CHAPITRE XII
LK SÉJOUR d'AP£LL£S A. SPHÈSJi
Apelles à son retour d'Asie, vers la quatrième année de la cent douzième olympiade (329 ou 828 avant Jésus- Christ) (1), revit avec bonheur sa chère Éphèse, sa vraie patrie, la ville que ses goûts eussent choisie si elle ne les eût devancés en l'adoptant. Le surnom que les Grecs lui avaient donné peint tout de suite cette ville : Éphèse la Magnifique. Sombre métamorphose, cette splendide cité s'est transformée en un groupe de quelques mai* sons, construites avec des débris de marbres cimen-^
(1) Apelles dut abandonner Alexandre qaand eelui-ci quitta Ekbatane pour s'enfoncer témérairement dans le oeptrç dB l'Asie. Le départ d'Ekbatane eut lieu dans la cent douzième olj^mpiade (330 avant Jésus-Christ). De la Médie, il est présumable qu'Apelles revint directi^ment h Éphèfte,
tées de boue, où végète une misérable population. Les indices locaux manquent pour reconstruire l'antique ville des Amazones. Son port si vaste, auquel elle devait toute sa splendeur, est devenu une rade informe que ne remarquent même paslesjlonguesvues des navigateurs. L' Akropolis qui surmontait le mont Koressus, au pied duquel s'élevait le fameux temple d'Artémis, s'est écroulée peu à peu, couvrant de ses ruines éparses les penchants de la montagne. On ne connaît même pas au juste la place où le temple sacré, « la lumière de l'Asie» , disaient les anciens, étalait ses magnificences, déployant son fronton superbe , élevant ses hautes colonnes, faisant reluire au soleil ses portes de cyprès, montrant les sculptures sublimes de ses métopes et de ses bas-reliefs. Seule la mer ^Egée n'a pas subi de transformation; ce sont à jamais les mêmes flots bleus que contemplaient les yeux d'Apelles et dont le vent courbe mollement les cimes blanches, herbes emperlées du grand pré liquide.
Outre ses splendeurs monumentales, l'animation de son port,' la vie qui éclatait dans ses rues, le tumulte curieux de ses Ephésies, Éphèse charmait encore les étrangers par ses environs. Les paysages d'Ionie , d'une moins grande pureté de lignes et de teintes moins fondues que les paysages de
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TAttique, étaient plus imprévus', plus colorés, plus pittoresques. De longues chaînes de montagnes, qui par de nombreuses ramifications allaient jusque dans la Troade se rattacher au mont Ida, accidentaient en tous sens la contrée, arborant les turbans verts que dessinaient sur leurs sommets des flots d'arbres multiformes. Dans ces plaines verdissantes, sillonnées de petites rivières au mince filet d'argent, s'élevaient des andrachnés et des arbousiers hauts et droits comme des colonnes, des cyprès larges comme des tours, des platanes, des érables et des cèdres colossaux dont les feuillages d'un ton sombre tranchaient harmonieusement sur les teintes tendres ou éclatantes des vignes et des prairies.
Après ses curieux mais pénibles voyages à travers l'Asie, Apelles devait être affamé de repos; nous pensons donc qu'il resta quelques années à Éphèse avant de se remettre en marche, avant d'entreprendre par terre et par mer son tour de Grèce. Reçu par les Éphésiens, fiers de le voir revenir dans leur ville, avec les démonstrations les plus enthousiastes d'amitié et de respect, Apelles devint la première tête du pays. A l'exemple de ses maîtres, Éphore, Eupompe et Pamphile, il fonda un atelier.
Peut-être même réorganîsa-t-il celui d'Éphore, qui sans doute était mort à cette époque, Apelies eut des élèves. Le nom d'un seul d'entre eux est parvenu jusqu'à nous : Persée, h qui Apelies dédia ses livres sur la peinture (1).
C'est à un de ses élèves peignant une Hélène habillée de riches étoffes et constellée de bijoux d'or et die pierreries, que le grand peintre adressa cette raillerie d'une si puissante ironie : « jeune homme, ne pouvant peindre ton Hélène belle, tu l'as faite
riche, d /xsi/sàxiov, uii ^uvà/*evoc ypùyjfou zaT^iiv, 7r'Xou<ri«v ira-
TTotodç (2). v La raillerie était le fond du caractère d' Apelies ; mais elle s'alliait chez lui à la justesse d'un raisonnement de dessinateur ou de mathématicien. Jamais d'ailleurs avec plus d'à-proposque dans cette circonstance il ne se servit de cette langue acérée qui le faisait craindre de tous et qui lui attira tant d'ennemis» On se plaît à se figurer le maître à l'œuvre de critique devant le tables^u de 1 élève, le repris mandant, le raillant, lui reprochant chaque défaut, chaque imperfection qu'il regarde de ses yeux de peintre habitués à tout voir, atout juger à l'instant : « Les mauvais tons dont est peinte cette chevelure,
(1) Scripsit Apelies de hac arte ad discipulutn swm Perseuw, Pline, lib. XXXV, cap. 10.
(2) Clément d'Alexandrie, De PiBdagog., lib. Il, cap, 12^
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tu as cru les relever par ce diadème d'or orné de pierreries brillantes quiceintingénieusementlatête; ces riches boucles d'oreilles sont mises pour allonger un peu les oreilles que tu as faites trop courtes; ce collier massif, c'est pour dissimuler la maigreur du cou et des épaules, l'absence de modelé de la poitrine; ces serpents d'émail , à yeux d'émeraudes, qui, formant bracelet, s'enroulent plusieurs fois autour des bras, sont là pour faire disparaître la gracilité de squelette de ces attaches, débiles à force d'être élégantes, grêles à force d'être fines, qui rappellent les peintures primitives des maîtres égyptiens. De beaux traits, calmes, purs, gracieux ; des formes bien pleines mais élégantes et fines; un contour moelleux et fuyant, au relief accusé avec art par les lumières, par les ombres et surtout par les demiteintes qui se prêtent plus à l'absence de musculature des chairs égales des femmes : voilà la seule beauté et la seule richesse des figures. Méprisez l'or et les diamants, les rubis et les émeraudes , les topases et les améthystes ; méprisez les riches étoffes teintes dans la pourpre de Tyr ou dans le safran recueilli sur le Tmolus ; méprisez les voiles transparents, azurés comme le ciel d'Athènes ou pers comme la mer ^Egée : la vraie, la grande parure d'une femme, c'est sa beauté. »
Pareil à tous les grands maîtres, Apelles rudoyait ses élèves. A un autre qui, lui montrant un mauvais tableau, se vantait de l'avoir peint rapidement, il coupe ainsi insolemment la parole : « Je m'en étais bien aperçu sans que tu me le dises, rien qu'en voyant la peinture. Je m'étonne même que tu ne l'aies pas fait encore plus vite (1). »
Le temple d'Artémis dont on avait commencé la réédification quatorze ans après le double sacrilège d'Hérostrate, et qui était en pleine voie de reconstruction lors du passage d'Alexandre à Éphèse, devait à cette époque être complètement achevé. Il ne s'agissait plus que de l'ornementer, à l'extérieur par la sculpture, à l'intérieur par la peinture. Apelles y eut beaucoup de travaux, 11 fit plusieurs tableaux qui illustrèrent et décorèrent au plus haut point le nouvel édifice. « Apelles pinxit Megabyzi sacerdotis Dianœ Epliesiœ pompam » , nous dit PHne. (2) . Quelques-uns ont tout simplement traduit pompam par pompe, ce qui signifie plu-
(0 Plularque, De Liberis cducandis. Plularque ne dit pas, comme Clément d'Alexandrie, que ce fut à un de ses élèves qu' Apelles fit cette réponse. Le texte porte simplement : mauvais peinire; mais il semble que cette dure riposte fut envoyée à un élève.
(2) Pline, lib. XXXY, cap. iO,
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sieurs mots s' appliquant également à ce tableau : troupe, réunion de gens, cortège, suite, pompe; et qui tous se fondent dans un seul substantif moins vague qui les rend tous : procession. Une procession n'est-elle pas formée d'une réunion de gens (prêtres, sacrificateurs, hérauts, magistrats) qui forment la suite du grand-prêtre, qui lui servent de cortège; et dans une procession ne voit-on pas toutes les pompes religieuses : diadèmes ornés de pierreries, sceptres d'or massif, costumes resplendissants? Apelles peignit donc une procession conduite par le Mégabyze, le grand-prêtre d'Artémis Ephésienne. Je partage bien l'avis de M. Beulé qui a qualifié si justement ce tableau de « peinture officielle. » Pareille œuvre ne laissait pas la moindre place à la fantaisie, à l'imagination. Portraits d'une exacte ressemblance, costumes strictement réels, détails architectoniques du temple traités avec science et vérité, voilà ce qu'on demandait à Apelles. Mais les têtes étaient belles et nobles, les costumes riches à profusion ou d'une simplicité grandiose , les vues du temple , audessus des têtes dans les espaces que découpaient montueusement les épaules et les corps des figures, sévèrement gracieux : la scène était imposante et solennelle. Ce tableau, dont le sujet était
partant compassé et froid de style, se distinguait par la composition, par la ressemblance des personnages, et si, contrairement à presque tous les tableaux d'Apelles, la grâce et le charme y manquaient, du moins, comme toutes les œuvres du maître, il se faisait remarquer par Téclat des couleurs, la pureté du dessin, les modelés, les reliefs, la science des raccourcis et de la perspective.
C'est probablement quand le Mégabyze posait pour son portrait dans ce tableau qu'il reçut d'Apelles cette rude réprimande que nous a conservée Plutarque. Le grand-prêtre parlait peinture ; il en parlait mal; et" sans doute il voulait se mêler de donner quelques avis à Apelles. Apelles coupa court ainsi à la conversation esthétique et aux conseils' du Mégabyze : t Ne vois-tu pas que tu fais rire les petits garçons qui broient mes couleurs? Tant que tu te taisais ils ne jetaient sur toi que des regards de respect, rendus muets par l'admiration que leur causait tout ton or et toute ta pourpre. Maintenant ils se moquent de toi, t'entendant discourir sur des choses que tu n'as jamais étudiées (1). »
Pline prétend que cette réponse fut faite par
(1) Plutarque, De Discrimine adulaioris atqueamici.