CHAPITRE VI
Apelles suivit-il Alexandre en Asie? Retournat-il à Éphèse? Voici le grand doute qui s'empare de son biographe arrivé à cette époque de la vie (1) du peintre éphésien où, Philippe mort et Alexandre marchant à la guerre, il fut dans la ne-
(\) Nous n'avons la vie complète, suivie et raisonnée, d'aucun artiste de Tantiquité. Parmi eux, Apelles e?t encore un des privilégiés ; mais que de lacunes, que de chaînons brisés, perdus, irretrouvables, dans celte longue chaîne de sa vie! On le sait, le livre de Pline fourmille d'erreurs chronologiques, de répétitions contradictoires; la vie de chaque artiste n'y a ni commencement ni fin ; quelquefois il cite les dates, quelquefois il ne le fait pas; tantôt il parle de la patrie du peintre, tantôt il Toublie ; placées sans ordre aucun, les descriptions de tableaux embarrassent les anecdotes; le fil de Thistoire est coupé à chaque instant. Cependant c'est encore dans VHistoire naturelle que nous trouvons le plus de renseignements, car combien faut-il lire d'autres volumes pour trouver une page, com-
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cessité de quitter la Macédoine. L'opinion commune, opinion qui s'est formée on ne sait trop pour quelles raisons, sur Apelles est qu'il n'alla pas en Asie, qu'il abandonna le roi-dieu dans le moment où celui-ci, choisi par tous les États de la Grèce, partit pour la conquête de la Perse, c'est-à-dire en 334 avant Jésus-Christ, c'est-à-dire deux ans après l'assassinat de Philippe, advenu en 336. Pour moi, au contraire, il n'est pas douteux qu' Apelles fit partie de l'expédition d'Alexandre, J'en donne les preuves :
On sait que le grand peintre ne se faisait pas gloire de travailler vite. Les tableaux consciencieux, les portraits surtout, ne se font pas avec la même activité régulière que des décorations largement peintes au mètre ou des ouvrages de moçonncrie. Le praticien va plus vite que le statuaire, qui
bien de pages insignifiantes pour un mot ! Âthcnco raconte une historiette; Vitruvc donne un procède do peinture; Lucien fait une description ; Pau^anias nomme un tableau ; Plutarquc ciie un bon mot; quelquefois môme ce n'est qu'un souvenir, un simple nom que nous trouvons, par de minutieuses lectures, dans les œuvres de Cicéron, d'Ovide, d'Horace, de Macrobo de Pétrone ou d'Apulée. On voit quelle difficulté il y a, s'aidant de pareils documents, à écrire la vie d'Apciles, de Phidias, de Zeuxis, de Praxitèles ou de tout autre arlisle. C'est un travail de reconstruction qu'on cnireprend avec des matériaux cpars ou qui souvent n'existent plus.
souvent, à la vérité, travaille avec une ardeur inconnue aux manœuvres, mais qui n'est pas inspiré, à toute .heure pour créer. Et il s'agit des Grecs, guerriers, commerçants, artistes, de là peu travailleurs. Apelles n'eut donc que deux ans, — accordons-lui même cinq ans, en comptant bénévolement les trois années de régence d'Alexandre, pendant lesquelles Philippe combattit les Scythes, — pour faire trois, cinq, dix portraits d'Alexandre (Pline renonce à les compter tous et n'en désigne particulièrement que trois) (1). De plus il eut encore à peindre les portraits de ses amis, Klitus, Antigone, Héphsestiôn, Parménion, Néoptolème, de sa maîtresse Pankaste, de son cheval Bucéphale. Cinq années nous paraissent trop courtes pour tant de travaux, encore qu'à des âmes grecques elles semblassent bien plus courtes. Maintenant tout est travail ou plaisir, tout est tranché. Le far niente ou la flânerie rêveuse n'existent plus. Les grands raisonnements, les charmants dialogues, les savantes et profondes discussions si chères aux Athéniens de l'Agora et aux Romains du Forum ne sont plus, comme au temps de Sokrates, d'Alkibiades et d'Horace, du domaine des intelligences d'élite.
(l) Pliae, lib. XXXV, cap. 10.
Le fameux proverbe des Anglais, peuple de commerçants, Time is money^ s'est naturalisé dans toutes les nations. Hélas ! savoir le prix du temps, c'est savoir que le temps fuit. La montre que chacun porte dans la poche de son gilet, c'est toujours le sablier, emblème du temps, symbole de la mort.
Mais cette première affirmative est , pour ainsi dire, une preuve matérielle, une question de durée. Elle a pu venir à la pensée de bien des gens qui l'ont proférée ou rejelée. Elle est réfutable : Apelles travaillait peut-être vite ; il ne passait pas un seul jour sans dessiner : Nulla dies sine linea (l), telle était, on le sait, sa devise. Moi, je rejetterais presque cette allégation si je ne pouvais Fappuyer sur d'autres. Une raison, quelque bonne, quelque sérieuse qu'elle soit, ne vaut rien si elle ne se coordonne avec d'autres. Comme le faisceau de La Fontaine, disjointes, elles sont faciles à anéantir ; réunies, elles défient tous les efforts et toutes les objections. Voici donc les autres preuves plus concluantes :
Apelles, dit Pline, fit un portrait d'Alexandre tenant la foudre (2). Or ce n'est pas pendant soq
(1) Pline, Ub. XXXV, cap. 10.
(2) Pinwit Apelles Alexandrum Magnum fulmen tenentem, Pline, lib. XXXV, cap. 10.
court règne en Macédoine, ce n'est assurément qu'après sa visite si téméraire au temple de Zeus Ammon, dans l'oasis de Libye, qu'Alexandre se crut, ou, du moins, selon d'autres opinions, feignit de se croire, par politique, Dieu, fils de Zeus, et qu'il se fit représenter la foudre à la main.
Apelles, nous raconte Pline (l), peignit, sur l'ordre d'Alexandre, Pankasté nue. Qu'était-ce que cette Pankasté? C'est encore Pline qui nous le dit. C'était la plus chère de ses concubines, e pallacis suis. Ici laissons parler M. Beulé (2), qui, après avoir prétendu qu' Apelles ne suivit pas Alexandre, se contredit sans le voir : « Quand il voulut connaître le faste et les voluptés d'une cour asiatique, Alexandre s'entoura d'esclaves choisies et eut un véritable harem. Parmi ses favorites, la plus belle, la plus chère, était Pankasté (ou Campaspe) , qu'Apellcs fut chargé de
(1) ,.,Cum d'declavi sibi e pallacis suis prœciiiuej nomine Pankasten, nudam pingi ob admirationem formœ ab Apelle jussisset {Alexander). Pline, lib. XXXY, cap. 10.
(2) Tout le monde a lu cette savante et attachante monographie qui a nom : Le peintre Apelles^ par M. Deulé. Elle n'a qu'un vrai défaut, celui d'être Irop courte. Par sa brièvclc même, — M. Beulé voulait faire un article et non un livre, — elle n'est pas complète. Â cote de questions fouillées, creusées, résolues de main do maître, il y en a grand nombre que M. Beulé n'a cru devoir étudier que supei^ciellement
peindre dans sa nudité éclatante. » De deux choses Tune : ou Alexandre « voulut connaître » à Pella, en Macédoine, « le faste et les voluptés d'un^ cour asiatique, » chose inadmissible, puisque, au dire de Plutarque, tout occupé de guerre et de combats, Alexandre n'eut pas avant la Perse Roxane d'autries femmes que Barsine (1) , et Apelles ne le suivit pas dans les expéditions; ou, chose plus probable, Alexandre ne commença à rechercher les vohiptés que dans les quelques mois de repos qu'il subit forcément en pacifiant et en civilisant la Perse (de même qu'Alexandre prenait le costume efféminé des vaincus, il devait bien aussi prendre leurs mœurs). Et Apelles^ le peintre ordinaire du roi, l'accompagna jusqu'en Perse et peut-être même plus loin , jusqu'à Persépolis, et dans une des villes conquises peignit la favorite d'Alexandre.
Nous pouvons encore donner une autre preuve de la présence d' Apelles* en Asie. Lysippe faisait partie de la suite d'Alexandre, puisque plus tard,, soit à Memphis, soit à Persépolis^ soit à Baby-.
(t) Plularque, in AÏex, XXIX. Barsine ou Barsène était VeuVe de Metnnon. EHe fut prise près de Damas. Voir Diodore de Sicile, lib, XX, cap. 20 el 28; Pausanias. lib. IX,' cap. 7; Qbintfe-Cufce, iib. X, cap. 6.
SI APELLES Sl3IVfT ALEXANDRE EN ASIE 219
lône, voyant Apelles peindre Y Alexandre Tonnant , œuvre qui ne put être faite qu'en Asie, il lui reprocha injustement le peu de vraie grandeur et toute l'extravagance qu'exprimait un pareil portrait (1). Pyrgotèles aussi suivit Alexandre jusqu'en Perse, car le seul ouvrage qui nous reste paraissant être de ce. maître est un camée, décrit d'ailleurs plus loin, représentant la tête d'Alexandre, couronnée d'un étroit bandeau blanc, couronne des rois perses, que le conquérant adopta en Asie, voulant, par esprit de civilisation, mêler les usages des Perses aux coutumes des Grecs et faire oublier ainsi aux deux peuples leur origine et leurs îuiimosités. Ainsi, puisque dans ce camée ciselé par Pyrgotèles le roi porte le bandeau des Perses, bandeau qu'il ne prit qu'en Perse, Pyrgotèles fit cette œuvre en Perse.
Revoyons les raisons qui prouvent irréfragaWcment qu'Apelles suivit Alexandre en Asie :
Le peu de temps qu'aurait eu Apelles pour faire les nombreux portraits d'Alexandre mentionnés par les auteurs, et ceux de ses amis et de sa maltresse, entre la mort de Philippe (3S6) et le départ pour l'Asie (334). Deux ans pendant lesquels
(1) Plularque, ée isiâe et Osiridr.*
Alexandre ne resta d'ailleurs presque pas à Pella; occupé à battre successivement, avec une rapidité foudroyante et toute moderne, égalant presque celle de la campagne de Marengo : au nord, les Thraces indépendants et les Triballes; à l'ouest, les lUyriens; au sud, les Thébains; occupé à réunir les Amphictyons aux Thermopyles, à détruire la capitale des Gétes, à raser l'arrogante Thèbes, à former la diète de Korinthe pour lui exposer son plan d'une expédition en Perse qui devait veu- .ger le sol sacré de la Hellade des invasions pcrsiques.
V Alexandre Tonnant y œuvre d'Apelles, évidemment faite en Asie, après les victoires surhumaines du fils de Philippe; après, surtout, la visite au temple d'Ammon, puisque les paroles du grand prêtre libyen furent l'affirmation sacrée et indubitable de l'origine divine d'Alexandre, la consécra-^ tion définitive et absolue de sa divinité.
Le portrait de Pankasté, une des maîtresses d'Alexandre; et le roi n'eut assurément de sérail qu'en Asie.
La présence en Perse de Lysippe et de Pyrgotèles; présence que rendent évidente les paroles de Lysippe à Apelles à propos de l'Alexandre Tonnant, les nombreuses statues que Lysippe fit du
roi-dieu et le camée à bandeau blanc qui nous reste de Pyrgotèles. Pourquoi donc Alexandre eût-il emmené en Asie Lysippe et Pyrgotèlcs et eût-il laisse en Grèce Apelles? Apelles, le plus grand et le plus flatteur des trois!