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CHAPITRE VIII

LES PORTRAITS d' ALEXANDRE

La série des portraits d'Alexandre est une des œuvres les plus importantes d'Apelles, essentiellement portraitiste pendant les deux premières périodes de sa vie ; périodes où il s'appliquait surtout à l'imitation de la nature.

A côté d'Apelles peintre d'Alexandre viennent se placer deux autres artistes presque aussi célèbres : Lysippe et Pyrgotèles. L'alliance de ces trois noms est classique; classique comme un parallèle entre Cœsar et Napoléon, classique comme dire Corneille et Racine ou Voltaire et Rousseau. Ces trois excellents artistes furent les portraitistes ordinaires d'Alexandre. Le roi publia un édit par lequel il défendait à tout autre qu'à Apelles de peiadre son portrait, à tout autre qu'à Lysippe

de modeler sa statue, à tout autre qu'à Pyrgotèles de graver son image sur les pierres (1).

Cet édit a attiré à Alexandre le reproche de despotisme et d'enfantillage. 11 ne montre que sage décision, jugement profond et peut-être orgueil féminin bien pardonnable. Alexandre était beau , très-beau ; il craignait justement d'être défiguré ou même ridiculisé dans ses portraits (2). 11 voulait, aux yeux de ses sujets, aux yeux des Athéniens, de ces Athéniens auxquels

(1) Hic imperalor (Alexander) ediûrit ne qtâs iptum ùlius qnàm Apelles pinijerel, qmm Pyrgotèles sculpserel, qnàm Lysipjfns ex œre duceret. Pline, lib. Vil, cap. 37. — Cumprimis Alâjandrvm Ulvd prœclarum^ quvd imagifKm suam^ quo certior posteris proderetur,noluH amultis artificibus vulgo contaminari] sed edixU universo orbi svo ne qvis effigiem régis temere assimilaret œre, colore, cœlamine; quin soins eam Polycletus œre ducerel, solvs Apelles coloribus dclmearet, soins Pyrgotèles cœ* lamine excuderel. Apulée, in Floridis. — Voir aussi Cicéron , ad FamiL, lib. V, episf. 42; Valèrc Maxime; lib. VIII, cap. 2, et enfin Horace : EpihtoL lib. II. i :

...Idem rex ille poema Qvi iam i idiculnm iam care prodigus émit Edicté veluit ne quis se, prœler Apellemy Pingeret, ont alius lysippo dfucerei œra Fortis Alexandri vnltnm simulantia,».

(2) Quand on se rappelle avoir vu à l'Exposilion des Refusés, en 1863 et i864, des portraits odieusement peints, parfaitement ridicules et de pure fantaisie, portant ces ambitieuses ot

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il adressa ces paroles c:i plongeant à cheval dans les eaux enflées de l'Hydaspe, exposé à une grêle de flèches, de dards et de pierres : « O Athéniens ! ti quels périls je m'expose pour mériter vos louanges! » eurtout aux yeux multipliés des âges futurs, apparaître dans toute sa splendeur humaine et divine. Et il avait raison : sans cette sage mesure, au lieu d'admirer les traits d'Alexandre dans Thermes de Tivoli et dans la statue du Musée des Antiques, imitations en marbre d'un bronze de Lysippe, nous ne leg verrions que dans des statues de bien moindre valeur.

Ce n'était peut-être pas seulement la crainte d'être défiguré, car les Grecs pouvaient-ils défigurer? qui avait dicté cet ordre à Alexandre, mais la crainte d'être copié avec trop de vérité, avec trop de réalisme. I^e réalisme progresvsait alors en Grèce avec une étonnante rapidité, sous l'influence pernicieuse des maîtres sikyôniens qui tuèrent l'art en le voulant régénérer. Apelles, Lysippe, Pyrgotèles travaillaient auprès du roi. Il pouvait leur faire

filles inscri|Hions i S. U, VËm\Kreur; S. H, l'ImiJérairice; Leurs M'ijeslcs impériales visiiant l'atelier du peimrc, ne léclame-l-on pas, sinon un privilège aussi exclusif que celui qu'acfcorda Alexandre à Apelles el à Lysippe, mais du moins une défense de faire de l-.'ls portraits sans une coraman le spéciale?

donner un peu plus d'éclat à ses yeux, leur faire rehausser encore ses boucles de cheveux dans la forme houleuse et divine de la chevelure de Zeus; avantages dont il était si fier. 11 pouvait enipêcher ces artistes de rendre avec trop de fidélité le développement extraordinaire d'un de ses muscles mastoïdes qui faisait pencher sa tête du côté gauche. Mais ces dernières lignes sont absolument hypothétiques ; elles n'ont aucun fondement, si ce n'est l'orgueil souverain du vainqueur de Darius,

Pline le dit, Lysippe sculpta la figure d'Alexandre dès son enfance (1) : Apelles dut agir également sur l'ordre de Philippe; car il est encore plus naturel de faire le portrait que la statue ou le buste d'un enfant. Les auteurs latins, renonçant à énumérer tous les portraits d'Alexandre que peignit Apelles, n'en citent spécialement que trois, qui tous appartiennent à l'époque de la vie d' Apelles où nous sommes arrivés, quand Alexandre eut atteint l'Asie. On ne connaît donc pas ceux qu' Apelles fit en Macédoine. On ne peut que se les figurer. Apelles excellait dans les portraits équestres ; certainement, même dans l'adolescence d'Alexandre,

(i) Fecit Alexandrum Magnum y mulUs opcribus àpuerilia ejus orsus. Pline, lib. XXXIV, cap. 7.

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s'il le peignit assis, debout, lisant Homère, étudiant les traités encore inédits qu'Aristote avait peutêtre composés pour lui sur la politique et sur la morale, s' exerçant à lancer le javelot, méditatif, maniant le glaive court et massif des anciens, il le représenta aussi monté sur un cheval qui se cabre ou qu'il flatte doucement du plat de la main. Qui sait? L'action de dompter Bucéphale avait produit un immense effet à la cour de Macédoine. Apelles plaça dans le même tableau Alexandre et Bucéphale, ces deux amis aussi vrais, aussi grands que les deux amis qui avaient nom Alexandre et Klitus.

Puisque, tant en nombre qu'en conservation, nous possédons plus de spécimens de la sculpture que de la peinture antique; puisque le bois enduit d'encaustique a péri, tandis que le bronze et le marbre ont subsisté ; étudions la peinture par la sculpture, les panneaux par les marbres ; tâchons de comprendre les tableaux à grandes compositions par les groupes et les bas-reliefs, les tableaux d'une .seule figure par les statues isolées, enfin les portraits par les bustes. Que l'œuvre de Lysipp3 nous montre l'œuvre d'Apelles.

Maintenant, nous connaissons la tête si belle, si noble, si expressive d'Alexandre autrement que par quelques descriptions d'auteurs anciens. Dans

les marbres, dans les pierres gravées, dans les médailles, elle se montre une dizaine de fois.

D'abord vient la colossale statue d'Alexandre que possède le Louvre. Quand on entre dans le Musée des Antiques, elle frappe tout d'abord. En face du Bacclms ivre aux traits doux et paisibles, voici un autre Dieu, Alexandre, à Tair grand et soucieux. Ses yeux regardent en haut avec un mélange de tristesse et d'indécision; son frontjse ride douloureusement; les coins de sa bouche s'abaissent, dédaigneux et chagrins. Cette tête si mélancolique ne me rappelle pas, comme à certains critiques, l'épigramme attribuée indifféremment à Arkhélaûs et à Asklépiades : « Lysippe a bien rendu « tout Alexandre, même son audace. Que de puis- « sance dans ce bloc d'airain ! Le héros qui fixe le « ciel semble s'exclamer : A toi, ô grand Zeus, « l'empire du ciel ; à moi, Alexandre, l'empire de * la terre (1) ! »

Tout le jeu de la physionomie exprime l'inquiétude humaine et non l'arrogance divine que chante cet épigramme. Ses sourcils marquent le contraire de l'irritation puisque au lieu de se fi*oncer ils s'arquent; de même les rides fron-

(i) Anihologia P!anudea, lib^ IV, 120.

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taies qui, autant qu'on les peut distinguer sous la visière du casque, suivent le mouvement bs^ censionnel commencé par les sourcils. A première impression, Alexandre semble implorer plutôt que menacer ; puis, un certain air d'indéci* sion qui règne dans tout le visage fait changer d'idée. On sent une lutte entre la tête et le cœur, entre la raison et la pitié. Alexandre parait demander au ciel s'il punira ou s'il pardonnera, s'il fera grâce à des rebelles vaincus qu'il pourrait, qu'il devrait châtier. Et sa main gauche, étendue en avant, ouverte, les doigts mollement écartés , indique que le grand roi s'est laissé gagner à la clémence.

Comme presque toutes les statues viriles du style héroïque, Alexandre est nu. Des cheveux ondes s'élancent hors du casque. Le bras droit qui a été refait devait tenir un glaive ou s'appuyer sur une lance. Je me rendrais plutôt à cette seconde hypothèse, car le pied gauche, placé très^n arrière du corps, semble se reculer pour laisser de la place à la hampe de la lance ; et posé ainsi, sans ce long bâton sur lequel il s'appuie, le héros n'ayant pas son équilibre tomberait en avant» Cette statue est surtout curieuse en ce qu'elle se trouve en contradiction sur un point avec l'opinion commune, formée

par les récits des écrivains anciens, sur la figure physique d'Alexandre et avec les quelques autres portraits qui nous restent de lui : on sait qu'Alexandre penchait très-fort la tête à gauche (1), et que ce défaut de structure était causé par le renflement extraordinaire du muscle mastoïdc ga'uche. Dans la statue du Louvre c'est l'opposé: Alexandre penche la tête à droite, et le mastoïde droit est infiniment plus développé que le gauche, selon qu'on en peut juger sous la draperie qui commence sur l'épaule gauche par un gros bouillonnement pour se replier sur le dos. De même, le pectoral droit est plus fortement accentué que l'autre, surplombant presque la partie inférieure du buste. Ces muscles si accusés du côté droit semblent montrer un homme accoutumé à manier des armes telles que Tépée, la lance, le disque ; exercices qui développent surtout le côté droit. La robustesse que marque tout le corps, le développement des muscles, la grande et forte proportion des membres , l'ampleur du buste et le plein des chairs représentent un homme à l'apogée de sa force, âgé de trente-cinq à quarante ans. Evidemment Alexandre, mort à trente-deux ans, de taille moyenne, plutôt nerveux que très- Ci) Plutarque, in Akx. V, cl tn Pyrrho, VIII.

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fort, plutôt élégant que carré, est vieilli, grandi, renforcé et élargi. Ce n'est plus Téphèbe grec vainqueur de Darius ; c'est un gladiateur de l'ancienne Rome.

Ce marbre est-il une imitation du bronze de Lysippe? telle est la question que se sont adressée bien des archéologues. Je le crois. Sans doute Lysippe ne représenta pas toujours Alexandre avec le regard hautain dont parlent les poètes ; il put aussi le sculptet^ dans une pose plus simple. Le sujet d'Alexandre hésitant entre le pardon et la vengeance devait parfaitement convenir à son talent et à son caractère, puisque Lysippe recherchait surtout l'expression. L'homme est conçu d'une manière réaliste^ car, quelque colossal qu'il soit, il n'a rien d'hérakléen ; peut-être un peu exagéré dans la vérité, il.n'est pas idéalisé; et on connaît les tendances réalistes du forgeron sikyônien. De plus, la tête est petite, ce qui fait paraître le corps encore plus grand; et Lysippe, qui avait beaucoup étudié la perspective et les proportions, agissait toujours ainsi (1). Peut-être aussi le copiste de la décadence exagéra-t-il encore, comme tous les copistes, en taillant son marbre, les défauts du modèle; c'est-

(0 Voir Pline, lib. XXIV, cap. 8.

à-dire cette contraction des muscles, ce renflement des chairs, cette recherche de la beauté dans la force qui pourraient faire surnommer Lysippe le Michel' Ange grec.

Puis, non moins important que celui-ci, nous connaissons encore le buste d'une petite statue équestre représentant Alexandre au combat, qui fut extrait des fouilles d Herculanum en 1751. Ce curieux morceau de sculpture, modelé vigoureusement et fermement, avec une élégance qui procède d'une certaine raideur, semble copié sur V Alexandre à cheval combattant au Granique; œuvre de Lysippe qui se trouvait à Dium, dans le temple de Zeus, avec les statues équestres des vingt-cinq hétaïres tués au combat du Granique (1). La tête est d'une parfaite conservation ; énergiques et beaux, les traits expriment la majesté alliée à l'orgueil et à l'irascibilité. Le héros, représenté sans casque, est coiffé d'un diadème persique qui permet de voir ses longs cheveux s' élevant du front, se rejetant en arrière comme deux houles, et descendant par étages jusque sur le cou avec des ondulations marines. Cette forme de chevelure, dont parle iElien dans ses

(1) Velleius Palerculus; lib. I, cap. II; et Ancien, lib. I.

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