LE SEJOUR D APELLES A EPHESE
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Apelles, non au Mégabyze, mais h Alexandre (I ). Nous maintenons la version de Plutarque qui nous semble la plus sensée. 11 eût été dangereux pour Apelles de dire une telle insolence à un roi aussi fougueux, aussi emporté qu'Alexandre. Tout à l'heure nous avons admis qu' Apelles se permit une plaisanterie sur le cheval d'Alexandre, mais ce n'était qu'une raillerie amusante et spirituelle; ici, c'est une véritable insolence» N'était*il donc point aussi téméraire d'insulter un grand-prêtre qu'un roi? Assurément non; surtout vers le milieu du quatrième siècle avant Jésus*Christ , époque à laquelle, ébranlé par les diverses sectes philosophiques qui s'étaient successivement produites, le paga . nisme tremblait sur ses dogmes. Le Mégabyze d'ailleurs, d'un âge plus avancé, était assurément d'un caractère plus froid qu'Alexandre ; et quand même il se fût fâché, Apelles n'eût pas eu à s'inquiéter de sa colère. Comme Alexandre, le pontife n'avait pas un Parménion pour exécuter sa sombre et rapide justice; et les autorités d'Éphèse ne lui eussent pas ' volontiers prêté leur secours pour châtier un homme à qui elles tenaient plus qu'à lui. Il n'y eut qu'un Apelles ; cent prêtres exercèrent tour à tour les
0) Pline, lib. XXXV, cap. iO,
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fonctions sacrées de Mégabyze dans le temple d'Artémis. Une autre raison, plus sérieuse encore que celle-ci, nous porte à croire que ce ne fut pas à Alexandre qu'Apelles répliqua ainsi. Pour faire rire les élèves de troisiènae ordre, qu'on emploie à broyer les couleurs et à disposer l'atelier, il faut, comme le Mégabyze, être absolument étranger aux choses de l'art. Or, Alexandre, loin d'y être étranger, s'y entendait fort bien. Horace dit qu'il avait « un sentiment exquis des arts, » judicium subtile videndis artibus; les Latins lui prodiguent à l'envi les épithètes « d'admirateur éclairé, » elegans admirator; « de connaisseur en fait de beautés, » elegans formarum spectator; d'homme « d'un goût trèssûr, » inomnijudicio eleganlissimus. C'est Horace, c'est Cicéron, c'est Térence, c'est Velléius Paterculus qui l'injurient ainsi. Et cela se comprend sans peine. Aristote s'occupait beaucoup de questions d'art ; il dut en converser avec son élève Alexandre. La protection qu'Alexandre accorda à Apèlles, à Lysippe, et à Pyrgotèles, est encore une autre preuve du goût parfait du conquérant. Si l'on dit que, protégeant bien Rhœrilos, qui était un mauvais poëte, il pouvait aussi protéger de grands artistes sans avoir plus conscience de ce qu'il faisait, la mauvaise foi suggérera les paroles . : Alexandre , admirateur
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d'Homère, élève d'Arislote, jugeait fort bien de toutes les imperfections et de toutes les défaillances du poétastre Khœrilos ; mais comme seul ce poète s'était consacré à ses exploits, il l'employait : à défaut d'autres, il l'acceptait tel qu'il était. Un pareil maître, Aristote; de tels protégés, Apelles, Lysippe, Pyrgotèles; de tels louangeurs, Plutarque, Horace, Cicéron, Térence et tant d'autres sont garants de ce qu'Alexandre ne provoqua jamais le rire chez de petits broyeurs de couleurs.
Apelles ne craignait pas la critique ; au contraire, habilement il la recherchait pour s'en aider. Un tableau achevé, il l'exposait soit sur une saillie de sa maison, soit sur un balcon, soit sous la galerie ex* térieure de sa demeure, entre deux colonnes; quelquefois même, ne dérangeant pas son tableau, il le plaçait sur un tréteau dans l'atelier dont il laissait l'entrée publique (1). Puis, se cachant derrière le panneau, il écoutait les jugements des passants, portant grande attention aux prétendus défauts qu'ils ne manquaient pas de trouver à son œuvre. Il préférait, nous dit Pline, le jugement de la multitude au sien propre (2) ; non pas qu'il admît toutes les critiques,
(1) Pergula de Pline a taat de significations diverses, que je les ai toutes données.
(2) Pline, lib, XXXV, cap. 10. Voir le texte, page 324.
puisque, les jugeant avec une impartialité rare, il rejetait immédiatement les fausses dans le sombre do l'oubli, et il se souvenait des justes quand il retouchait son tableau. Phidias agissait comme Apelles. Selon Lucien, ayant terminé le Zeus d*Élée, il fit entrer une foule de gens de toute condition, et, caché derrière une porte, il écouta les éloges et les blâmes. Quand les spectateurs se furent retirés, le grand artiste se remît à l'œuvre, corrigeant et rectifiant la statue d'après Tavis de la majorité ; car il a disait qu'il ne croyait pas quMl existât un meilleur, jugement que celui de la foule, attendu que plusieurs personnes doivent mieux voir qu'une seule, fût-elle même Phidias (l). »
Nous croyons que ce fut à l'exposition de la Pro-cession du Mégabyze qu* Apelles eut sa fameuse altercation avec un cordonnier. Pline ne précise pas le tableau qui l'occasionna, mais je pense que ce fut la Pompe du Mégabyze j quand je considère que pour ce tableau l'exactitude du costume était une condition essentielle, et que dans ces costumes, tous contemporains, l'avis d'un cordonnier sur une sandale devait être plus apprécié que dans un tableau à figures héroïques.
(0 Lucien, Imag. 14.