CHAPITRE XI
C'est encore dans cette seconde période de la vied'Apelles, — période alexandrine disons-nous, puisque à cette époque le peintre travaillait sous l'influence dominatrice d'Alexandre, — que l'on doit placer une foule de portraits dont les auteurs anciens nous ont fait connaître seulement un nombre trèsrestreint.
Un des portraits que devait surtout désirer Alexandre, peut-être plus ardemment même que le portrait de Pankasté, était celui de Rlitus, le frère de sa nourrice Helladice» son camarade d'en* fance, son compagnon d'armes, son conseiller, son sauveur. « Apelles, rapporte Pline, le peignit à cheval, se préparant à courir ftu combat; son
écuyer lui présente un casque qu'il demande (1). » Plus on avance dans l'énumération malheureusement trop succincte des œuvres d'Apelles, et plus on s'étonne de la variété, de l'ingéniosité presque moderne de ses compositions. Apelles, que les circonstances rendent peintre de portraits, par la fécondité de son imagination, fait toujours des tableaux. Ce Klitus équestre est un vrai tableau largement composé, bien plutôt qu'un portrait dont la ressemblance des traits et l'exactitude de l'accoutrement seraient les seuls mérites. Pour montrer entièrement la belle tête de Klitus, dont le front et les yeux auraient été cachés à demi par la large et longue visière triangulaire du casque macédonien, Apelles lui fait donner ce casque par les mains d'un écuyer. Et cette ruse sert en même temps au sujet; sujet simple, naturel et charmant ainsi qu'il im- .porte aux portraits. Que montre cette composi-
(1) Apelles pinxit Clitum equo ad hélium festînantem, et ei ga* leam poscenti armigerum porriyentem. PJine, lib. XXXV, cap. 10, Certains traducleurs ont mis : courant au combat, sans se readre compte de deux choses : Tune, question de bon sens, que Clilus ne pouvait demander son casque au galop de charge, que son écuyer ne pouvait naturellement pas le lui donner sans se livrer à un exercice de haute voltige; la seconde, question de langue, quefestinare signifie aussi bien se préparer hâtivement à, se hâter de, que courir à. Ainsi Virgile a dit : festinard fugam, se hâter de fuir. On doit donc sous-entendre courir.
tion? un guerrier, presque un roi, un cheval et un écuyer. Que montre le plus beau portrait qu'ait produit Tart moderne, le Charles premier de Van Dyck ? un roi, un cheval et un écuyer. On nous pardonnera ce rapprochement, car n'est-il pas fatal de retrouver presque un sujet d'Apelles, le plus grand portraitiste des siècles païens, dans un portrait de Van Dyck, le plus grand portraitiste des siècles chrétiens : même simplicité, même majesté, même naturel, même beauté calme qui invite le regard à s'y reposer.
A ce guerrier allant au combat Apelles donna un pendant : un guerrier revenant du combat sur son cheval en feu. Le cou qui se cabre, les oreilles qui se dressent, les yeux injectés d'une flamme sanglante, les pieds qui rasent la terre, le corps frémissant, les muscles soulevant la peau, les veines se gonflant, les naseaux se dilatant, Apelles avait exprimé tout ; mais, malgré ses efforts, il ne pouvait rendre l'écume blanche qui souille la bouche et le mors du cheval échauffé. Sans réussir, il se remit par trois fois à ce travail rebelle ; enfin, fatigué, découragé, s*irritant à la vue d'une œuvre qui se refusait à la perfection, il lança avec rage, contre le tableau, l'éponge à laquelle il essuyait ses pinceaux. Jetée violemment, l'éponge s'écrasa sur la
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bouche de ranimai, faisant rejaillir autour d'elle les couleurs humides dont elle était imprégnée ; et enfin, en tombant h terre, elle découvrit le cheval parfaitement achevé, la bouche écumante. Le dieu Hasard, s* armant d'une chose inerte et inintelligente, avait accompli une œuvre contre laquelle avaient échoué le talent et l'expérience d'un grand artiste. C'est Dion Chrysostôme qui raconte longuement cette singulière histoire (1). Que les incrédules en rejettent sur lui tout le merveilleux. Dion ne nomme pas le cavalier qui montait le cheval ; il ne dit même pas qu'il y eût un cavalier, ce qui est pourtant très-probable.
Sans doute Apelles fit plus d'un portrait de Klitus, et il peignit plusieurs fois Hepheôstiôn, certes aussi cher à Alexandre que Klitus, et qui fut sculpté par Lysippê (2) ; mais les auteurs ne parlent point de ces portraits presque indubitables.
Apelles peignit encore Néoptolème à cheval, combattant contre les Perses (3). Il ne s'agit donc pas du fils d'Akhille et de Deidamia ; ce n'était point
(1) Dio Chrysost. OratioLXlYy de Fortund. — Pline (lib. XXXV, cap. 10) raconte que la môme bonne fortune arriva à Prologènes.
(2) Pline, lib. XXXIV, cap. 8.
(3) Fecit Apelles Neoplolemum ex equo pugnantem adversns Persas. Pline, lib. XXXV, cap. 10.
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une composition mythique, mais un portrait historique. Néoptolème était un des meilleurs chefs de Tannée d'Alexandre. Après la mort du conquérant, le gouvernement de l'Arménie lui échut en partage. Ce portrait semble un véritable tableau de bataille, un sujet digne du pinceau héroïque de Polygnote. Pline parle aussi d'un poiHrait de famille^ d'un groupe: Arkliélaos avec sa femme et sa fille (!)• Apelles peignit probablement ce portrait pendant la halle que fit à Suse l'armée macédonienne, allant de Babylône à Persépolis; car Arkhélaos, autre capitaine d'Alexandre, fut nommé par lui gouverneur de cette ville (2).
Apelles peignit encore trois portraits du fameux Antigone, bien distincts les uns des autres. Le premier montrait Antigone cuirassé marchant à côté de son cheval (S). Le second, que les connaisseurs, dit Pline, préféraient à toutes les œuvres d' Apelles, le représentait assis sur son cheval (ft). Quant au troisième, dont j'ai déjà parlé au chapitre III de l'/ii^-
(1) Archéiaum cum uxcre el filia, Pliae, lib. XXXV, cap. 10.
(2) Arricn, lib. lll. — H y avait deux Arkhélaos généraux d'Alexandre.
(3) Antigomm ihoracatum cum equo intedentem» Pline, lib. XXXV, cap iO.
(4) Peritiores artiê prœferunt omnibus ejus operibus eumdem (Antigomm) f sedentem in equo» Pline, lib. XXXV, cap. 40.
toire d'ApetleSf et qui m'a servi de guide pour comprendre et montrer la marche ascensionnelle du génie du grand peintre, les auteurs ne disent pas quelle pose il avait, ni quel costume il portait, s'il était à cheval ou à pied ; ils racontent seulement la ruse qu'employa Apelles pour dissimuler qu'Antigone était borgne (1). Il est évident pour moi que ces portraits ne furent pas peints à la même époque. Cette pensée me vint en lisant à plusieurs reprises les textes de Pline : nommant YAntigone cuirassé, il dit simplement Anfi^onum; nommant le troisième portrait, il dit : Apelles pinxit Antigoni irgis imaginem^ « Apelles peignit le portrait. du roi Antigone. » C'est ce roi même qui m'inquiéta. Je me demandai, faisant un parallèle moderne, si un historien d'art, parlant de deux portraits de Murat, peints, par exemple par Gros, l'un en 1808 et l'autre en 1813, ne s'exprimerait pas ainsi : « Gros peignit Murât marchant à côté de son cheval ; Gros fit le portrait du roi de Naples, Joachim Mural, » Et c'est exactement cette différence que nous remarquons dans les portraits du fameux capitaine d'Alexandre. Antigone, d'abord chef dans l'armée nmcédonienne, reçut à la mort d'Alexandre, quand
(1) Pline, lib. XXXV, cap. iO. — Voir le texte que je donne au cbapilrc lU et au chapitre XIX, où j'étudie ce périrait*
oïl partagea son empire, le gouvernement de la Phrygie, de la Lydie et de la Parnphylie. Il montait, 'mais son ambition, soif inextinguible, loin de s'assouvir en se satisfaisant, ne faisait que s'accroître. Après avoir vaincu Eumène, il s'empara encore de l'Asie Mineure. Puis il battit successivement Kassandre, Ptolémée, Séleukos, Lysimaque, et enfin il se couronna du titre de roi.
Quoique croyant déjà à la possibilité de deux époques pour ces portraits, je restais indécis, quand, feuilletant Strabon, je lus que le fameux Antigone ftorgfwe se trouvait dans le temple d'iEsklaepios (1), construit sur le promontoire de Tîle de Kos. Oe temple renfermait aussi la Kypris Anadyomène d'Apelles. Je me demandais alors pourquoi aurait été placée à Kos une œuvre peinte à Babylône ou à Persépolis? Une autre idée m'assaillit, idée coïncidant surabondamment avec celle que je m'étais déjà formée sur les deux portraits d' Antigone. Kos, une des îles Sporades, située à peu de distance de cette langue de terre découpant la mer Ikarienne qui s'appelle la Doride, faisait partie de l'Asie Mineure. Or Antigone, alors roi et possédant l'Asie Mineure, ne vint-il pas à Kos quand
(1) Slrabon, lib. XIV.
Apelles travaillait à sa seconde Aphrodite^ et là, celui-ci ne peignit-il pas de nouveau son portrait ? Ainsi tout est expliqué : les diverses manières de parler de Pline {Antigone^ le roi Antigone) et la présence de ce portrait à Kos ; il n'y a pas contradiction avec l'histoire d' Antigone; la biographie d' Apelles n'est changée en rien. Je rae rangeai alors à cette opinion, et je restai à peu près convaincu que ce troisième portrait fut peint h Kos, dans la dernière période de la vie d' Apelles, tandis que les deux premiers furent peints en Asie .