‹ Histoire d'ApellesChapitre 15 sur 37 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

LE CriEVAL QUI HENINTT

C'est surtout dans la nomenclature des œuvres de l'art antique que les légendes allèrent l'histoire, que les vérités se perdent dans les mensonges, que les fantaisies de l'imagination dénaturent les faits. Nous ne parlons pas des poètes ou des historiens qui citent les artistes soit pour comparer, soit à propos d'un héros, — comme Plutarque s'occupe de Phidias dans la Vie de Périklès, et d'Apelles dans la vie d'Alexandre, — soit pour faire de la phraséologie, soit encore pour «trouver un vers; nous ne parlons pas des philosophes qui ne prononcent leurs noms que par rapport à la nature de la divinité ou à l'essence de l'art; mais nous parlons de quelques polygraphes et de quelques philologues qui s'occu*

pèrent spécialement de l'art, tels que les Athénée, les Macrobe, les Pausanias et les Pline, Ceux-ci écrivirent presque tous, nous exceptons le consciencieux voyageur Pausanias, sans voir ce dont ils par-' laient. On peut apprendre une anecdote de la bouche , d'autrui; impossible de voir un tableau ou une statue, impossible surtout de les juger par les yeux d'un autre. Déjà, au temps où Pline écrivit cette sorte d'encyclopédie qu'il appela modestement VHisloire naturelle^ le temps, la foudre, feu du ciel, Tincendie, feu des hommes, les guerres, les vols, les caprices des tyrans, avaient détruit bien des chefs *d'œuvre. L'humidité avait pourri le Thésée de Parrhasios et la Kypris Anadyomène d'Apelles; le fameux Enfant du Thébain Aristides avait été gâté par un retoucheur, agissant d'après les ordres ignares du préteur Marcus Junius; le Chien léchant sa blessure ^ bronze de Lysippe, s'était fondu dans l'incendie du Capitole au temps de Vitellius; Néron avait altéré la finesse du travail en faisant dorer une statue d'Alexandre, du maître sikyônien ; plusieurs œuvres de Praxitèles, dont une Aphrodite égalant celle de Knide» qui ornait à Rome le temple de la Félicité, se perdirent sous le règne de Claude, dans l'incendie de ce temple* D'un autre côté, à moins d'eiîtrepretidre

dMmmensos voyages, on ne pouvait contempler les autres œuvres, dispersées par les conquêtes dans toutes les villes du monde alors connu, en Macédoine, à Athènes, à Ephèse, à Kolophon, k Smyme, dans l'Ile de Kos, à Tyr, en Thessalie, à Pergame, en Sicile, à Delphes, à Slkyône, à Alexandrie et dans certaines colonies.

Puis, par les orgies, les bacchanales, les jeux cruels des cirques, les incendies en guise de feu d'artifice, fantaisies des Néron, des Vitellîus, et des Caligula, les yeux et les esprits s'étaient blasés. Habitués à ces violentes émotions, les Romains ne " pouvaient s'intéresser aux aventures fictives des héros d'épopée. Afin que les sentiments de leur âme fussent en harmonie avec les instincts non châtiés de leur corps, ils n'osaient croire à rien ; dans la crainte des punitions de l'Hadës, ils étaient athées. Ainsi nulle nécessité des longues théories de Platon, d'Aristotc, dePythagore, deCicéron sur l'essence de la Divinité et sur les destinées de l'âme. • Que plti^ losoplier c'est apprendre à tnourirj » tel est le titre d'un des plus beaux chapitres des Essais^ Les Romains de la décadence ne voulaient pas apprendre à mourir; ils savaient vivre, science instinctive, comme le manger ou l'équilibre, qui suffisait à leur sensualisme.

L'Art, l'Art antique surtout, est comme- l'illustration des grands dogmes et des grands poèmes. Lorsque les Grecs avaient lu un dialogue où Platon discute sur Zeus ou sur Athéné, un chant où Homère met en scène toutes les Divinités olympiennes, un hymne de Sappho à la gloire d'Aphrodite, ils étaient pénétrés alors de la sublimité du Zeus et de l'Athénée de Phidias, de la majesté de, l'Héra de Polyklète, de la grâce des Aphrodite d'Apelles et de Praxitèles. Quelques lacunes qui s'y trouvent, combien notre musée des antiques forme-t-il une théogonie plus grande, plus majestueuse, moins diffuse malgré sa variété que celle d'Hésiode; théogonie qui s'embrasse d'un seul coup d'oeil, qui ne demande ni notes attirant la pensée ailleurs, ni commentaires interminables.

Les Romains que connut Pline, ne croyant plus aux Dieux, n'avaient point à s'inquiéter de leurs images. La peinture surtout était tombée dans l'indifférence ; car les Romains, quoique méprisant l'Art, estimaient encore le luxe brutal de la richesse; ils aimaient les œuvres de la statuaire, mais à cause de la richesse des matières employées à leur confection, telles que l'or, l'argent, les marbres polychromes, l'ivoire, les pierres précieuses en incrustations, et non pour la finesse et la per-^

fection du travail, Pline se plaint ainsi de ce mépris pour la peinture : « Parlons d'abord de ce que nous a laissé la peinture, cet art si vraiment noble, estimé et recherché autrefois par les rois et par les peuples (1), » Et plus loin, dans la section seconde nommée Honneur des portraits (2), il juge ainsi ses contemporains: « Pour eux, ils n'estiment que la matière de leurs portraits que brisent les héritiers ou que dérobent les voleurs; ils ne laissent donc d'autre mémoire d'eux-mêmes que celle de leurs richesses. »

Toutes ces choses combinées nous expliquent surabondamment la loquacité de Pline quant à la partie anecdotique de son livre, et son laconisme quant à la partie descriptive. Il se complaît à nous informer des apophthegmes et des bons mots qui furent dits à Toccasion de cette statue de Praxitèle ou de ce tableau d'Apelles ; il nous apprend avec une conscience minutieuse ce que devint telle ou telle œuvre de Phidias ou de Lysippe ; mais arrive-t-il à la description, à l'analyse, il tourne la difficulté en racontant agréablement une nouvelle histoire. En un mot, les livres XXXIV, XXXV et XXXVI de Y Histoire natui^elle sont un trésor,

(1) Pline, lib. XXXV, cap. 1.

(2) id., ibid.

une mine inépuisable, pour rédiger un Phidiana ou un Apelliana quelconque, niais s'en servir pour écrire une étude sérieuse sur ces deux maîtres semble un problème. Du reste, les peintres aussi bien que tous les grands hommes ont toujours été chers aux anecdotiers; nous ne nous en plaignons pas, car il est bien difficile de marquer exactement la ligne fictive où s'arrête l'histoire et où commence l'anecdote. A ce compte, Plutarque, si amusant, si instructif, si peintre, ne serait qu'un anecdotier. L'histoire, c'est la vie au grand jour, la vie publique de l'homme; l'anecdote, c'est la vie privée, la vie intime. Donc, on ne doit pas se plaindre de l'anecdote en elle-même, mais on déplore que dans la vie d'un artiste elle usurpe témérairement la première place.

Nous l'avons déjà dit, il est fort difficile de spécifier le lieu même où Apelles peignit chacun de ses tableaux. On ne peut l'affirmer, et encore tFès-dubitativement, que pour quelques œuvres privilégiées des historiens et des philologues. Lisant iElien (1), et les Apophthegmes d'Erasme (à cet endroit, le docte Roterodamois traduit iElien et le traduit mal) (2), on apprend qu'à Ephèse, Apelles pei-

(1) Lib. lï, cap. 3.

(2) Voici le texte d'iElien : 'Û paaiXeO (eîire ô 'AiceXX?iç), àXV ôye

gnit le cheval d'Alexandre, probablement Bucéphale, quoique ^lien ne le nomme pas. Ce tableau a naturellement son histoire; histoire bien controversée.

Alexandre n'admirait pas assez toute la beauté de l'œuvre et prétendait sans doute que son cheval manquait de vérité, qu'il ne vivait pas. Adressait-îl à Apelles cette critique audacieuse, dans un jardin, ou, au rez-de-chaussée d'une habitation, dans une pièce assez vaste pour peindre des portraits équestres et dont nous pouvons nous faire l'idée par les grands ateliers de sculpteurs? Toujours est-il qu'un autre cheval arriva et qu'à la vue du tableau il se mit à hennir comme s'il était en présence, non de la copie inexistante et inanimée, mais du modèle vivant et remuant.

Apelles, qui en sa qualité de flatteur se permettait souvent de dire des vérités, ne manqua pas, impatienté plutôt que froissé, de décocher cette raillerie à Alexandre :

tTTTvo; ioixe <roU Ypaçixwrtpo; eîvai xaxà tcoXû. Voici la traduclidn

d'Ërasme : «Apêiles, equus, inquit, o vex^ mtdlo melius expreisus est quam tu, » Érasme traduit donc ypaçtxoïTspo; par mieud^ peint, mievd! rendu^ mieux exprimé, tandis que le vrai sens de cet adjectif, graramaiicalement, et dans ce texte-ci, logiquetnent , est plus habile peintre, c'est-à-dire s'entendant mieux à la peinture.

« roi ! ce cheval paraît beaucoup plus apte que toi à juger les œuvres de l'Art. »

. Pline l'Ancien raconte tout autrement cette historiette. L'idée première ne change pas, mais les circonstances de temps et de lieu diffèrent; la réplique est supprimée. Ce n'est plus à Ephèse, c'est dans un concours de peinture que la scène se passe. Fut-ce à Sikyône avant le départ d'Apelles pour la Macédoine? fut-ce à Korinthe ou à Sikyône, comme le croit M. Beulé, pendant le voyage en Grèce qu'Apelles entreprit, à l'exemple de tous les peintres grecs, après son retour d'Asie? Je ne cherche pas à résoudre ces dubitations, car pour moi la scène se passa à Éphèse, et la réponse fut faite à Alexandre.

On doit pourtant continuer le récit d'après PHne (1). Un cheval avait été donné comme sujet du concours. Quand, après les heures du travail, arriva l'instant de la récompense, Apelles, s'apercevan t que les juges étaient prévenus contre lui, « appela du jugement des hommes à celui des quadrupèdes. » Quod judicium ad mutas quadrupèdes provocavit

(i) Est et equus ejuSy sive fuit, picius in certamine : quodjudicium ad mutas quadrupèdes provocavit ah hominibus. Namque ambilu œmulos prœvalere sentieiiSy singulorum picluras induclis equis ostendit. Apellis tantum equo adhinniverey idque postea semper illius exper'menlum artis ostentatur, Pline, lib. XXXV, cap. 10.

ab liominibus. 11 demanda qu'on fît venir des chevaux et qu'on leur montrât son tableau et ceux de ses concurrents. Les chevaux ne hennirent qu'en voyant celui d'Apelles.

Ici, on aurait trop beau jeu, si on voulait prendre son temps à réfuter la naïveté de Pline, qui dit très-sérieusement pour finir cette histoire : « Idque postea semper illius experimentum artis ostentatiir ; dans la suite, cette expérience artistique fut toujours représentée (recommencée). » Que cette expérience soit tentée une fois, c'est tout à fait improbable, mais c'est possible ; mais que dix fois, que quinze fois on préfère le jugement d'une bête, qui ne se reconnaît même pas dans une glace, à celui de juges compétents, ceci passe les bornes de la vraisemblance, quelle que soit dans l'antiquité l'étendue de son domaine. A entendre les exagérations de Pline, on croirait que ce concours de peinture, qui n'eut peut-être pas lieu, qui en tout cas fut un des derniers, — on n'était plus aux olympiades de Zeuxis et de Parrhasios, — fut suivi de quelques douzaines de concours dans lesquels toujours on choisit un cheval pour sujet. Les Grecs, il est vrai, estimaient surabondamment ce bel et noble animal ; ils le plaçaient sous le trident de Poséidon, son père, et sous l'égide d'Athéné, sa mère; Pin-

dare et Homère le chantèrent ; Phidias et ses élèves se complurent {i multiplier son image dans tous pes mouvements, sur la grande frise des Panathénées ; Lysippe aimait surtout à modeler des statues équestres. Mais si le cheval occupe la seconde place dans la beauté vivante, s'il est l'être de la création le plus parfait après l'hon^me, l'homme vient dono 1q premier. Et nous ne pouvons pas croire que les Grecs dédaignèrent absolument celui-ci pour ce-^ lui-là.

11 n'est pas à ébruiter l'opinion absurde de Va-. lère-Maxime, qui assure que le cheval était une jument, non plu3 que les pitoyables plaisanteries à ce sujet du sculpteur critique Etienne Falco^ net (1) ; plaisanteries qui ne sont point da leur temps et qui sentent plutôt les grosses malices du quinzième siècle dont sont pleines les Cent Nou-^ V elles nouvelles et autres œuvres des vieuic conteurs gaulois, que les charmantes mignardises qui poudrent à blanc le règne de Louis XV, Que dire de Bayle qui, en sa qualité de sceptique quand même, nie ces deux historiettes? Que dire du trop naïf Carlo Dati (2) ^ qui affirme que ce sont deux

(0 H. FalcoDet, OEnvres diverses, l. IV, p. i52.

(2) Garlo Dati, Yila Pictorum antiquorumi article ApeUes»

histoires « différenteSt ^ et que toutes deux lui paraissent vraies ?

On admet Apelles flatteur, brusque, orgueilleux ; on ne l'admet point sot ou enfantin. Or, si le peintre, impatienté des exigences et des critiques d'Alexandre qui ne trouve pas Bucéphale ressemblant, lui dit, en voyant un cheval qui, par une fantaisie du hasard, s'arrête et hennit devant son lableau : « roi I ce cheval paraît se connaître mieux en peinture que toi; » (puisqu'il reconnaît Bucéphale quand tu le critiques, toi); c'est une spirituelle riposte, c'est une plaisante raillerie. Mais, que dans un concours de peinture, il en « appelle du jugement des hommes au jugement des bêtes, » voilà de la sottise ou de l'enfantillage. Dans le premier cas, c'est une question de ressemblance; Apelles fait une plaisanterie interrogative ; il n'affirme pas; le texte porte ro^e (paraît). Dans le second, c'est une question d'art, de valeur de touche, de perfection de dessin, de justesse de proportion. Apelles prend au sérieux ce jugement équestre dont il plaisantait tout à l'heure. « Les hommes ne jugent pas bien : amenez des chevaux ! » s'écrie-t-il follement. On voit Alexandre sourire sans se fâcher à la plaisante repartie d' Apelles; on ne se figure pas l'hilarité pitoyable et moqueuse

des juges et des assistants au concours deSikyône, à la vue d'un peintre de Texpérience et du mérite d' A pelles, qui 'demande sérieusement à des chevaux de juger des questions d'esthétique.

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