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CHAPITRE VII

MARCHES A LA SUITE d' ALEXANDRE

Apelles alla en Asie : soit qu'il fît partie de la suite du roi dès le début de la campagne?

soit qu'ayant quitté Alexandre à son départ de la Macédoine pour la Perse, il le retrouvât à Éphèse après la bataille du Gr anique et qu'il se décidât enfin à le suivre ; soit que, un peu plus tard, après la défaite conf}plète de Darius et la possession absolue de la Perse et de la Médie, il fût mandé par le conquérant et qu'il vînt à Babylône ou à Ekbatane dans un de ces renforts de cavaliers et de fantassins dont, sur les demandes du conquérant, l'Épire, la Cilicie, la Thrace, la Macédoine, la Thessalie et l'Ionie jonchaient sans cesse la terre asiatique.

On doit s'arrêter à la plus simple de ces pro-

positions. Apelles suivit Alexandre dans ses premières marches. Alexandre était un trop grand génie pour que ses expéditions fussent simplement militaires. Elles étaient aussi civilisatrices que guerrières, aussi fondatrices que destructives. En même temps qu'il appelait aux armes les Macédoniens, qu'il donnait l'ordre de recruter des mercenaires dans les âpres montagnes de l'Illyrie, que dans les plaines de la Thessalic ses lieutenants enrôlaient les hommes et achetaient les chevaux, il pensait aussi à avoir quelques têtes dans cette armée de bras. Dans l'hiver qui précéda la campagne du Granique déjà projetée, Alexandre sans doute fit venir à Pella, de toutes les villes de la Grèce, des architectes, des ingénieurs, des géographes, des financiers, d'habiles fondeurs de métaux, d'ingénieux fourbisseurs d'armes. Il réunit des médecins, des devins, des augures. Quelques cytharistes, quelques chanteurs, quelques rhapsodes, quelques aulœdeâ (1), quelques aulètes (2) se joignirent

(1) L'aulœde est celui qui chante avec accompagnement de flûte, de aù).<i)g6;.

(2) « Polyclète de Larisse dit, livre Vni de ses Histoires , qu'Alexandre avait toujours à Tarmée des joueurs et dos joueuses de flûte. » Athénée, lib. Xll. — C'est aussi Athénée, lib. XH, qui nous parle des chanteurs, des cytharistes, des rhapsodes et même de comédiens.

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aussi à l'armée, et voici composé ce groupe de penseurs et d'artistes au milieu duquel Apelles devait passer plusieurs années. De même qu'il fallait à Alexandre des soldats pour conquérir la Perse, des légistes et des philosophes pour en changer les lois, des capitaines pour conduire son armée, des devins pour expliquer les oracles, des géographes pour tracer les plans, des architectes et des ingénieurs pour fonder les villes, ne lui fallait-il pas aussi des artistes pour orner ces villes? ne lui fallait- il pas un historien pour raconter l'expédition, un poëte pour faire" de ses exploits une Alexandriade, comme Homère avait fait une Iliade des exploits d'Akhille, des peintres, des statuaires, des graveurs, pour montrer à tous ses sujets, à tous ses ennemis, à la postérité, ses beaux traits dont il s'enorgueillissait autant que de ses victoires? Pour historien, il prit Kallisthènes, que plus tard il fit assassiner; pour chantre épique, il choisit, méprise indigne de lui, le poétastre Khœrilos; Lysippe fut son sculpteur; Pyrgotèles fut son graveur; Apelles fut son peintre!

Donc, à côté du groupe guerroyant des vieux capitaines et des jeunes généraux d'Alexandre j composé de Parménion, de Kœnos, de Méléagre, d'Alexandre fils d'iErope, de Ptolémée, de Perdik-

kas, de Neoptolême, de Héron, de Python, de Seleukos, de Ménidas, de Nikanor, d'Héphîestiôn, de Klitus, d'Antigone, de Démetrius Phidon, de Néarque, d'Amynlas, de Leonnatos, d'Apolophane, de Penkestas, de Krateros, de Philotas et de Kléandros, s'en tenait un autre plus pacifique, moins éclatant de costume et d'armures, dont le rôle commençait quand le rôle du premier finissait; passif quand celui-là était actif, agissant quand il se reposait. Au premier appartenaient la guerre et ses grandioses horreurs; au second la paix et fees splendeurs; à celui-là était la destruction, le combat contre les hommes, la mort; à celui-ci la civilisation, le combat contre la matière, la vie; pour les uns, le signal de l'action étaient le son rauque de la trompette qui déchire l'air, et le roulement sinistre et assourdissant des timbales; le silence du calme appelait de sa voix irrésistible les autres à leurs travaux et à leurs études. Dans ce deuxième groupe parlaient, discutaient, chantaient, étudiaient, réfléchissaient, calculaient, regardaient le ciel, songeaient, dessinaient , Lysippe, Pyrgotèles, Apelles, les poètes Khœrilos, Pranikhos et Piérion (1) , l'historio-

(1) Plutarqiw, in Alex. LXIX.

graphe Kallisthènes, le secrétaire du roi, Eumène, les devins Demophoon et Aristandre de Telfnisse, les médecins Philippe d'Hyrkanie et Kritobule, le rhéteur Ailaxarque, le rhapsode Alexis de Tarente (1), enfin des philosophes, des géographes, des financiers comme Attalus, Néarque et tant d'autres.

On s étonnera peut-être de ce que le prévoyant Alexandre, qui n'avait pas voulu conduire en Perse plus de trente-cinq mille soldats, craignant qu'un trop grand nombre de troupes ne retardât la rapidité des marches, ne nuisît à l'ensemble des manœuvres et n'exigeât trop de vivres, se soit embarrassé de pareilles inutilités, nobles parasites de cette grande armée. L'étonnement ne résistera pas à la réflexion. Dix mille cavaliers, qui peuvent être très-utiles dans une bataille, peuvent aussi être très-embarrassants dans l'ascension d'une montagne, dans le passage d'un défilé, et même dans les cantonnements, à cause des fourrages qu'il faut leur trouver. Cinquante artistes, qui ne serviront absolument à rien dans les choses matérielles de la guerre, ne seront non plus jamais fort gênants, à cause de leur petit nombre. Cet exemple d'emme-

(i)AlhénéeJib. Xn.

ner en campagne des indifférents qu'Alexandre prenait aux rois perses, qui y traînaient leur cour et leur sérail, fut suivi depuis par bien des souverains. Qu'on se rappelle que dans les armées du moyen âge, des pages de quinze ans, des varlets, des musiciens, des trouvères et des filles de joie formaient à la queue de chaque corps expéditionnaire un groupe nombreux et embarrassant ; pillards et détrousseurs de cadavres après la victoire, chair à épées de reîtres après la défaite. La coutume de conduire à la guerre nonseulement des tambours et des clairons pour donner le signal de l'attaque et de la retraite, mais encore un orchestre complet d'instruments de cuivre et de bois, a été maintenue dans toutes les armées militantes modernes. Deux hommes qui, par bien des côtés tous divers, ressemblent à Alexandre, Louis XIV et Napoléon, sacrifièrent aussi à cette coutume. La campagne du Rhin n'entraînait-elle pas à la suite de l'armée toute la cour du grand roi, ses courtisans et ses maîtresses, ses poètes et ses artistes? Le général Bonaparte n'emmena-t-il pas à travers les flots de la Méditerranée dans les sables de l'Egypte une véritable académie, composée d'érudits, de savants, d'archéologues, de curieux de toute espèce? De nos jours même, combien de peintres

suivirent les marches rapides de la campagne d'Italie, ne se contentant pas de voir de loin les mouvements des troupes, mais assistant, au milieu de rétat-major, sur le sol du combat, labouré dé boulets, aux batailles qu'ils avaient formé projet de représenter!

Il en fut de même pour les savants et les artistes grecs de la cour d'Alexandre. Avec lui ils partent de Pella; avec lui ils vont de Philippes k Maronée; avec lui ils franchissent l'Hellesppnt; avec lui ils regardent les ruines d'Ilion, où déjà Virgile aurait pu s'écrier : Ubi Troja fuit. Dans la maison du roi, ils assistent au passage et à la victoire du Granique. Puis ils suivent Alexandre dans tous les zigzags que décrit sa marche triomphante (1), capricieusement conduite par l'ambition et la curiosité. Alexandre est envieux de voir : il s'arrête à Thyatire; à Sardes, si riche et si florissante; il Éphèse, sa rivale en richesse et en beauté. ( Ces marches incessantes et ces intermittences de courtes haltes tenaient l'armée en haleine sans la fatiguer.) Là, il demeure quelques jours, envoyant

(1) Pour rilinéraire d'Alexandre, nous avons suivi en les comparant les textes annotés d'Arrien, de Quinte-Curce et de Piutarque, et nous nous sommes beaucoup aidé des cartes de géographie ancienne.

dSO HISTOIRE d'aPELLES

à Athènes trois cents boucliers amassés sur le champ de bataille du Granique ; en Macédoine, pour sa mère Olympias, les trésors du camp de Darius. Il visite la ville ; il donne une grosse somme pour la réédification du temple d'Artémis, que les habitants comnoençaient à reconstruire à leurs frais. D'Éphèse, suivant le littoral de la côte ionienne, Alexandre s'empare de Milet. Il arrive en Karie. Repoussé devant Mendès, il se rabat sur Halikarnasse, l'assiège et s'en empare; à Pergues, attendant des renforts, il passe une partie de l'hiver. Puis il se remet en marche; il arrive en Kappadoce. Pour la troisième fois il franchit avec toutes ses troupes la chaîne du Taurus, se trouve en Cilicie, marche jusqu'au golfe d'Issus, sur les bords duquel il rencontre et il bat la nouvelle armée de Darius.

Combien de fois Apelles, pendant ces véritables rnarches forcées, regretta-t-il le calme d'esprit et la tranquillité de corps, si chers aux travailleurs, d'Éphèse, de Korinthe ou de Sikyône! Pensant ainsi, le peintre dut bénir les lenieurs du siège de Tyr. Ces sept mois de repos qui faisaient rugir Alexandre lui apportaient au contraire un immense bonheur : \es grandes jouissances du travail. Peut-être, pendant ce siège, resta-t-il dans

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le camp même d'Alexandre et fit-il sous la tente tin des nombreux portraits du héros? Peut-être fut-il cantonné avec la plus, grande partie de l'armée dans les vallons de la Palestine; Alexandre ne gardant devant Tyr que les troupes actives, tout au plus suffisantes aux travaux de la digue et aux combats de l'assaut..

Après Tyr, c'est Samarie, Joppé, Gaza, Peluse, Héliopolis, qui ouvrent leurs portes au clément Alexandre, ou qui font abattre leurs murailles par les soldats du fils de Philippe, et le roi-dieu atteint Memphis, l'antique cité des Pharaons.

Dans cette grande ville, Alexandre demeure encore un hiver entier. Il administre l'Egypte, en confie le gouvernement à deux satrapes perses ; il fonde la première Alexandrie; il reçoit des députés de toutes les villes de la Grèce, qui viennent le complimenter en lui amenant des renforts d'hommes et de chevaux ; il fait son fameux pèlerinage à Ammon, en Libye. Apelles resta donc assez longtemps à Memphis, regardant et visitant curieusement le temple de Sémiramis, le temple de Phta, où l'on adorait le bœuf Apis, le palais des Pharaons et les autres monuments dont les formes massives, déifications de la matière, graftdioses sans harmonie, majestueuses plutôt que

belles, ne lui plurent sans doute que très-médiocrement, en sa qualité de Grec, et de Grec d'Ionie.

Mais il fallut se remettre en route, passer, à la suite de l'armée, d'Egypte en Idumée, d'Idumée en Palestine, de Palestine en Syrie, en Mésopotamie, en Assyrie, et, après avojr vu Damas, Émèse, Circésium, Thapsaque, Ninive, arriver enfin, les Perses vaincus à Arbelles, au cœur de TAsic, h Babylône, Apelles demeura -t-il à Babylône?

Laissa-t-il partir, sans le suivre, Alexandre à la poursuite de Darius, pensant que le roi reviendrait tôt ou tard à Babylône ? C'est douteux ; car Apelles connaissait la fière ambition du héros. Alexandre, cet Ahasvérus de la conquête, ne devait jamais s'arrêter, jamais retourner en arrière; une force fatale le poussait toujours en avant. Un seul obstacle mit fin à sa course de gloires : la rébellion de ses soldats, fatigués de marcher sous la pluie qui les transperçait et dans les sables qui les étouffaient, las de combattre, de tuer et d'être tués, lorsqu'il leur ordonna de passer les eaux profondes et rapides de l' H y phase.

Alexandre avait -il une patrie? Quelle était-elle? Était-ce la Macédoine? la Macédoine qu'il quitta sans regret, la Macédoine qu'il n'eut jamais le dé-'

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sir de revoir! Était-ce donc Tlonie? Mais pourquoi rionie plutôt que l'Egypte, plutôt que la Phrygie, plutôt que la Perse, plutôt que la Médie, plutôt que l'Assyrie, plutôt que l'Inde? Sa patrie, c'était le nnonde entier, que son ambition surhumaine lui suggérait de conquérir. Alexandre le dit lui-même à son armée, la voulant forcer à traverser l'Hyphase : « Seules les bornes du monde borneront mon empire. » Alors, par la grandeur de son ambition et de son orgueil, par la force de ses armes, par le génie de sa politique et de sa législation, les nations auraient abdiqué leurs noms en abdiquant leurs coutumes et leurs nationalités ; elles se seraient fondues toutes ensemble, comme les fleuves se fondent dans l'Océan, dans un empire immense, qui se fût appelé l'Alexandrie !

De même, Pella n'est pas plus la capitale de- , son empire que Memphis, Memphis que Babylône, Babylône que Persépolis, Persépolis qu'Ekbatane. Sa capitale, il l'entraîne avec lui; elle est où il est. Quand Alexandre séjourne h. Babylône, sa capitale est Babylône ; quand il règne à Suse ou à Persépolis, sa capitale est Suse ou Persépolis ; quand il revient à Ëkbatane, sa capitale est Ekbatane. Campe* t-il sur les bords de la mer Hyrkanienne, passe-til en Baktriane ou en Sogdiane, va-t-il aux Indes, as-

siége-t-il un des forts des Malliens, traverse-t-il les déserts de la Karmanie ou de la Gédrosie, toujours sa capitale est où il est. C'est son camp, c'est son palais, c'est son char de triomphe! La capitale de son empire, c'est lui-même, Alexandre, entouré de ses soldats, de ses amis, de ses femmes; ayant à ses ordres sa garde, ses hétaïres d'élite, ses cavaliers thessaliens, ses mélophores perses, ses archers aux manteaux couleur de feu et ses Macédoniens argyraspides ; auprès de lui ses capitaines, Klitus, Héphœstiôn, Antigène, Parménion, Néarque, Penkesta, Néoptolême ; ses femmes, Roxane ou Barsine ; ses maîtresses, Pankasté ou Thaïs d'Athènes ; ses artistes, Apelles, Lysippeet Pyrgotèles ; ses médecins, Philippe et Kritobule ; ses rhéteurs, ses écrivains, ses augures, Anaxarque, Aristandre, Khœri- .los et Kallisthènes ; enfin, à portée de sa main, son cheval Bucéphale, son casque de fer forgé par Théophile, son épée si bien trempée et si légère, — présent inappréciable du roi des Kitiens, — et le coffret d'or massif renfermant un manuscrit de V Iliade, entièrement revisé par Aristote!

Connaissant donc l'insatiable ambition d'Alexandre, c'eût été folie à Apelles que de rester à Babylône en attendant son retour. Il fallait prendre un grand parti : revenir en Grèce ou

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suivre le roi dans ses pérégrinations guerrières. Apelles dut se décider à voyager encore.

Des haltes de peu de durée, mais souvent répétées, avaient permis à Apelles de faire déjà de nombreux portraits d'Alexandre et de ses généraux; il avait alors pu représenter le roi sous la figure de Zeus Tonnant, puisque roracle d'Ammon avait parlé. Mais avait-il peint, à Babylône, le portrait de la fameuse Pankasté? Ce n'est pas à croire. Le premier séjour d'Alexandre à Babylône ne dura qu'une trentaine de jours. Eut-il le loisir en un si court espace de temps de se former un harem? D'ailleurs les historiens du Péloponèse ne commencent à parler des débauches d'Alexandre que dans les quelques mois de repos auxquels, à reprises différentes, il s'abandonna à Persépolis. C'est dans cette ville bien probablement qu' Apelles fit le portrait de Pankasté. Le peintre devait désirer voir Persépolis; ses splendeurs, ses palais grandioses, ses monuments gigantesques, autant que les murailles de Babylône, que ses édifices, que ses jardins suspendus, excitaient l'avidité des yeux d'Apelles, qui avait entrepris ce grand voyage plus encore par curiosité que par intérêt.

D'ailleurs, la manière dont Alexandre conduisait ses campagnes se prêtait à merveille à l'admission

de quelques artistes dans l'armée. Ses expéditions tenaient un peu de tout : les batailles succédaient aux sièges, les sièges aux voyages de pure curiosité. Souvent on ne rencontrait nulle résistance ; les magistrats, les prêtres, les satrapes de la plupart des villes en apportaient les clefs au vainqueur de Darius. Alexandre s'arrêtait dans chaque cité, la visitait dans ses détails, étudiait ses mœurs, s'informait de son culte, qu'il respectait toujours, de ses lois, qu'il abolissait souvent pour en établir de plus équitables et de plus clémentes. Il mettait une garnison, nommait un gouverneur, des officiers ; il encourageait, par des présents ou par des récompenses, les mariages de ses soldats avec les filles des indigènes. Quelquefois, lorsqu'un lieu, soit par sa position avaniageuse pour la ville ellemême, soit par Tutilité que pourrait en retirer le pays, lui paraissait propre à la fondation d'une Alexandrie (on sait qu'Alexandre nomma Alexandrie toutes les villes qu'il sema sur sa route, si essentiellement civilisatrice), il ordonnait et l'on agissait. Sans doute bien des soldats de cette armée, qui, si minime à son départ de Pella , s'était accrue de plus du double, en formant boule de neige durant ces longues routes, abandonnaient

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la pique et l'épée du guerrier pour prendre la pioche du terrassier et la truelle du maçon. Mêlés aux naturels, ils formaient ainsi une légion de travailleurs capable de construire une nouvelle tour de Babel, si, dans sa superbe, Alexandre rcût commandé.

Quand Alexandre voulait fonder une ville, il ne se contentait pas de dire : « Ici vous bâtirez une ville qui se nommera Alexandrie. » Non ; il faisait faire les plans, qu'il approuvait ou qu'il improuvait; il assistait à la construction des édifices, aux percements des canaux, aux aplanissements partiels des terrains. Pour tout dire, il posait de ses mains la première pierre de chaque Alexandrie, et de ses propres yeux il la voulait voir toiturer et ornementer. Bien souvent Alexandre installait son camp non loin de la ville qu'il édifiait (il agit ainsi à la fondation de l'Alexandrie située h quelques milles du désert de Karmanie, près du petit lac Arie ; de l'Alexandrie Uttima, en Sogdiane, et de l'Alexandrie des Indiens, aux bords de l'Hyphase) ; mais le plus souvent il surveillait les travaux de la principale ville des environs. Ainsi, c'est pendant son séjour à Memphis qu'il fonda la puissante Alexandrie d'Egypte. Etant à Babylône, il construisit l'Alexandrie du lac de Pkallaopas ; il habitait

Nicée lors de la construction de l'Alexandrie des Paropamisades, et il surveillait sans doute de Nantaria les travaux de l'Alexandrie Oxiana.

C'était pendant le temps que nécessitaient ces ouvrages énormes de terrassement et de construction qu'Alexandre prenait le plus de loisirs. Chasses avec ses amis, spectacles de courses et de luttes entre les valets des seigneurs de l'armée, captures de chevaux sauvages, parties de natation; plaisir particulièrement affectionné par Alexandre et qui faillit lui devenir si funeste , longues dissertations après boire sur les plus hautes questions de politique, de morale et de législation, sur les problèmes les plus graves de la philosophie et de k nïétaphysique, discussions sur les plus nouvelles œuvres de Lysippe et d^Apelles, lectures à haute voix d'Homère ou de Pindare, d'Aristophane ou de Sophokles, de Sapho, chantre d'amour, ou d'Anakréon, chantre du vin, tels étaient les délassements et les plaisirs du vainqueur d'Arbelles.

Durant toutes ces haltes, les amis d'Alexandre étalaient ces fastes féeriques, ces somptuosités de géants que l'imagination moderne se refuse à se figurer. Perdikkas et Kraléros, grands gymnasiarques, avaient dans leurs voyages des peaux cousues ensemble qui se déroulaient et qui, tendues sur des

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piquets au-dessus de leur tête, formaient un abri contre le soleil d'une stade de longueur; des bêtes de somme en grand nombre portaient des amas de fine poussière, destinés à joncher ces gymnases improvisés (1). Pour Léonnatos et pour Mènélas, qui, comme Agnon, avaient des clous d'or à leurs crépides, des esclaves portaient des toiles de cent stades de long, qu'ils tendaient verticalement pour établir ainsi un enclos propre à des chassa nemrodiennes (2). La tente de Klitus Leukos (3) était toute tapissée de tentures de pourpre. Durant toutes ces haltes, la foule des histrions et des musiciens qui se traînaient à la suite de l'armée, donnaient leurs représentations. Cétaîent des faiseurs de tours très-habiles, comme Skynénos de Tarente, Philiste de Syrakuse, Héraklite de Mitylène; de savants citharistes, comme Kratinos de Méthymne, Aristonyme d'Athènes^ Athénodore de Téos ; d'harmonieux chanteurs, comme Héraklides de Tarente et Aristokrates de Thèbes; des aulètes, des aulœdes, des joueurs de psaltérion, comme Denys d'Héraklée, Hyperboles de Cyzique et Phasinale ; des acteurs tragiques,

(1) Athénée, lib. XII.

(2) Id.yibid. '

(3) Klitus le Blanc^ poar4e distinguer de Klkus ie Noir.

comme Thessalos, Athénodore et Aristokrite; des comédiens, comme Lykon, Phormion et Ariston (1 ).

Souvent, quand l'esprit aventureux d'Alexandre commençait à se fatiguer de la monotonie pourlant si variée de cette belle existence, où agissaient simultanément toutes les forces du corps et toutes les facultés de l'âme, il rassemblait hâtivement quelques troupes et il se plaisait à aller en personne combattre des rebelles, apaiser une sédition, asservir une tribu insoumise; ou encore, par simple curiosité, pour voir une ville isolée, un lac, un fleuve, une montagne, cherchant l'emplacement avantageux d'une Alexandrie, il entreprenait à marches forcées un court voyage à travers des déserts aux houles de sable ou des montagnes trouées de présipices. Puis il revenait dans la dernière Alexandrie , qu'il ne quittait jamais complètement avant qu'elle ne fût, sinon terminée, du moins en voie d'achèvement.

Ces retards volontaires, ces longues haltes, ces stations indéterminées peuvent expliquer les onze

(1) Athénée, lib. Xîl, fait le dénombrem.ent de tous ces artistes. Quand on songe qu'Alexandre permeUait à ces généraux de s'embarrasser d'aussi inutiles bagages, qu'il ne défendait pas de suivre l'armée à ces histrions et à ces prestidigitateurs, on ne s'étonne pas qu'il ait emmené en Açie, Kallislhènes, Khœrilos, Lysippe, Pyrgotèles et Apelles.

années (de 334 à 323) qu'employa Alexandre à s'emparer à peine du quart de l'Asie sans éprouver nulle part de véritable résistance. Les Perses, les Mèdes et les Indiens , soldats efféminés, mal armés, sans discipline, se défendaient pourtant avec courage et ténacité ; mais que pouvaient-ils faire contre ces vieilles bandes de Philippe, bien armées, habituées à une discipline de fer ; contre ces rudes soldats macédoniens qui s'étaient aguerris en battant les Scythes, les Spartiates et les Thébains? Les flè^ ches emplumées des Asiatiques s'émpussaient ou se brisaient sur les grands boucliers d'airain des Macédoniens, tandis que les dards aigus et les* longues javelines de ceux-ci s'enfonçaient facilement dans ces poitrines nues ou recouvertes d'étoffes légères. Qu'étaient-ce que ces sabres recourbés, richement ornés, mais peu solides comme toutes les armes orientales, que ces lances flexibles comme des roseaux , que ces arcs microscopiques, mis en comparaison avec les longues piques de fer, les lourdes épées et les haches « qui portent de profondes entailles » des soldats d'Alexandre ? Presque toutes les villes se rendaient et ouvraient leurs portes à l'approche de celui qui avait fait raser Thèbes. A peine quelques-unes se défendaient-çlles. Alexandre eut donc peu de sièges à entreprendre,

dont le seul long, qui dura neuf mois, — Agamem* iion mit bien neuf ans à s'emparer d'Hion, — fut celui de Tyr.

Un destructeur, comme Attila ou Gengiskan, eût mis à peine trois ans pour parcourir l'étendue de pays dans laquelle Alexandre demeura onze années. Mais Alexandre, aussi civilisateur que conquérant, fonda plus de villes qu'il n'en détruisit. Etzeil , en sa qualité de fléau de Dieu, comme la foudre ne pouvait pas s'arrêter en chemin. S'emparait-il d'une ville, il la livrait au pillage, il la brûlait et, hurlant, le visage en feu, il fuyait au galop vers une autre, entraîné à son œuvre de ruine. Or, avec cent mille sauvages pour saccager une ville, si grande qu'elle soit, il suffit de trois jours. Pour fonder, il faut plus longtemps. Ainsi agissait Alexandre.

Un autre que lui, par exemple Napoléon, de qui l'ambition plus raisonnable, partant moins grandiose, car la folie d'Alexandre touche à la *

sublimité, avait des bornes, eût comnriencé par s'emparer rapidement, sans trêve ni relâche, de tous les pays qu'il convoitait^ et ayant accompli ce projet, il fût revenu dans sa capitale* et là seu* lement, après la conquête* il se fût occupé à édifier des villes, à construire des ports, à percer des

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canaux, à réformer les lois, à changer en les polissant et en les adoucissant les mœurs et les coutumes. Alexandre ne voulait s'arrêter qu'aux Hmites du monde, et pour cette raison, il s'empressait de fonder des cités et de civiliser les peuples dans tous les lieux qu'il parcourait ; car, ne sachant pas s'il y reviendrait jamais, il voulait faire le bien de ces contrées et laisser le souvenir de son nom dans ses villes et ddJis ses institutions.

Nous avons voulu montrer que les immenses conquêtes d'Alexandre étaient plus des expéditions que dos campagnes, qu'elles étaient autant les voyages pacifiques et civilisateurs d'un souverain dans ses États que los guerres rapides et destructives d'un conquérant en pays étranger ; partant de là, nous avons prouvé qu'il ©'était pas impossible à Alexandre d'emmener avec lui sa cour entière, dont faisaient partie et Lysippe, et Apelles, et Pyrgotèles. On a vu aussi la part que pouvaient prendre Lysippe et Apelles à cette vie si aventureuse.

Apelles suivit-il donc le roi jusqu'à sa mort dans ses expédition^ ou retourna-t-il en Grèce à son départ de Persépolis? Gigantesque point d'interrogation, qui dessinera sans cesse ses formes contournées dans l'esprit des biographes du peintre

éphésien. Cependant il semble qu'Apelles retourna en lonie avant la mort d'Alexandre.

C'est à Persépolis qu'Apelles peignit Pankasté. Ainsi, dès Persépolis, le peintre ne doit plus d' œuvres faites en Asie au catalogue qu'en ont dressé les auteurs anciens, puisque tous les tableaux qu'ils citent peuvent avoir été peints avant le départ définitif d'Alexandre pour Persépolis^ D'un autre côté, la curiosité ne poussait plus Apelles dans les nouvelles guerres d'Alexandre. Jusqu'à Persépolis, il était resté dans des pays civilisés, hérissés de villes splendides; il avait parcouru l'Asie Mineure, l'Egypte, la Perse, la Médie; maintenant il s'engageait dans des contrées inconnues, dans des déserts immenses, dans les solitudes monotones dp la Karamanie, de la Gédrosie, des Indes, de la Baktriane et de la Sogdiane. L' Éphésien prit peut-être peur. Dans l'immense étendue de terrain qui formait le royaume de Darius, Apelles, par les routes tracées, par les caravanes continuelles, par les nombreuses villes pouvant servir d'étapes, était pour ainsi dire en lonie. Allant plus loin, adieu la Grèce; la Grèce sa patrie d'homme et sa patrie d'artiste.

Une autre preuve, plus décisive et surtout moins discutable parce qu'elle s'appuie sur des textes et

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non sur des sentiments, affirme qu'Apelles quitta l'Asie avant la mort d'Alexandre : Dîodore de Sicile (1) a décrit avec l'amour d'un Grec pour les somptuosités le splendide char mortuaire qui transporta le cadavre d'Alexandre de Babylône à Alexandrie. Je traduis la description de cette colossale Hamaxa :

« Une voûte d'or de huit coudées de large sur douze de long et ornée de pierres précieuses arrangées comme des écailles étincelantes formait le sommet du char. Sur le faîte du monument, surmontant toute Tœuvre, était placé un trône carré en or massif, décoré de mufles de tragélaphes (2), qui tenaient des agrafes d'or de deux palmes de diamètre auxquelles appendaient des couronnes triomphales, tressées en guirlandes multicolores charmantes pour la vue. Sur le dos de la voûte se balançaient les larges mailles d'un filet qui portait de grandes sonnettes, dont les tintements incessants se faisaient entendre de loin à tous ceux qui venaient au-devant du convoi; aux quatre angles de ce toit voûté, se modelait dans l'or massif une Victoire ailée portant des trophées. La voûte, et tout ce qui en dépendait, s'appuyait sur un

. (1) Biblhlheca Mstorica, lib. XVIH, 26, 27 et 28. (2) Boucs -cerfs, animaux fabuleux.

péristyle composé de hautes colonnes qu'arrêtaient des chapiteaux ioniques. Dans ce péristyle on vovait aussi un réseau d'or dont les fils avaient Tépaisseur d'un doigt et auxquels étaient suspendus quatre tableaux remplis de figures de la môme dimension que les murailles.

« Le premier de ces tableaux, un bas-relief, re* présentait un char profusionnément orné de ciselures, sur lequel trônait Alexandre, tenant en ses mains un sceptre magnifique. Autour du roi, se déployait sous les armes toute sa maison militaire, composée de Macédoniens et de Perses, portant des lances terminées par une pomme d'or (1) ; en avant marchaient les écuyers. Sur le deuxième tableau, on avait figuré, comme faisant suite h la maison militaire, des éléphants armés en guerre, montés chacun par deux conducteurs, un Indien et un Macédonien, l'un et l'autre revêtus de leurs armures accoutumées. Sur le troisième panneau s'ébranlait un corps de cavalerie, imitant pour se ranger en bataille les évolutions d'une manœuvre militaire. Enfin, le quatrième montrait des vaisseaux de guerre tout équipés et disposés pour un combat naval,

(1) Les mélophores, porle-pommcs.

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MARCHES A LA SUITE d'aLEXANDRE 21*7

« A l'entrée de la voûte, des lions dorés menaçaient de leurs regards ceux qui auraient voulu pénétrer dans le sanctuaire funèbre. Dans l'intervalle qui séparait chaque colonne s'élevait une acanthe d'or dont les feuilles montaient, en serpentant insensiblement , jusqu'aux chapiteaux. Sur le dos de la voûte, et au milieu du toit qu'elle formait, s'étalait à découvert un tapis de pourpre chargé d'une couronne d'olivier en or d'une grosseur extraordinaire. Le soleil dardait ses rayons sur cette couronne et produisait en s'y réfléchissant l'éclat d'une lumière brillante, toujours en mouvement, qui, vue h une certaine distance, paraissait un éclair traversant le ciel. Le train sur lequel reposait la voûte et tout l'édifice était supporté par deux essieux, que mettaient en mouvement quatre roues à la persienne, dont les moyeux et les raies étaient dorés, mais dont les jantes, qui frôlaient le sol, étaient garnies de plaques de fer ; chaque saillie des essieux se terminait par un mufle léonin mordant le fer d'une sy-

bène(l) . . .

Le nombre des mules attelées était de soixantequatre, choisies parmi les plus hautes et les plus

(I) Pique de chasse.

vigoureuses ; toutes portaient des couronnes d'or et des colliers de joyaux. »

Diodore assure qu'Arkhydée mit deux ans à faire exécuter ce grand ouvrage. Il paraît qu'un certain Hieronymus en était l'auteur (1). Mais pas un seul des auteurs anciens ne fait mention d'Apelles ni de Lysippe à propos de ce char. C'est donc qu'ils n'étaient plus en Asie lors de la mort d'Alexandre, sinon n'eussent-ils pas pris leur part de travail et de gloire dans cette œuvre évidemment collective, puisque tous les arts du dessin s'y mêlaient à l'envi? Les Victoires d'or auraient été fondues par Lysippe; sur les panneaux du char, Apelles eût peint à l'encaustique quelque emblème glorieux ou funèbre.

(1) Moschion apud Alhenœum^ lib. V, cap. 9. Voir aussi .Elien, Var, ///s/., lib. XIF, 64.

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