LE PORTRAIT DE PANKASTÉ Î
Bayle contre la soi-disant immoralité dont fit preuve Alexandre en donnant sa maîtresse à peindre nue est méritée. En écrivant les quelques lignes que nous avons transcrites, Bayle ne se souvenait donc plus de l'antiquité païenne? Mos Grœ^ corum est nihil velare^ écrivait Pline en parlant des statues. Cette phrase s'appliquerait presque aussi justement aux. humains qu'aux marbres, aux originaux qu'aux copies. Qu'on se rappelle qu'Arkhimèdes sortit tout nu d'un bain et qu'il courut ainsi par les rues de Syrakuse sans scandaliser personne. L'avocat Hypéride ne déshabilla-t-il pas entièrement Phryné devant tout l'aréopage? Dans les gymnases de Sparte et d'Athènes, les jeunes gens et les jeunes filles s'exerçaient nus à la course, à la lutte, à la danse ; dans certaines fêtes, ils paraissaient égalenient nus. Sans prendre des cas si particuliers, dans la vie ordinaire de tous les jours, comment les hommes étaient-ils vêtus? Ils montraient leurs jambes, le bas des cuisses, leurs bras; quelquefois ils étaient nus jusqu'à la ceinture. Et les femmes ! Qu'on se mette donc par la pensée devant les yeux ces costumes si pittoresques et si gracieux. Les unôfe, très-décolletées, montraient leurs bras tout à fait nus, et, par l'échancrure de la tunique, presque toute la poitrine; les autres, vêtues à la
mode lacédémonienne, avec des tuniques ouvertes sur les côtés jusqu'à la taille, méritaient leur nom de montre-cuisses. Les Grecs étaient-ils impudiques? Non. Comme Adam et Eve dans le Paradis terrestre, les Grecs, dans ce jardin enchanté des âges poétiques où tout concourait au Beau, n'ayant pas l'idée de cette fausse pudeur, ne péchaient pas contre elle.
Avec ces mœurs et ces coutumes, l'action d'Alexandre ne semble-t-elle pas de toute simplicité? Alexandre était Grec, Apelles était Grec, Pankasté même était Grecque; une femme perse n'aurait jamais consenti à poser nue, car en Perse déjà était en vogue l'usage des voiles qui cachent le visage et des costumes qui dissimulent toutes les formes du corps. Alexandre suivait donc la mode grecque. 11 agit ainsi par amour de Pankasté, dont il désiraitsans doiite avoir l'image, et par une idée artistique; non point par libertinage comme l'assure Bayle ; non point par une fatuité digne de Kandaule, quoique plus excusable, puisqu'elle aurait eu un but, comme l'ont prétendu quelques critiques.
Reste-t-il à se demander si Alexandre fit un grand sacrifice à Apelles en lui donnant Pankasté? pour quelle cause il la lui donna? ce Était-ce affection? Était-ce désir d'étonner le monde? Du moins