alexandre ne devait pas être un homme divinisé après sa mort comme les héros des temps légendaires; il fut un Dieu vivant ; il fut Dieu sciemment. Non-seulement il était reconnu pour un Dieu par ceux qui triomphaient avec lui et par ceux que
vainquaient ses armes, irrésistibles comme T égide éblouissante de Pallas Athéné, il avait encore la conscience de sa divinité. De là son ambition surhumaine, sa puissante foi en lui, son orgueil olympien.
« Nulle chose ne mène mieux les peuples que la superstition, » dit Quinte-Curce (1). Par la superstition , Alexandre conduisit son armée aux limites du monde connu; par la superstition, il garda ses conquêtes jusqu'à sa mort; mais il se laissa prendre par cette superstition qui lui avait tant servi. Après avoir fait croire à tous qu'il était Dieu, son orgueil étouffa sa raison, et lui-même finit par se croire Dieu.
Tout contribuait, comme par miracle, à inspirer au fils de Philippe cette croyance en sa déivirilité ; croyance qui plane sur sa vie entière, tantôt pour l'éclairer, tantôt pour l'obscurcir, tantôt pour la faire aimer, tantôt pour la faire haïr, et qui influe sur ses actions, — bonnes ou mauvaises, sublimes ou horribles.
D'ailleurs pleinement doué, Alexandre possède le don le plus cher à un Grec : la beauté. Et quelle beauté ? si idéalement parfaite qu'elle semble en dé-
(1) NuUa res efficacius midtitudinem régit quam super^tHio. Quinte-Curce, lib. IV,
saccord avec une âme humaine. Dès son enfance on lui rebat les oreilles de sa parenté avec Héraklès par son père, et avec Akhillepar sa mère (1). On lui raconte les singuliers rêves de Philippe et d'Olympias (2), et la prophétie d'Aristandre : « Olympias porte dans son sein un fils qui aura le courage du lion (3). » Il sait que, le jour même de sa naissance , Érostrate a brûlé le temple d'Artémis, et que les mages d'Éphèse ont vu dans cet incendie le présage de la ruine de l'Asie (4). Lorsqu'il dompte Bucéphale , Philippe s'écrie en l'embrassant : « Cherche ailleurs un royaume qui soit digne de toi : la Macédoine ne peut te suffire (5). » — A moi le monde, pense Alexandre en entendant cette prédiction ; et déjà il veut paraître grand parmi les grands ; il questionne les ambassadeurs des Perses sur leur manière de gouverner, sur la force de leur armée (6) ; il étudie
(i) Arrien, lib. I, cap. V. — Justin, lib. VIII. — Plularque, in Alex,^ II. — Suidas, au mot Caranos,
(2) Justin, lib. IX, cap. V. — Cicéron, de Divinatione, lib. II, cap. 66. — Plutarque, in Alex,^ II. — Julien, Dialog. mort., 13, I.
(3) Plutarque, in Alex,^ II.
(4) Plutarque, m Alex., IV.
(5) Plutarque, m Alex,., VIII.
(6) Plularque, in Alex, y VI.
ardemment avec Aristote la morale, la politique, la philosophie, la médecine et les sciences métaphysiques (1). On s'étonne autour de lui de son esprit, de sa science, de son courage, de son adresse, en même temps qu'il n'y a pas assez de louanges pour sa beauté. Enfin, lorsqu'à l'âge de seize ans il part dans l'armée, sa mère Olympias, sorte de possédée comme la Kassandre d'Ilion, lui annonce, pour l'encourager et l'inciter à la gloire, qu'il est fils de Zeus Ammon qu'elle a aimé sous la forme d'un serpent (2) , et elle l'exhorte k se montrer digne d'une si noble origine, A Khéronée le fils de Zeus se conduit en héros et en Dieu : le premier il se précipite contre le triangle de fer que forment les lances du bataillon sacré des Thébains (3). Peut-être acquiert-il la certitude de son immortalité quand les dards des piques s'émoussent sur sa cuirasse, quand les lames des glaives se brisent sur son casque?
Prêtant confiance aux folles paroles d'Olympias, déjà il ne considère plus Philippe comme son père : aux noces de Kléopâtre (4), Alexandre, insulté par
(i) Plutarque, in Alex., IX.
(2) Plutarque, in Âlea;., II. —-Julien, Diidog. morl,^ 13, 1.
(3) Plutarque, m Alex,, XL
(4) Kiéopâtre, fille d'Hippostratos, seplième femme de Philippe, selon Athénée, lib. Xllî, cap. T. — Comparer £iYec Jus-
Attalus, oncle de la nouvelle épousée, lui jette une coupe d'or à la tête. Philippe, offensé, se lève de table ; il court l'épée nue sur son fils ; mais, par bonheur, il trébuche et il tombe : « Voyez, Macédoniens, s'écrie Alexandre, voilà un homme qui se préparait à passer d'Europe en Asie et qui, en passant d'une table à une autre, se laisse choir par terre (1). » Ce mépris du caractère sacré du père, cette plaisanterie dérisoire sur la dignité paternelle n'indiquent-ils pas que déjà Alexandre ne pensait plus être le fils de Philippe? En toute circonstance d'ailleurs, il se montre jaloux de lui. Ne s'écrie-t-il pas, plein de dépit à chacune de ses victoires : « Mon père prendra tout ; il ne me laissera rien de glorieux à accomplir (2)? » On n'ose le soupçonner avec Plutarque et Justin d'avoir commis ce crime odieux : exciter Pausanias à tuer le roi par ce vers de la Médée d'Euripide :
Cependant, ne croyant plus Philippe son père,
tin, lib. IX, cap. 5 ; Diodore de Sicile, lib. XVII, cap. 2 ; el Pausanias, lib. Vllï, cap. 7.
(1) Plutarque, in Alex. y XII.
(2) Plutarque, in Alejp,, VI.
(3) Ruripides^ m Medea^ Yçrs ^?8,
il n'est pas instigateur d'un parricide; il n'est plus que complice d'un régicide. Déclamer un vers dans un moment aussi grave semble d'un caractère bien léger ; mais en y réfléchissant on reconnaît la nature d'Alexandre. Croyant aux mystères, aux oracles, aux paroles à double entente, quand Pausanias lui parle de l'injure qu'il a soufferte (1), ce vers néfaste flotte dans la mémoire du fils d'Olympias. Il ne peut le retenir ; il le jette instinctivement, sans y songer. Qu'il en advienne ce qu'il devra. Hélas! le Grec l'a compris, et Philippe meurt assassiné.
Durant le règne entier d'Alexandre, la pensée de sa divinité le tourmente. 11 se croit Dieu, de là il croit aux Dieux, aux oracles qu'ils rendent; il respecte tous les cultes, toutes les croyances. Sa vie n'est qu'une victoire continue et qu'un sacrifice perpétuel. Elle se partage entre ces deux actes également grands : vaincre les humains; sacrifier aux Immortels. En Macédoine il sacrifie à Zeus, à Poséidon pendant la traversée de l'Hellespont, à Zeus à Athéné, à Héraklès sur les confins de l'Europe et de l'Asie, à Pallas sur les rives troyennes, à Artémis à Éphèse, à ^Esklsepios à
(1) Justin, lib. IX, cap. 6 et 7. — Diodorede Sicile, lib.XVI, cap. 43 et 44.
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Soles, h Phoibos au pied du Caucase, aux Dioskures sur les bords de l'Oxus, enfin, dans tous les lieux où on les adore, à Apis, à Bélus, au Soleil. — Alexandre entreprend le pénible siège de Tyr, parce que les habitants lui refusent de sacrifier dans leur temple d'Héraklès (1).
Déjà Dieu, il cherche toujours à se parfaire, à se déifier plus encore. 11 a dit un jour : « Deux choses seules me prouvent mon humanité toute bestiale, le sommeil et l'amour (2). » Donc, il dort le moins possible, et, comme Hippolyte, il fuit la vue des femmes. Grand nombre d'exemples sont à citer de sa chasteté biblique (3) ; arrêtons-nous à cette phrase qu'il écrivit à Parménion : « On ne me reprochera pas d'avoir vu ou d'avoir voulu voir la femme de Darius; je n'ai même pas souffert qu'on parlât de sa beauté devant moi (4). Cependant ,
insinue le malin Plutarque , la femme de Darius était, à ce qu'on assure, la plus belle princesse du monde. » Sachant la durée des repas olympiens,
(1) Arrien, lib. II, cap. 7.
(2) Plutarque, in Alex,^ XXIX, de Discrim» adulât, et amici.
(3) Consulter sur le peu de goût que montra d'abord Alexandre pour les femmes : Quinte-Curce, lib. III; Plutarque, in Alex,, VI, XXVIil et XXIX; Polyen, lib. VIH, cap. 40; Athénée, lib. X, cap. \0; Diodore de Sicile, lib. XVII.
(4) Plutarque, in Alex., XXIX.
Alexandre donne des festins homériques, dans lesquels les enivrants vins d'Ionie et les imaginations les plus excitantes des cuisiniers grecs et perses sont prétexte à de longues dissertations de philosophie ou de politique.
Lorsque Alexandre part pour l'Asie, il se rend à Delphes pour consulter le fameux oracle. 11 traîne la prophétesse au temple, et elle s'écrie, vaincue par sa rude force : « mon fils, tu es invincible (1). » Et voilà le grand roi, convaincu qu'il est invincible, distribuant toutes ses richesses à ses amis, et ne gardant pour lui que « l!espérance » . — L'espérance de conquérir le monde!
Toujours à ses côtés se tient le devin Aristandre (2), chargé d'expliquer les énigmes, de changer en bons présages les accidents fâcheux, les signes extraordinaires qui accompagnent ses voyages. Quand un temple se rencontre sur la route que suit le conquérant, il ne manque jamais d'y faire les sacrifices en- usage et d'en interroger les oracles
(1) Plutarque, in Alex.^ XIX.
(2) Tous les auteurs anciens font foi du grand rôle que joua Arislandre dans toute la vie d'Alexandre. Voir Quinte-Curce, lil). IV, V, VU et IX; Plutarque, in Alex. ^ et de Discrimin, adulai, et amici; Arrien, lib. 1, cap. 8; Macrobe, SaturnaL, lib. H, cap. 5; Artemidore, lib. I,cap. 33; Tertullien, de Amma^ cap. 46; Appien, in Syriacis; Pline, lib. XVII, cap. 2o.
auxquels il porte une confiance excessive. — Les oracles ne lui prédisent jamais que des gloires ou des bonheurs. — A Ilium, il sacrifie aux Dieux et fait des libations aux mânes des héros (1). Il arrose d'huile la colonne qui surmonte le tombeau d'Akhille, autour duquel à la manière héroïque, il danse nu avec ses compagnons; et posant une couronne sur la tombe sacrée, il dit ces grandes paroles : « Je te félicite d'avoir eu pendant ta vie un ami tel que Patrokles, et après ta mort, un chantre tel qu'Homère (2). » S'il estime Zeus comme son père, peut-être à cause de son poète favori, Homère, prend-il Akhille pour modèle; — à moins encore qu'il n'aime Homère qu'à cause d'Akhille. Ainsi qu' Akhille^ il est beau, grand, fort, courageux; ainsi que lui, il est invincible. Ces qualités naturelles ne lui suffisent pas. Le roi de Macédoine veut imiter en tout le roi des Myrmidons. Ne fait-il pas revivre avec Héphaestiôn, — l'ami d'Alexandre, tandis que Klitus n'est que l'ami du roi, — l'amitié de Patrokles et d'Akhille? Et les funérailles splendides d'Héphcestiôn, et la douleur que ressent Alexandre ne sont-elles pas un souve-
(i) Arricn, lib. I; Diodore de Sicile, lib. XVII, cap. 17 et 18; Elien, var, hist, lib. XII, cap. 7.
(2) Plutarque, in Alex,^ XX.
nir ou une imitation des funérailles splendides de Patroklcs et de la douleur profonde du fils de Pelée? Enfin, lorsque, monté sur son char, il traîne sept fois autour de Gaza le cadavre de Bétis (1), le hardi défenseur de la ville, ne copie-t-il pas bien cruellement Akhille, qui traîne sept fois autour d'ilion le corps souillé de sang et de sable de l'intrépide Hektôr? Se donner un modèle, quejque grand qu'il paraisse, offre toujours un immense danger, celui de prendre autant les vices que les vertus de son héros. L'imitation d' Akhille et des Divinités olympiennes fut la cause des grandeurs et des hontes d'Alexandre. Autant que des crimes peuvent pallier des crimes, les mythiques Hektôr, Marsyas et Ganymède excusent les historiques Bétis, Kallisthènes et Bagoas.
Que d'obstacles pour aller au temple de Zeus Ammon : le manque de vivres, la disette d eau et la mer de sable, qui avait déjà enseveli en un instant, par une vague gigantesque, cinquante mille guerriers de l'armée de Kambyse! Malgré les sages conseils des chefs de ses troupes, Alexandre persiste dans son projet insensé. Et, comme si Zeus le protégeait réellement, des pluies torrentielles
(1) Quinle-Curce, lib. IV, cap. 6, et voir le curieux commentaire de Gliaussard sur le livre II d'Arrien.
donnent l'eau à boire et abattent les menaçants tourbillons de sable, et, pour servir de guides, des bandes de corbeaux voltigent à Tavant-garde. La nuit, ils rappellent par leurs croassements rauques les soldats égarés (1). Arrivé à ce temple inaccessible, le grand-prêtre le nomme fils de Zeus : TQ TTKt Atdç.
Telle est sa superstition, qu'il croit conquérir le monde non par son courage, non par l'habileté de ses généraux, non par la force de ses soldats, mais parce qu'il a tranché avec son épée le fameux nœud du char de Gordyum (2j, et que, d'après une antique tradition, le destin promettait l'empire du monde au mortel assez adroit pour le dénouer.
Si nous diminuons les grands faits du roi de Macédoine par cette croyance en sa divinité, nous devons par la même cause atténuer les actes qu'on lui impute à crime : dans un festin, Klitus, irrité contre les seigneurs barbares alors favoris du roi, cse rappeler à Alexandre, à Alexandre ivre, à Alexandre se vantant, surtout aux Asiatiques, de sa divinité, qu'il lui a sauvé la vie, tout fils de Zeus qu'il est, et que, sans lui, infime guerrier
(1) Quinte-Curce, lib. IV; Plutarque, in Aies,
(2) Arrien, lib. I; Plutarque, iti Alex,^ XXIV; Quinle-Gurce, lib. il.
macédonien, le glaive de Spithridate eût donné la mort à un immortel. C'en est trop; Alexandre, irritable et violent lorsqu'il a bu, arrache la javeline d'un garde et tue Klitus (1). Le sang jaillit jusqu'à lui. Cette sanglante aspersion fait tomber la colère du roi, comme un verre d'eau froide, jeté en plein visage, arrête les convulsions d'un enfant rageur. Les larmes s'échappent de ses yeux; il se jette sur le corps de son ami. La javeline, cause inerte et passive du crime, sera la cause inerte et passive du châtiment : Alexandre veut s'en percer la gorge. Ses serviteurs le désarment et ils l'entraînent dans sa chambre, où le sophiste Anaxarque calme son désespoir par ce spécieux raisonnement : « Ne savez-vous pas, lui dit-il, qu'on nous représente la Justice et Thémis assises sur le trône do Zeus, pour nous montrer que le prince ne peut commettre que des actions justes (2) ? » Plutarque a raison de dire : « Anaxarque, par ce discours et par d'autres encore, adoucit la douleur d'Alexandre ; mais il le rendit dur et injuste. » En
(1) Le meurtre de Klitus est raconté dans tous ses détails par Arrien, lib. IV; Quinle-Gurce, lib. VIII, cap. 2; Plutarque, in Aies., LXVm, LXIX, LXX et IXXl; Ju«Un, Ub. XU, cap. $; Lucien, Dialog, nwrt.y lib. XIV, CAp* 3.
(2) Plutarque, m Alex.^ LXXL
efl'et, dès ce moment, Alexandre est certain de son infaillibilité en tout , de sa grandeur quand même* « Il ne peut , pense-t-il , guidé par un pareil sophisme, me venir à l'esprit que des choses grandes, nobles, justes. Je puis donc abandonner la réflexion, satisfaire tous mes caprices, exécuter toutes mes idées. Puisque ce que je fais sera bien fait, ce que je pense est bien pensé. »
Alors, après avoir eu la marche triomphante et digne de Dionysos à l'apogée de sa gloire, de Dionysos qui écrase les Titans, qui vainc les Amazones, qui massacre les Thraces, il mène la marche molle et efféminée de Dionysos à sa décadence, de Dionysos qui se repose des fatigues de la guerre en s' enivrant entouré de Satyres et de Bakkhantes. Alexandre est toujours Dieu; mais il change de divinité. De fils de Zeus il devient fils de Bakkhos. 11 sacrifiait à Ares, à Athéné; il sacrifie à Aphrodite, au Dieu du vin. Ses fêtes étaient les combats, ses délassements les longs discours à table ; maintenant ce sont les bacchanales et les orgies nocturnes. Son passage en Karamanie (1) est célèbre. Pendant sept jours, monté sur une estrade im-
(1) Plutarque, in A/f^.,LXXXVlI. Les historiens modernes révoquent en doule ce paragraphe de PiutarquOé
mense, tendue de tapis de pourpre, hissée sur un chariot que traînaient huit robustes chevaux, il but entouré de seigneurs couverts de fleurs et de femmes demi-nues. Derrière ce char en venaient cent autres, reluisant d'or et de pierreries et ombragés artificiellement avec des branchages feuillus qu'on renouvelait à tout instant, où se pressaient ses courtisanes et ses jeunes capitaines. On n'entendait plus ni le roulement mâle des timbales, ni la voix sonore des trompettes de cuivre, mais les sons énervants des flûtes et des chalumeaux. Les soldats, gâtés par l'exemple, avaient laissé les casqués trop lourds pour les couronnes de fleurs eiu'ubanées ; les glaives, les piques, les javelots, les haches, pour les coupes et les gobelets. L'or remplaçait le fer; l'étain remplaçait l'acier. Saouls, ils marchaient pêle-mêle, sans ordre, buvant à gorge pleine, se faisant fouler aux pieds des chevaux, broyer sous les roues des chars; ils s'écrasaient, ils se bousculaient; tantôt s' arrêtant pour puiser à même dans des cratères homériques, portés sur des boucliers en guise de plateaux, tantôt se laissant tomber ivres-morts.
En tout, dans les victoires et dans les orgies, dans la gloire et dans la honte, Alexandre trouve le summum , atteint le faîte de la grandeur. Le
grand roi eût dû mourir, pour sa plus brillante gloire, frappé par la foudre divine sur son char de triomphe, ou atteint par la flèche d'un Indien dans la bataille livrée à Porus (1).
Que d'autres choses affirment encore la pensée constante d'Alexandre à sa divinité ! Parlant à ses amis, ne s'écrie-t-il pas, torturé par les élancements fiévreux d'une blessure : « C'est bien un vrai sang humain qui coule de ma plaie, et non cette liqueur subtile qui circule dans les veines des Dieux (2). » N'ordonne-t-il pas le supplice de Kallisthénès parce que ce philosophe s'est refusé
(1) Combien peu de souverains sont bien morts ! Alexandre s*éteint consumé par la fièvre ; César meurt assassiné, surpris par des conjurés que son grand regard n'arrête pas; Louis XIV voit la France tomber, sous son sceptre, au troisième rang des nations. Deux seuls ont su bien mourir : Sardanapale sur un bûcher; — il meurt volontairement, avec grandeur; il se suicide majestueusement aux yeux de son peuple révolté et de ses ennemis vainqueurs. Holocauste immense à son âme, périssent avec lui ses femmes , ses amis; s'anéantissent en même temps ses richesses, ses chevaux, ses trésors, ses armes. — El Napoléon sur le rocher de Sainte-Hélène; vaincu par le destin, non par les hommes, le héros a accompli sa tâche. Lorsqu'il n*a plus de gloire à prendre , l'ange exterminateur l'éteint doucement, calmement ; résigné, non soumis.
(2) Plutarque, in Alex., XXXIX; Sénèque, epi«/. LIX. — Alexandre se rappelait un vers d'Homère*
à l'adorer et à le reconnaître pour un Dieu (1)? Ne se montre-t-il pas dans les assemblées, n'apparaît-il pas dans les festins, tantôt avec la robe de pourpre, la chaussure lamée d'or et les cornes de Zeus Ammon, tantôt avec le chaperon ailé, les talonnières et le caducée d'Hermès, tantôt revêtu de la peau de lion et portant la massue d'Héraklès (2) ? Quelle est la demande la plus intéressante qu'il fait aux dix gymnosophistes (3) de Sebbas, dans les dix questions qu'il leur pose ? « Comment un homme peut-il devenir Dieu? » « En accomplissant ce qui est impossible à l'homme, » répondent les Brakhmanes (4). N 'accomplit-il pas des prodiges surhumains toute sa vie, cet homme qui, presque avec raison, se croit Dieu? Ses marches rapides comme l'éclair, plus terribles que la foudre, chez les Triballes et chez les Thraces; la prise de Thèbes ; le départ téméraire pour la conquête de l'Asie avec trente mille hommes de pied et cinq
(1) Plularque, in Alex., LXXIII, LXXIV et LXXV; Quinte- Gurce, lib. VIII, cap. 1; Arrien, lib. IV.
(2) Athénée, lib. XII. — Arrien, lib. II, cap. 7. Selon Iphippus d'Ol^nthe.
(3) U y avait deux sectes de gymnosophistes : les Brakhmanes et les Germanes. Voir Strabon, lib. XV, et les notes de ce livre.
(4) Plutarque, in Alex., LXXXV.
miile cavaliers (1); le passage du Taurus; les batailles du Granique, d'Arbelles, de l'Hydaspe; les conquêtes de la Thrace, de l'Ionîe, de la Karie, de la Lydie, de la Kappadoce, de la Syrie, de la Phénicie, de la Judée; le siège de Tyr; la prise de la Médie, de la Baktriane, de la Perse, de la Scythie, de l'Inde! Akhille est dépassé de cent victoires et de cent faits d'armes glorieux. Le disciple a surpassé le maître; l'imitateur efface le modèle.
Sa vie même , racontée et commentée par Plutarque, par Quinte-Curce, par Justin, par Arrien, par Lucien, et par tant d'autres, ne prouve-t-elle pas âssex qu'Alexandre se croyait Dieu ; qu'il puisa en cette certitude une mâle assurance, une confiance absolue en lui, une témérité grandiose, la hardiesse de ses entreprises gigantesques; que, fier de son origine divine, à laquelle il ne voulait pas déroger, il ne recula devant rien, ni à douze ans devant le dangereux Bucéphaie, ni h dix-sept ans devant les piques thébaines, ni, devenu homme,
(1) Arrien, lib. I, et Plularque, m Alex.^ XIX, d'après Pîoléméeet contre Topinion d'Anaximencs. qui dénombre qiiaranlctrois n)ille fantassins el cinq mille cinq cents cavaliers. — Diodore de Sicile (lib. X VU, cap. i7) n'évalue l'armée d'Alexandre qu'à trente-quatre mille cinq cents hommes, dont quatre mille cinq cents cavaliers.
devant les flots du Granique, les sables engloutisseurs du désert mouvant de la Libye, Tinnombrable armée de Darius, les éléphants et les chars de guerre du roi des Indes, ni enfin devant le poison qu'une lettre calomnieuse lui assurait être dans la potion prescrite par son médecin; mais qu'aussi, s' abusant sur Timpeccabilité de sa nature divine, il se jeta dans des débauches orgiaques qui lui paraissaient les splendides fêtes d'un Olympe terrestre, il commit des crimes qui lui semblaient des. justices.
L'idée qu'il avait de sa divinité amoindrit-elle le génie d'Alexandre? En aucune façon : si elle peut annihiler son courage, parce qu'il se croit immortel, diminuer son audace de Titan, parce qu'il est sûr du succès; si elle forme la base du caractère; si elle est la cause première, l'étincelle,. — voire même la torche qui allume le bûcher ; — cela est tout. A-t-elle la moindre influence sur son génie de stratège et de politique? Qu' a-t-elle à faire dans ces grandes idées, — avancées de vingt siècles, — de décentralisation : décentralisation de la civilisation grecque dans la barbarie asiatique ; décentralisation du commerce qui, sans pour cela quitter Xorinthe, Athènes et Smyrne, villes qui jusque-là avaient seules le privilège des
grandes affaires commerciales, se répand en Asie, en Macédoine, en lonie, en Perse, en Médie, à Babylône, à Ekbatane, à Éphèse, à Kolophon, h Alexandrie. Sa clémence, sa munificence envers ses amis et les artistes, les alliances qu'il fait entre les Perses et les Macédoniens : alliance de la race vaincue avec la race des vainqueurs, dont il donne l'exemple en épousant Roxane; alliances qui devaient lui assurer la possession définitive de la Perse, soumise par les armes, gagnée par ses bienfaits, sont bien à lui, viennent de lui entièrement. Et aussi les merveilles stratégiques du siège de Tyr, la fondation de tant de villes, de TAlexandrie Egyptienne entre autres, la plus splendide de toutes, la seule qui ait gardé son nom, l'établissement des routes pour les voyageurs, des ports, asiles des navires, le respect à la fois intelligent, moral et politique des Divinités étrangères, et la noble pensée d'unité et de fraternité humaines amenés par les mariages des races avec les races, des croyances avec les croyances, de l'industrie et de l'art des Grecs avec le commerce et les richesses des Asiatiques.
C'est même faire une trop grande concession aux idées vulgaires, dire que la croyance d'Alexandre en sa divinité amoindrit son courage personnel et
sa superbe ambition. En quoi? La cause peut excuser un fait cruel ; elle ne peut diminuer ni une grande action, ni un grand sentiment. Un obus enflammé toml)6 dans une tranchée oii se tiennent plusieurs soldats; l'un d'eux se précipite sur V'm^' trument de destruction ; il le saisit ; il en arrache la mèche, avec cent chances de mort. Que ce soit pour gagner la croix d'honneur, pour sauver ses compagnons, pour ne pas se laisser tuer inactif, par ambition, par humanité, ou par égoïsme, que ce soit même par dégoût de la vie, n'en fait-il pas moins une action héroïque? Tout est produit par quelque chose ; une statue en est-elle moins belle parce qu'elle a été modelée par un sculpteur et qu elle ne s'est pas créée spontanément? On s'ex^ tasie devant un chêne colossal quoique l'on ait la certitude qu'il sort d'un gland infime. Les Grecs estimaient-ils moins sublimes les paroles de Sokrates quand ce philosophe les disait inspirées par son Daimonion? L'ambition de César ne s'est-elle pas révélée en contemplant, en Espagne, la figure d'Alexandre, et en se rappelant ses actions immortelles? Qui a jamais trouvé Bonaparte moins grand parce qu'il croyait à son étoile? Qui l'a jamais pensé moins brave parce qu'à Montereau, poin^ tant un canon sous le feu des Russes, il répondit
h un officier qui l'engageait à se retirer : «Laissezmoi donc ! le boulet qui me tuera n'est pas encore fondu ? »
De même que Sokrates avait son démon qui rinspirait, de même que Napoléon avait son étoile qui le guidait, de même Alexandre avait son père Zeus qui l'inspirait et qui le guidait.