‹ Histoire d'ApellesChapitre 24 sur 37 · LE SÉJOUR D^APELLES A ÉPHÈSE · texte numérisé non relu

LE SÉJOUR D^APELLES A ÉPHÈSE

L'histoire est fort curieuse. Parmi la multitude de peuple qui examinait ce tableau, le louangeant ou le blâmant, au milieu des parasites enchantés d'avoir un quart d'heure de leur oisiveté à employer, des magistrats qui le regardaient d'une façon assez méprisante, pensant que l'Art était bien au-dessous des graves questions légales et pénales, des soldats qui le voyaient machinalement, des esplaves hâtifs et fatigués, trouvant un prétexte pour se décharger de leurs fardeaux, pour poser à terre, soit une amphore de terre rouge, de laquelle débordait l'eau de la plus prochaine fontaine, soit un ballot de pourpre, soit une outre de peau de bouc pleine de vin de raisins secs, soit une corbeille d'osier noirâtre remplie de fruits et de légumes, des marchands et des ar-» tisans de toute sorte, se trouvait un cordonnier qui, ne voulant point rester en arrière des autres^ cherchait quelque belle censure à formuler. Soudain, — il avait vraiment beau jeu, son métier même lui en fournit une, — cordonnier, il st plaignit de ce que le peintre avait omis quelques courroies à des sandales. De toutes les critiques qui parvinrent confusément cette fois-là aux oreilles d'ApelleSj critiques adressées la plupart par des gens semblant plus propres à juger un tableau

que ne pouvait l'être un vil savetier, celle-ci seule le frappa. Le lendemain même, après avoir ajouté aux sandales les courroies exigées, il exposa de nouveau le tableau. Il voulait ainsi encourager les assistants à censurer ses œuvres, et leur montrer que, loin de s'offenser des critiques, il y accédait quand elles étaient justes. Le cordonnier fut trop encouragé. Enhardi par cette soumission à son reproche de métier, fier de ce qu'un peintre comme Apelles avait fait attention à ses remarques, excité par les complimentations bruyantes de ceux qui l'entouraient, il se permit de critiquer une jambe. Mais Apelles, indigné, se montra aux yeux étonnés de la multitude, et justement furieux, il cria : « Cordonnier, ne monte point au-dessus de la chaussure (1) . » Cette imprécation est passée en adage dans l'antiquité ; on la traduit d'ordinaire prosaïquement,

(1) Voici le texte de Pline. « Apelles perfecta opéra propo' « nebat in pergula transeuntibus, atque post ipsam iabulam la- <( iens, viiia quœ notarentur auscuUabat : vvlgum diligeniiorem vt judkem quam se prœferens. Feruntque a sutore reprehensum^ « quod in crepidis una pandores fecissel ansas, eodem, posiero « die^ siiperbo emendatione pristinœ admonitionis, cavillante circa tf cruSy inâignatumprospeœissey denunliantem^ ne supra crepidam « sutor judicaret : quod ipsum in proverbium veni!. » Histor, natur.j lib. XXXV, cap. 10. — Voir aussi Valère-Maxime , lib. Vin, Ex. ext., et Pline : Inprœfai. operis. — Horace ne se rappelait-il pas Thistoire du cordonnier en écrivant :

Utendum volgus rectum videt : est ubi peccat.

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et en en changeant absolument le sens : A chacun son métier.

On peut supposer que dans son atelier d'Éphèsc Apelles peignit aussi YHéraklès tournant te dos^ qui, dans la suite, transporté à Rome, onia le temple d'Antonia (1). « Cette peinture, dit Pline avec ces subtilités accoutumées qu'il prenait, souvent même sans les comprendre, dans les épigrammatistes grecs, montre le visage avec plus de vérité qu'elle ne le promet (2), » ce qui veut dire : « Cette peinture fait deviner le visage avec plus de certitude que la pose ne le comporte. » Elle montre que c'est Héraklès, sans qu'il soit nécessaire de voir ses traits. Pline ajoute que c'est là le comble de la difficulté. 11 déraisonne dans son enthousiasme . d'emprunt, car, à voir un homme nu, au torse puissant, aux muscles accentués, aux cheveux épais et crépus, et portant une massue, on reconnaît sans peine Héraklès, quand bien même sa face si caractéristique resterait cachée (3).

(1) AniODÎa, mère de Galigula, avait consacré ce lemple, qui ne fut terminé que sous le règne de Galigula, à la Déesse Anna Perenna.

(2) Apellis arbitraninr mnnu esu in Antoniœ lemplo Hercuhm adversum : nt (quod est difficiUimttm) facicm ejus oslendal venus picturuy qaam promiUat, Pline, îib. XXXV, cap. iO.

(3) Ce texte si obscur s'est prèle surabondammenl à toutes

Un écrivain d'un talent reconnu croit voir un pendant à la Procession du Mégabyze dans un autre tableau d'Apelles, dont nous parle Pline (1) : Arlémis au milieu (fun chœur déjeunes filles qui sacrifient. « Conune Diane, dit-il, était la grande divinité d'Épbèse, il est possible qu Apelles ait voulu faire aussi le portrait des prêtresses du sanctuaire et des filles des principaux citoyens. » Je ne partage pas cet avis, car TArtémis qu*on révérait à Éphëse, Divinité apportée, dit-on, d'Asie en cette ville par les Amazones, n'avait aucune affinité, aucune ressemblance avec l'Artémis, sœur d'Apollon, des autres nations de la Hellade. Per-* sonnification de la toute-puissance nourricière de

les interprétations et à toutes les conjectures. De Caylus et Perrault prétendent qu'Héraklès montrait à la fois son dos et son visage; Falconet assure que c'eat une « ingémeuse tournure d'expression, » pour dire qu'on croyait voir le Dieu lui-même et non son image. Le père Hardouin, s'appuyant sur cet autre texte de Pline ; Ambire eiMn débet se estremtoi ipia et me demnere, ut promiitat alla post se : ostendatque etiam quœ occultat^ assure a que les extrémités des contours de cette figure d'Héraklès se terminaient de façon qu'elles promettaient autre chose après elles et qu'elles faisaient même voir ce qu'elles cachaient. » Ou approfondira le texte de Pline et l'on jugera de toutes ces interprétations. Nous croyons la nôtre la plus exaete, la plus rationnelle et surtout la plus simple.

(1) (Fecit Apelles) Dlanam sacrificantitiM vkginum ehof9 misiam; quibusvUisse Hameri versus vidètur^ idipsum beiUiSi Pline, lib. XXXV, eap. 10.

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la nature, vraie nourrice, TArlémis d'Éphèse était représentée sous la figure d'une momie, le ventre couvert de trois rangées de mamelles, symbole de 1^ puissance nourrissante; toujours mère et toujours vierge, un voile virginal, surchargé d'un lourd diadème d'or, couvrait sa tête. Ses mains écartées du corps et étendues grandes ouvertes semblaient dire : Prenez, tout ceci est à vous. Des spécimens de tous les quadrupèdes, bœufs, lions^ chats, cMens, tigres, chèvres, moutons, sangliers, se modelaient sur une sorte de gaîne d'or, de style égyptien, dans laquelle s'emboîtaient les jambes da la Déesse. Avec cette descriptian, on peut douter beaucoup de l'envie qu'aurait eue Apelles de peindre une telle figure. D'ailleurs, quand les auteurs anciens parlent de cette Divinité, ils rie manquent jamais, pour la distinguer de ses nombreux homonymes, de joindre à son appellation d' Artémis le nom du lieu où elle était honorée. On la voit toujours, dans les auteurs latins, désignée sous le nom de Diane d'Éphèse, Diana Ephesia. Pline n'ajoute pas cet adjectif de lieu quand il nous dit seulement : t Ce tableau paraissait surpasser les vers d'Homère qui décrit le même sujet, quibus vicisse Homeri versus videtur idipsum describentis. »

Le naturaliste montre encore ici toute la singularité de son sentiment des arts. Comparer quatre vers à un tableau, et accorder le premier prix au tableau et le second prix aux vers après longue délibération, n'est-ce pas démence ou au moins manque absolu de jugement? La comparaison ne peut exister entre un poème et un tableau. Celui-là s'adresse à la méditation, à l'ouïe; celui-ci à la pensée première, à la vue; celui-là a pour lui le rhythme, la science, la pensée, la richesse et la sonorité des mots; celui-ci la composition, l'éclat des couleurs, la pureté des lignes, la perfection des formes. On ne peut, comme une compo sition musicale, juger un poème que partiellement, tandis que l'on peut juger l'ensemble d'un tableau. Le premier fera penser, pleurer, rire, enivrera ou touchera par la réflexion, enthousiasmera même ; le second, — la Déesse de MilOj la Cène^ la Descente de croix j et tant d'autres œuvres d'art produisent cet effet, — jettera dans le mutisme laudatif de l'admiration, dans le silence de la contemplation. Et d'ailleurs n'y a-t-il donc point injustice flagrante envers le peintre, à comparer, à mettre dans la même balance quatre vers qui ne sont qu'une très-minime portion d'un tout sublime, avec un tableau qui, à lui seul, est un tout sublime?

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Nous avons relu toutes les œuvres homériques, Y Iliade^ Y Odyssée ^ les liymnes, les fragments, jusqu'à la Batrakhomyomakhie ^ — espérant rencontrer une comparaison élevée noyée dans cette charmante et étonnante fantaisie, — pour trou-r ver les vers dont parle Pline , et n'en rencontrant point d'autres plus conforme à la phrase du Naturaliste, nous avons fini par nous arrêter à ceux-ci, que nous avaient déjà indiqués certains commentateurs du seizième et du dix-septième siècle. C'est au VI' chant de Y Odyssée; Homère compare ainsi à Artémis Nausikaa assistant aux jeux de ses servantes :

Oiy) 5* "ApTejiiç eiai xat' oûpEo; lo^éaipa, "H xttTà Tti^ystov T:ept|xr,xeTOv i^ 'EpufxavÔov, TepTTOfjLévri xaTrpoioi xai ùxeiiqç êXàçoKrtv * T^oe 0* &{La, Nufxqpai, xovpat Aïo; alytoxoio, 'AYpov6(j,oi TcatÇoufft • yéyrfit 8é Te çpéva Arjxo) • Hoi(sd(ùV S' CiTcèp Y^ye xàpy] l^zi 7)Sè (xéTCDTca, 'PeîaT* àpi^vcoTY) TcéXetai, xaXal Ôé xe irfiaai (1).

« Telle Artémis se plaît à lancer des flèches dans les montagnes, sur l'immense Taygète et sur l'Érymanthe, aimant à poursuivre les sangliers et les cerfs rapides; autour de la Déesse jouent les

(1) Odyssée, chant Vf, vers 102 à 108.

Nymphes des champs, filles de Zeus qui porte l'égide. Et Latone se réjouit dans son cœur, car audessus de toutes Artémis élève sa tête et son front, et on la reconnaît facilement, elle, la plus belle parmi les belles. »

Pour bien comprendre le sacrificanlium du vieux Pline, il faut remonter au 7r«/Çou(ri homérique et nous servir en français des divers équivalents que nous donnent ce verbe grec et ce verbe latin : par jeunes filles qui sacrifient^ nous entendons jeunes filles qui offrent un sacrifice, qui jouent, qui chantent, qui dansent, enfin, jeunes filles qui honorent Artémis par leurs jeux, leurs chants' et leurs danses.

Les vers d'Homère nous donnent une preuve de plus que ce n'était pas TArtémis d'Éphèse qu'Apelles représenta. Cette Déesse, « qui se plaît à lancer des flèches, » « qui aime à poursuivre sur les montagnes les sangliers et les cerfs, » cette Divinité « autour de laquelle jouent les Nymphes des champs » n'est ni l' Artémis, symbole de la fertilité terrestre, adorée à Éphèse, ni l' Artémis Céleste, sœur d'Apollon, la Déesse « à la flèche d'or, » « vengeresse » « terrible » « destructrice des mortels », ni l'Hékate Taurique aux autels rouges, dégouttants de sang humain, c'est l'Artémis agreste, la

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Déesse de la chasse et des Nymphes, vénérée en Arkadie.

Cependant, puisque cette réfutation nous a amené à parler de ce tableau, et qu'il n'est pas impossible qu'Âpelles Tait peint à Êphèse, mais non pour le temple d'Artémis, disons donc ce que Ton peut en penser : que toutes les grâces et tous les charmes du pinceau d'Apelles devaient s'y rencontrer. Quel vrai sujet pour lui I comme il dut travailler h cette œuvre avec amour, la caresser tendrement I lui pour qui^ comme pour toutes les grandes &mes grecques, Homère était le Biblion sacré, le livre par excellence, Thistoire des temps héroïques, l'exposition claire, simple et éblouissante des dogmes splendides et encore inaltérés des premiers âges. L'homme dans Apelles ne croyait plus à la triple divinité d'Artémis, à ses puissances célestes, terrestres et infernales, à ses attributions si va*riées ; mais le peintre dans lui^ quand il reprenait le pinceau après avoir lu un chant d'Homère, se prosternait par la pensée devant la Déesse que le poète avait chantée, dont l'artiste allait représenter les traits divins. II peignait dans l'extase du travail, qui le préparait à prier dans l'extase de l'adoration. Le bon sens et la philosophie l'avaient fait sceptique; la poésie et l'art le rendaient

croyant. Les vers d'Homère évoquaient la Déesse tout entière, sa tête si noble, respirant la grandeur, son corps aux formes élégantes et robustes, taillées pour les exercices violents, ses bras nerveux modelés pour tendre et faire vibrer l'arc d'or « funeste aux bêtes fauves» , ses jambes bien découplées montrant sans exagération la force nerveuse, sous la chair albatrine et rosée, et destinées à presser les flancs velus des chevaux et à poursuivre sans fatigue les animaux les plus agiles. L'artiste voyait la Déesse; il était inspiré; il allait la peindre comme elle posait devant lui.

Nous rappelant pour décrire Artémis les statues antiques du Louvre et des musées d'Italie et une fresque d'un assez beau caractère trouvée dans lc3 fouilles de Civita-Vecchia en 1760, représentant la fille de Latone guidée par l'Amour et contemplant le sommeil d'Ëndymiôn, nous nous figurons ainsi la composition d'Apelles (1). Au centre d'un dessin précis mais fondu dans la couleur, modelant sa taille svelte quoique robuste, l'étroitesse de ses hanches, la voûte de sa poitrine, la petitesse de sa

(1) Remarquons en passant que le comte de Gaylus, dans ses Tableaux tirés d* Homère (livre paru sans nom d*auleur en 1757, in-8**), oublie qu'Apelles a irailé ce Tableau tiré d'Homère^ et ne mentionne même pas comme sujet pictural cette adorable scène.

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gorge, le modelé nerveux de ses bras et de ses jambes, apparaît Artémis. Ses formes un peu accusées se noient dans l'éclat des couleurs. Formant un cadre d'ébène, ses cheveux courts ondulent sur sa tête. Elle est vêtue d'une draperie flottante qui couvre les jambes presque jusqu'aux cothurnes, et qui, se rejetant en arrière, glissant sous le bras droit cerclé d'un large anneau d'or, cache l'épaule, le haut du cou et enfin vient s'enrouler en plis sinueux autour de la hanche. (Je pense qu'Apelles devait préférer les plis, alliant la grâce à la majesté d'une telle draperie, à la sévère simplicité de la tunique Spartiate dont on est accoutumé à revêtir la Chasseresse.) Entourant Artémis, qui les dépasse par sa taille, qui les vainc par sa beauté, des Nymphes nonchalamment drapées, toute grâce et toute jeunesse, jouent, dansent, chantent pour honorer et charmer la Déesse ; accompagnant leurs vers, harmonieusement rhythmés, sur les lyres tétrachordes et les cymbales d'airain.

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