‹ Histoire d'ApellesChapitre 9 sur 37 · SES TABLEAUX A LA COUR DE PHILIPPE · texte numérisé non relu

SES TABLEAUX A LA COUR DE PHILIPPE

laient pas, par place, d'une prude et ridicule draperie flottante; mais, pour cela, n'en faisaientils pas des personnages à demi vêtus? Nudum après Hei'oa signifie entièrement nu. L'Aphrodite deMédicis est nue; rAphix)ditede Milo ne l'est pas. Le guerrier d' Apelles était nu, armé seulement d'un glaive, ou d'une javeline, tandis que le peintre aurait pu le représenter entièrement armé, coiffé d'un casque et couvert d'une armure ou d'un paludamentum (1), comme fit Lysippe en sculptant Alexandre.

Nous l'avons dit, Apelles peignit son célèbre tableau des Mourants h la même époque, et cette fois, on retrouvera bien l'influence sikyônique dans le choix même du sujet. Cette œuvre était une des plus belles du peintre, car c'est après l'avoir nommée que Pline s'exclame qu'il n'est pas facile de dire quelles sont ses œuvres les plus belles (2). Il est vrai que Pline, par ses formules admiratives sans restrictions, louangeuses sans raisonnement, et surtout contradictoires, nous donne à penser qu'il ne parlait de l'art et des artistes que parce qu'il y était forcé à l'article des métaux. Aussi avons-

(\) Manteau de général; costume militaire.

(2) Quœ autem nobilissima sint non est facile dictu, t^Iine, lib. XXXV, cap. 10,

nous une confiance très-limitée en ses jugements esthétiques. On préférerait plus de description et moins de louange ; on demande moins d'enthousiasme et plus de critique. A la place de la phrase admirative dont Pline gratifie cette œuvre, il aurait dû écrire quelques lignes plus explicites nous disant quels étaient ces mourants, la cause de leur mort et l'endroit où ils gisaient.

Pareille réunion de mourants ne peut exister raisonnablement que dans une plaine après le combat ; que dans une rue pendant une épidémie. Ces mourants étaient-ils des Macédoniens frappés mortellement par les piques des Spartiates, les glaives athéniens ou les flèches des Scythes, et dont les blessures béantes, entailles d'épées, ou trous de dards, laissaient échapper avec la vie des flots de sang rouge ? Était-ce un souvenir de la terrible peste qui ravagea l'Attique au temps de Périklès : des Athéniens atteints de la contagion qui passent avant de mourir par toutes les gammes de couleurs d'une sorte d'arc-en-ciel macabre : la blancheur tombale du marbre, le jaune du citron, le vert sombre, le bronzé, le violet, le bleu et le noir d'encre? Etait-ce le champ de bataille de Khéronée, sur la terre duquel Thébains et Kprinthiens, Macédoniens et Athéniens, alliés et ennemis, vainqueurs

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et vaincus mouraient sans se déchirer, rendus frères par la mort comme ils l'étaient par la naissance? Étaient-ce les plaines troyennes où les Grecs, frappés de la peste par le Dieu qui porte l'arc d'argent, périssaient misérablement autour des bûchers, dont les flammes, étouffées par la masse des cadavres, grésillaient et exhalaient, en s' éteignant, une odeur affreuse de chair brûlée?

Apelles voulut-il dans son tableau surpasser ces beaux vers du divin Homère qui, certainement, forment tableau ?

« La colère jusqu'au fond du cœur, Phoibos Apollon vole des cimes de l'Olympe, portant sur le dos son arc et son carquois bien plein de flèches aiguës. Dans sa course rapide, les flèches retentissent sur ses épaules. Il s'avance, semblable à la nuit; il s'arrête non loin des navires. Il décoche un de ses traits ; l'arc d'argent résonne avec un bruit éclatant et terrible. Le Dieu atteint d'abord les mules et les chiens agiles; mais bientôt il tourne son arc qui lance la mort contre les humains, il frappe les guerriers, et sans cesse les bûchers dévorent les cadavres. Pendant neuf jours les traits du Dieu s'abattent sur l'armée (1). »

(1) Uias, chant 1,44 à 53.

Quoi qu'en puisse dire Pline, ce tableau dépare, plutôt qu'il ne Torne, l'œuvre immortelle du peintre de Kolophon ; il semble indigne d'un esprit aussi essentiellement grec qu'Apelles* Un tel spectacle de souffrances accumulées peut plaire à des esprits modernes; il devait répugner à des yeux antiques. Un grand génie, Eugène Delacroix, s'est admirablement servi des cadavres dans ses plus belles toiles : les damnés verdâtres ou bronzés de la Barque du Dantey les corps décomposés (au premier plan, le buste nu et vu en raccourci d'une jeune femme) du Massacre de Sdo; mais Eugène Delacroix n'a jamais aspiré au titre de peintre de la grâce, et son idéal n'était certes pas, comme pour Apelles, la Kypris Anadyomène. Apelles peignit les Mourants comme une étude, ce qui ne l'empêcha pas d'en faire un chef-d'œuvre.

Après un tableau aussi expressif, aussi tourmenté, il devait rendre avec plus de perfection les traits calmes et les formes pures d'une Divinité. 11 comprenait mieux la beauté placide après avoir peint ces hideuses et sublimes contorsions, de même qu'après avoir été ému des grandioses horreurs d'un orage, on admire plus religieusement la sérénité infinie d'un ciel bleu.

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