‹ Histoire d'ApellesChapitre 14 sur 37 · LES PORTRAITS D ALEXANDRE · texte numérisé non relu

LES PORTRAITS D ALEXANDRE

Histoires (1), donnée généralement depuis Phidias aux têtes de Zeus, a une ressemblance lointaine, mais très-caractéristique, avec la crinière du lion» Quoique superbes et vigoureux d'expression, les yeux sont encore loin de ces yeux décrits par Plutarque, qui assure que, pleins de feu, humides, brillants et toujours en mouvement, cils semblaient nager dans du cristal (2) . »

Visconti, dans le texte explicatif de riconogra*phie grecque , dit que Lysippe obtenait l'éclat de ces yeux « par le moyen de quelque matière brillante incrustée dans les bronzes à la place des prunelles, » Aux gens qui ne raisonnent point, ou qui n'ont pas étudié l'antiquité, cette assertion pa* raît absurde. Ce n'est plus de l'art, disent-ils, c'est un trompe-l'œil : c'est horrible; jamais les Grecs, si sévères en matière d'art, ne firent de pareilles mascarades ; et tant d'autres billevesées de même sorte.

Dans notre siècle pauvre, -^ si riche en iciées, en actions et en œuvres, — nous avons une horreur inexplicable du luxe; on dirait que, pareils aux oiseaux nocturnes, la lumière du soleil nous effraye. « Le bon goût et la distinction procèdent de

(i) MWen, Hist, lib. XIIÎ, cap. U.

(2) Plutarque, in Alex, V.

la simplicité, stricte et froide, » se dit chacun pour s'excuser. Ce n'est ni le bon goût, ni la distinction qui demande cette pitoyable simplicité; c'est la pauvreté qui l'exige. N'étant pas assez riches pour être luxueux, nous dénigrons le luxe et nous vantons le simple. Le dédain dissimule l'impuissance. Nous trouvons qu'une statue d'or massif paraîtrait trop lourde, et nous faisons dorer nos statuettes de plâtre ! nous pensons qu'une statue d'argent ne serait point digne, et nous faisons argenter les réductions des chefs-d'œuvre de la sculpture! un édifice en marbre manquerait de majesté, et quelques-uns font appliquer de minces couches de stuc sur les façades de leurs maisons bâties en moellons !

On peut allier le luxe à la grandeur, la richesse à la beauté. L'opulence des marbres polychromes, des matières d'or, d'argent et d*ivoire, des incrustations resplendissantes de pierres précieuses qu'employaient les Phidias, les Praxitèles, les Skopas et les Lysippe, ne vaut-elle pas le simple et froid marbre blanc poreux dont se sont servi les Michel-Ange, les Pierre Puget, les Allégrain et les Canova? La profusion des ornements, les couleurs brillantes et variées des marbres, les pierreries prodiguées, le ton mat de l'ivoire qui se marie

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aux transparences teintées du marbre de Paros, aux tons plus accusés et plus fermes des marbres noirs, des marbres jaunes veinés de noir, ou des marbres rouges tachetés de blanc, et qui fait resplendir comnie sur un fond terne les ors et les argents, chatoyer les rubis, les diamants et les émeraudes, n'altèrent point la grande et majestueuse beauté d'une statue. Les Athéniens s'en convainquaient en admirant le Zeus Olympien et l'Athénée du Parthénon du maître des maîtres, de Phidias.

Donc Lysippe même, assure Visconti, le sévère Lysippe, qui ne travaillait qu'en bronze, incrustait dans l'orbite de l'œil creusé certaine matière brillante qui donnait l'expression et la vie à ses statues. Voici sans doute comment le grand artiste agissait, et de quelle matière il se servait : il recouvrait entièrement la prunelle d'une mince plaque d'argent qui, vue à une certaine distance, et en hauteur, ainsi que Ton doit regarder les ouvrages de sculpture, imitait l'éclat humide et brillant, — cristallin, — de la cornée. Puis il découpait, au centre de cette plaque d'argent, deux cercles, le premier, le plus large, pour marquer la prunelle, le second, le plus étroit, pour marquer l'iris. Il fallait deux pierres de différentes couleurs : si l'œil

était bleu, par exemple, pour indiquer la prunelle on incrustait un saphir au centre duquel apparaissait un petit morceau de porphire taillé en pointe, imitant le noir de Tiris. On variait ainsi à l'infini selon les fantaisies de l'artiste. Pline parle d'un lion en marbre à yeux d'émeraudes; au Louvre nous avons une splendide et colossale tête d' Antinous (1) dont les orbites vides indiquent des incrustations passées que des Barbares arrachèrent, séduits peut-être par la valeur des pierreries. Tous ont vu aussi dans les salles du Louvre le Pécheur africain (2). En marbre noir, ceint d'une écharpe jaune, il plonge jusqu'à mi-jambe dans un bassin de marbre rouge et noir; ses yeux grands ouverts et blancs lui donnent une expression frappante de vie et de tristesse. Les yeux de l'hermès barbu en granit rouge, qualifié du nom de Bacchus sur la gatne (3) sont également creux. On a retrouvé dans les fouilles d'Herculanum quantité de statuettes dont les yeux sont plaqués d'argent ou imités avec un marbre très-blanc et très-tendre, de là facile à travailler et se prêtant sans peine aux incrustations, que les Italiens nomment pa-

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lombino. On faisait aussi des yeux en verre, en onyx et même en émeraude. Un sculpteur grec rendit ainsi les yeux pers d'Athéné dans une statue de la Déesse qu'il avait taillée dans le marbre pour le temple d'Héphaïstos à Athènes*

Le troisième Alexandre que l'antiquité nous a légué est un buste d'hermès découvert en 1779* près de Tivoli, dans un lieu où s'élevait, il y a quelque deux mille ans, la maison de campagne des Pisons* 11 ne faut pas s'étonner si l'on voit le buste d'Alexandre sortir, comme la poignée d'une épée, de la gaînc d'un hermès. D'abord affectés spécialement à Hermès, d'où leur vient leur nom» ces blocs de marbre et de granit s'habituèrent à supporter dans les gymnases et dans les palestres, d'abord Hérakiès, Dieu gymnique, aussi bien qu'Hermès, ensuite Zeus, Apollon et Thésée» Dans les jardins, on les couronnait de la tête au sourire lubrique de Priape ; dans les bibliothèquesi des bustes nobles et graves des philosophes et des poètes. Alexandre était pour les Romains aussi grand, aussi héroïque, aussi fabuleux que Thésée* Ils pouvaient donc prendre son buste pour orner leurs cirques ou leurs palais.

Sans même regarder l'inscription gravée sur la gaine^ àaexanapos «lAUinor MAUAdN (avec ce dur^

nier mot mutilé), à ses yeux fiers et ardents, à sa chevelure léonine, à sa tête penchée à gauche, on reconnut à l'instant le vainqueur de Darius. Le nez manquait, mais dans la suite on le refit en le copiant exactement sur le buste de la statue équestre. Or, dans cette œuvre imitée de Lysippe, nous avons le nez d'Alexandre parfaitement intact, et se conformant à la description de Plutarque. 11 descend du front par une ligne droite à peine inclinée; il accuse une légère courbure h mi-chemin, à l'endroit où finit l'os nasal et où commencent les cartilages; et il se termine carrément par de/S méplats larges et pleins. Cette bosse, presque invisible, explique surabondamment l'épithète de iir&zpxjnoç (aquilin , courbé) , qui faisait croire à presque tous qu'Alexandre avait le nez aquilin, tandis que d'autres, prenant le vrai sens du grec, traduisaient simplement et textuellement courbé \ mot qui indique véritablement une bosse peu prononcée.

Dans cette énumération des portraits d'Alexandre mentionnons encore un camée, gravé dans l'/conographief qui faisait partie de la collection de l'impératrice Joséphine. Finesse, charme, expression, beauté, vie, tout y est: tout s'y confond; tout travaille à en former un vrai chef-d'œuvre qui

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paraît être sinon une gravure de Pyrgotèles, du moins une imitation de ce grand maître. Malheureusement, le derrière de la tête est entamé fortement. On aperçoit pourtant au sommet du front le diadème étroit des rois perses.

Enfin, arrivons aux médailles; car, quoi qu'en ait dit au dix-huitième siècle Térudit numismate Joseph Eckhel, on retrouve les traits d'Alexandre non-seulement dans les têtes d'HérakIès, gravées, de son vivant, sur les tétradrachmes de Tîle de Rhodes et sur quelques monnaies phéniciennes, mais encore dans les têtes de guerriers casquées de certaines médailles d'or grecques. Elles ne sont même point très-rares. Le cabinet des médailles en possède plusieurs d'une conservation inespérée. Toutes ne sont point ainsi ; souvent les reliefs usés, les creux encrassés et noircis empêchent de les bien distinguer. Elles montrent toujours les mêmes lignes, pourtant moins correctes et moins pures que les marbres.

Des nombreux portraits qu'Apelles fit d'Alexandre, les auteurs anciens nous ont conservé seulement le nom de trois : Y Alexandre IriompliatU; Y Alexandre couronné par la Victoii^e; et, titre plus audacieux encore, Y Alexandre tonnant.

Le premier représentait, dit Pline, — selon la

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traduction de Durand et de Falconet — « l'image de la Guerre, les mains liées derrière le dos et attachée au char de triomphe d'Alexandre (1) \ tra-» duction inexacte qui charge l'œuvre d'Apelles d'un sujet inexplicable, d'une composition bizarre. Alexandre pouvait-il lier la Guerre, puisqu'au contraire c'est lui qui la déchaînait sur tout l'ancien monde? A un pacificateur convenait ce rôle de grandiose geôlier, non à un conquérant. Admis même ce sujet qui défigure le caractère belligérant d'Alexandre, qui jette une tache sur le génie d'Apelles, comment aurait été agencée une pareille composition? A quelle partie du char la Guerre eût - elle été liée ? au trident renversé qui, en s'élevant, soutient les rênes, et formant comme une sorte de point d'appui, double les forces du conducteur et lui permet de maintenir l'ardeur de ses coursiers? aux contre-hauts d'airain, exhaussés de riches ornements d'or, ornés de bas-reliefs d'argent, ou décorés de fresques aux tons éclatants? aux jantes des roues que certains peuples armaient férocement de faux etd'instru* ments tranchants? à la marche ou au plancher

({) Item Belli imaginem, resirictis ad terga manibtis, Alexandto incurru tmtnphante^ lib. XXXV, cap, lô.

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même de ces chars qui s'évasaient en forme de coquille? Par quels membres la figure de femme eût- elle été attachée ? par les deux mains qui déjà étaient liées l'une avec l'autre contre son dos? par le cou, alors comme un voleur que le bourreau de Séville s'occupe à étrangler? par un pied, avec tout le corps traînant dans la poussière et se dé* chirant aux aspérités rocailleuses de la plaine, ainsi qu'agit Akhille envers Hektôr? Aurait-elle tourné le dos au roi? Apelles l' eût-il placée à côté d'Alexandre? derrière le vainqueur?

Item Belli imaginent ^ restrictis ad terga mani" bus y A leûûandro in curru triumphante doit se traduire simplement ainsi : l'image de la Guerre, les mains liées derrière le dos, et Alexandre sur un char triomphal. » De cette façon, on s* explique ce sujet que l'on peut voir sur certaines médailles de Titus, de Trajan et de la plupart des wnpereurs romains vainqueurs d'un peuple barbare. Elles représentent le conquérant à cheval ou sur un char, sur le même plan un captif indigène assis au pied d'un arbre. L'arbre sert de symbole ; il caractérise la contrée : un palmier pour la Judée, un chêne pour la Germanie. Ainsi devait être ce portrait d' Apelles. Sa prétendue image de la guerre était au jeune Perse vaincu, assis contre un trophée

d'armes déposées en signe de soumission. Ces armes et la figure imberbe et gracieuse du jeune captif firent prendre cette figure pour l'image de la Guerre.

Le second portrait, Alexandre entouré de Kastôr et de Polydeukès et couronné par la Victoire, semble digne de la grande renommée d'Apelles (1). On s'en représente la composition, simple et parfaite. Le groupe principal, qui devait d'abord attirer les yeux, était formé par Alexandre, peint debout, et par la Victoire qui le couronnait soit, en abaissant son vol, soit en glissant légèrement j sans laisser de traces comme les Divinités. Seulement

Alexandre baissait un peu la tête ; ainsi la Victoire, étant plus haute que lui, formait le point central, l'extrémité d'une pyramide; première et fondamentale base de la composition picturale et sculpturale. Comme couleur et comme dessin, on aime à se figurer auprès d'Alexandre, armé royalement et dans le riche costume grec du quatrième siècle, l'image de Kastôr, le guerrier, l'habile dompteur de chevaux, avec la robe blanche, 'le casque étoile, la

longue lance de fer et le simple attirail guerrier

des âges héroïques, et l'admirable torse nu de

(1) Casiorcm et Pollucem Victoria et Alexandro Magno. Pline, lib. XXXV, cap. 10<

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Polydeukès, le Dieu gymnique, qui pour lutter ne doit porter aucun vêtement. Quel savant, quel admirable contraste!

On le voit, ce tableau est bien groupé ; les ac* cessoires se lient sans s'embarrasser du sujet principal, qui s'élève en pyramide ; nous voyons presque les effets de couleur. Au point de vue de la facture et de l'agencement, c'est une composition toute moderne. Les grands hommes n'ont point d'âge; le génie* ne passe pas de mode. Quant à la conception, à ridée, c'est de l'allégorie, mais du moins, pour le sujet principal, de l'allégorie d'une belle simplicité et d'un grand caractère. On pourra objecter qu'Apelles ne s'est pas beaucoup tourmenté l'imagination pour trouver un pareil sujet : la Victoire couronnant un héros. On aura raison. En effet , le poète qui au dix-neuvième siècle compare dans ses vers la femme à la rose rougissante, ses dents aux perles nacrées et sa bouche au corail purpurin fait du poncif. Mais le premier qui trouva ces comparaisons fut un génie. De même pour ce la Victoire couronnant un héros; sujet beaucoup moins usé au temps d'Apelles qu'au temps de Rude et de David d'Angers, qui malgré cela s'en servirent fort dignement en modelant en ronde bosse les quatre groupes héroïques de l'Arc de

Triomphe; sculptures bien plus antiques dans leur furie et dans leur exubérance de force que les corps diaphanes et maigrelets de Ganova et les héros automatiques et grelottants de Chaudet, qui est en statuaire ce que David est en peinture : avec ses tâtonnements, ses maniérismes, ses ornements prodigués à Tenvi, l'antithèse de l'art antique, de premier jet, toute hardiesse et toute simplicité.

Maintenant, quel est le sens des deux Tyndarides placés dans ce tableau? Est-ce simplement, pur caprice du peintre, pour compliquer le sujet de deux beaux jeunes gens? Est-ce — nous rentrons dans l'allégorie — pour indiquer que la Vietoire et Alexandre avaient fait un pacte d'alliance et qu'ils étaient aussi unis que les Dioskures? ou encore, pour montrer qu'Alexandre, aussi habile dans les armes, aussi bon lutteur que Polydeukès

— ne»Ç àyaôdc — domptait les chevaux fougueux avec autant de hardiesse que Kastôr, — inirQ^diiùat

— Une autre conjecture se révèle encore. Peutêtre, par raillerie détournée, — raillerie qui devait plaire à Alexandre, railleur par excellence — Apelles, si apte à saisir la ressemblance, fit-il, sous les figures légendaires des fils de Léda, les traits de Klitus et d'HéphaBstiôn, les deux amis d'Alexandre. Je dis qu'il les peignit ainsi en raillant.

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parce que chacun de ces deux hommes aimait également le roi, mais ils se détestaient entre eux 5 puisque plusieurs fois ils prirent les armes à la main pour combattre Tun contre l'autre. C'eût été le combat du bien contre le mal, de l'ange contre le démon, car Klitus semble le bon génie, tandis qu'HéphsBstiôn paraît le mauvais génie d* Alexandre. D'ailleurs les Dioskures étaient familiers aux artistes. Les Hellènes multiplièrent à l'infini leurs images. Sparte, Argos, Athènes, Mantinée, Messéne, Képbale et tant d'autres villes grecques honoraient leurs statues, prodiguées dans les gymnases, sur l'emplacement des courses, au milieu des places. Ils étaient représentés sur le trône d'Apollon à Amyklée, luttant contre des sphinx et autres espèces de monstres. Dans leur simplicité enfantine et antiartistique, les Spartiates les figurèrent longtemps sous le symbole d'un parallélogramme formé de quatre poutres, pour indiquer, nous dit Plutarque, l'affection qui liait les deux frères.

Le troisième portrait d'Alexandre que fit Apelles était considéré par les anciens comme un des chefsd'œuvre du peintre. C'est celui-ci dont Alexandre disait : « 11 y a deux Alexandre : l'un, le fils de Philippe, est invincible ; l'autre, le fils d' Apelles, est

inimitable (1). » Ce tableau est connu sous le nom de Y Alexandre tonnant {fulminigerum) ; car Apelles l'avait représenté tenant la foudre (2). Sans doute il était nu jusqu'à la ceinture, ainsi qu'on était accoutumé à peindre Zeus ; tous ses traits se contractaient, animés d'une juste colère ; de sa main droite, jetée en avant, s'élançaient à travers les doigts une poignée de ces zigzags de feu qui durant l'orage sillonnent les nues en les déchirant. Admirable effet de raccourci , les doigts et la foudre paraissaient sortir du tableau (3). Ce qui excitait plus encore l'admiration des anciens, c'était un très-remarquable effet de clair-obscur; effet étonnant pour les gens qui ne l'avaient jamais vu, plus étonnant encore pour nous, qui, même contemplant une œuvre des Titien ou des Rembrandt, devons nous rappeler le vieux proverbe : Rien de nouveau sous le ciel. J'ai nommé le peintre de Rotterdam, car il s'agit d'un tour de force tout rembranesque. Apelles avait peint la chair d'Alexandre d'un ton beaucoup plus bronzé qu'elle n'était,

(1) Plutarque, De Fortuné vel Virtule Alexandri,

(2) Pino'U Apelles Ahjcandrum Magnmi fulmen tenentem, Pline, lib. XXXV, cap. 10.

(3) Digiii emiitei'e videniur, et fulmen extra tabulant esse. Pline, lib. XXXV, cap. 10.

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très-blanche de sa nature (1) ; probablement aussi une teinte sombre s'étendait sur le fond. Or, les tons rouge-feu de la foudre, se reflétant sur ces noirs et sur ces bruns, empourpraient et faisaient briller d'un éclat surnaturel la poitrine et la tête du roi-dieu. Outre qu'elle produisait un très-saisissant effet de splendeur divine, une telle conception devait se prêter surabondamment à toutes les hardiesses de modelé, de relief et de couleur d'un peintre de génie.

Malgré tout 1^ grandiose et toute l'audace magistrale de cette œuvre, elle ne trouva pas grâce devant la rigide recherche de la vérité et le bon sens antipoétique du sévère Lysippe. 11 reprocha à Apelles d'avoir peint Alexandre tenant la foudre, tandis que lui l'avait peint avec une lance, s'écriant « que sa gloire, qui était le vrai bien et la propriété d'Alexandre, ne passerait jamais (2) ». Lysippe voulait dire par là qu'il n'était pas besoin d'idéaliser oa d'ennoblir Alexandre, car il était assez idéalisé et assez ennobli par ses actions. Lysippe avait tort ; il ne comprenait pas le génie d' Apelles, qui, ayant à recommencer sans cesse cette image d'Alexandre, faisait autant de types divers que de

(1) Plutarque, in Alex, V.

(2) Plutarque, De Isidç, et Osiride»

a^é HISTOIRE d'aPELLES

portraits. Alexandre n'était qu'un prétexte; prétexte à peindre un guerrier, à peindre un dompteur de chevaux, à peindre un conquérant, & peindre un Dieu, Lysippe mettait d'ailleurs sa théorie en pratique : au contraire d'Apelles, qui, dans tous ses portraits, cherchait avant tout la beauté, le pittoresque, l'art en un mot, Lysippe, dans toutes ses statues d'Alexandre, cherchait seulement la vérité et la ressemblance; travail sans charme, sans imagination, et d'une décourageante mono* tonie. ^

A en croire Pline (1), Apelles peignit cet Alexan* dre Tonnant dans le temple d'Artémis Éphésienne. Deux objections, dont une très^concluante, se dressent contre cette assertion. Comme, quand ce portrait fut fmi, Alexandre le jugea par ces paroles : « Il y a deux Alexandre : l'un, le fils de Philippe, est invincible; l'autre, le fils d'Apelles, est inimitable, » il est vraisemblable que le roi posa tant qu'il fut besoin, jusqu'au parfait achève* ment de l'œuvre. Or, nous l'avons dit, Apelles ne ravaillait pas vite, et Alexandre ne séjourna que fort peu de temps à Éphèse, avide de continuer

(i) Pinxit ApeUes Alexandrum Magnum fidtnen tenentem, in templo Ephesiœ Dianœ^ viginii tàlerUis avri* Plioe, libi XXXV» cap. !•

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ses conquêtes. D'autre part, le temple d'Artémis, incendié le 19 juillet 356, n'était pas encore reconstruit en 332, date du passage plutôt que du séjour d'Alexandre à Éphèse, puisque le roi proposa aux magistrats de la ville de reconstruire entiè-rement ce temple à ses frais, à la condition qu'on inscrirait son nom sur le fronton de l'édifice; offre que les Éphésiens, envieux de rebâtir leur teniple avec 'leurs propres ressources, s' aidant des matières précieuses qu'avait épargnées l'incendie maladroit, marbres, or, argent, porphyre, jaspe, bois rares, refusèrent par ces paroles emmiellées : « Il ne convient pas à un Dieu de dresser des temples à d'autres Divinités. » Donc, si ce temple n'existait pas, il semble impossible qu'Apellés y ait peint un portrait. 11 put le peindre plus tard, lors de la réédification complète du monument; mais alors Alexandre ne le vit pas, combattant en Perse, et ainsi il n'eut pas l'occasion d'en parler, non plus que Lysippe, qui ne vint jamais à Éphèse. Certainement Apelles peignit ce portrait soit à Memphis, soit à Babylône, soit à Persépolis, au temps de la gloire et de la folie d'Alexandre ; après ses étonnantes victoires sur les Perses, après sa téméraire excursion au temple de Zeus Ammon* V Alexandre Tonnant doit coïncider» comme en-«

chaînement d'idées et comme date, avec le premier A lexandre Héraklès^ gravé par les artistes rhodiens sur leurs tétradrachmes et envoyé, par flatterie et par reconnaissance (1), à Alexandre, que les augures avaient mis au rang des Dieux et à qui les prêtres accordaient les honneurs divins.

Mais, alors, comment nous expliquer les paroles si peu ambiguës de Pline ; « Apelles peignit dans le temple d'Artémis... » Le naturaliste s'est -il trompé, ou a-t-il voulu dire que les Éphésiens, qui, tout en refusant l'offre trop despotique d'Alexandre, avaient, malgré cela, accepté une somme importante comme tribut payé à Artémis, se souvinrent de ce don, et, par reconnaissance, demandèrent à Apelles, de retour dans sa patrie adoptive, de faire une copie du chef-d'œuvre ?

Soit l'original, par Alexandre, soit la copie, par les Éphésiens, ce portrait fut payé vingt talents d'or, vigenti talentis auri, dit Pline, non pa& au

(1) Alexandre avait toujours favorisé les Rhodiens. Ws excellaient dans Tart de la gravure. Ayant appris qu'Alexandre, d*abord par le grand prêtre du temple d'Aminon, et ensuite par les autres prêtres grecs et asiatiques, avait été mis au rang des Dieux, pour reconnaître ses bienfaits, les premiers ils gravèrent sa tête avec les attributs d'Héraklès sur leurs pièces de monnaie. En cela ils flattaient Alexandre sans faire de sacrilège, car, avant Alexandre , l'honneur d'être gravé sur les monnaies était Tapanage unique des Divinités.

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compte de l'or, mais à la mesure du tableau (1); paroles qui signifient que Faire du tableau fut remplie de pièces d'or et qu'elle put en contenir jusqu'à la somme de vingt talents d'on Qu'on ne s'y trompe pas, le talent d'or n'était pas une pièce réelle; il exprimait une quantité d'or déterminée par le poids, valant soixante mines ou six mille drachmes; valeur représentée en France, selon les travaux les plus récents de l'archéologie moderne, par quatre-vingt-dix-sept mille francs.

Voilà donc un tableau qui rapporta à Apelles l'énorme somme de un million neuf cent quarante mille francs; prix excessif, même mis en comparaison avec les quelques autres prix d'œuvres d'art que nous ont conservés les auteurs latins. Les souverains se montraient, il est vrai, fort généreux envers les artistes qu'ils voulaient s'attacher; mais ils ne les habituaient pas à de telles sommes, Le légendaire Kandaule donna son pesant d or du Combat contre les Magnésiens de Bularque ; le roi Attale paya cent talents attiques (il faut dix talents attiques pour équivaloir à un talent d'or) un tableau d'Aristides ; Mnason, tyran d'Élatée, alloua au même Aristide dix mines (97 francs) pour chacune des

(1) Manupretium ejus tàbulœ in nummo aureo memura accepit non numéro, PJiue, lib. XXXY, cap. 10.

cent figures qu'il peignit dans sa Bataille contre les Perses^ et trois cents mines à Asklépiodore pour chacun de ses douze grands Dieux.

Donnons encore un aperçu de ce tableau. Brotier, dans une des notes latines de sa traduction de Pline, assure, grâce à de très-savants calculs de géomètre, de mathématicien et de numismate, — que l'Alexandre Tonnant avait seize pieds de hauteur sur dix de largeur; calcul qui, s'il est juste, indique un portrait colossal, grand à peu près deux fois et demie comme nature.

V Alexandre couronné par la Victoire et TAlexandre triomphant furent transportés à Rome. Auguste les plaça modestement dans l'endroit le plus voyant du forum qui lui avait été consacré. Plus tard, Tempereur Claude fit effacer sur l'un et sur l'autre la tête d'Alexandre, et il y fit peindre la tête d'Auguste (4). Sans doute que ces deux portraits périrent dans l'incendie de Rome, au temps de Néron. Quant, à V Alexandre Tonnant^ on ignore ce qu'il devint On ne dit pas que Néron le prit lorsqu'il fit transporter à Rome tous les trésors du temple

(i) (tuas utrasquê tabulas divus Augustvs in fori sut partihus cdebertimis dicaverat simplicUaie moderata. Divvs Claudius pluHs esistifHavit in utrisque, excisa fade Aleâaanâri, Divi Auiusti imagines subdete, Pline, Itb. XXXV, cap; 10;

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d'Éphèse. N'existait-il donc déjà plus alors? ou Néron le dédaigna-t-il et fut-il brûlé par les soldats de Constantin quand ils démolirent le temple d'Artémis, déjà pillé par les Romains, par les Scythes et par les Goths, obéissant à Tédit barbare de leur empereur qui ordonnait la destruction de tous les temples du paganisme et de tous les vestiges de rîdolâtrie? Le portrait d'Alexandre fut pris par ces soldats, non pour le portrait du roi des rois, de l'ancêtre de tous les souverains, mais pour l'image de Zeus; et ils le livrèrent au feu avec Tenthousiasme brutal de la soldatesque, forte et heureuse d'avoir pour elle l'impunité et la joie de détruire.

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