LE TOUR DE GRÈGE D^APELLES
Pour Apelles, avide de tout voîr, envieux de tout connaître, le voyage fut toujours cette terre promise à laquelle on n^arrive jamais : atteinte, elle s'évanouit^ puisqu'elle en indique une plus désirable.
Au retour de sa longue excursion dans la basse Asie, dans ces splendides régions parcourues par lui en tous sens, il s'arrête quelques années à Éphèse, et il se remet en route pour visiter la Grèce entière, dont il connaît déjà les plus belles contrées. Lorsque nous avons nommé ce voyage un tour de Grèce, comme on dirait un tour de France, nous n'avons pas parlé sans quelque justesse. En France les jeunes peintres entreprennent le traditionnel voyage d'Italie pour étudier les chefs-d'œuvre, les copier.
s'en inspirer. En Grèce les grands artistes, suivant l'exemple donné parZeiixis, par Polygnote, visitaient toutes les villes de la Hellade ; regardant les œuvres disséminées, les morceaux hors ligne de sculpture et de peinture, les merveilles architecturales, les sites pittoresques, les vues renommées, cherchant et trouvant des commandes qu'ils exécutaient sans délai, et naturellement dans la ville même.
Ainsi agit Apelles. De même qu'à la chasse on suit un renard blessé par les traces sanglantes qui, de pas en pas, s'impriment sur le sol en gouttelettes rouges; de même on pourrait suivre Apelles sur la piste de chefs-d'œuvre qu'il sème à plaisir dans toutes les villes où il passe. A Smyrne, il symbolise la Grâce; en Élide, il fait le portrait de Kyniska; à Athènes, il peint /a Kypris Anadyomène; à Rhodes, il collabore à la fameuse Ligne (T Apelles^ et il peint Ménandre, le Satrape de Lydie; à Alexandrie, il dessine, avec une vérité photographique^ les traits d'un bouffon ; dans l'île de Kos, il peint le roi Antigone et la seconde Aphrodiiei En prenant pour guide toutes ces œuvres, on peut presque faire le voyage de compagnie avec Apelles.
Pour les Grecs, nation cosmopolite, guerrière, commerciale, artiste, curieuse, navigatrice, donc essentiellement voyageuse, les voyages les plus
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longs n'étaient que jeux et plaisir. Il ne serait point étonnant qu'Apelles, dans le cours de ses pérégrinations, arrêté à Smyrne, ou à Rhodes, ou à Kos, pour l'exécution d'un tableau, ne fût venu faire un tour à Éphèse, prendre l'air du pays, afin de couper son travail. Des navires de toute sorte, depuis les simples galères à un seul rang de rameurs^ jusqu'aux trirèmes, aux quadrirèmes, et aux vaisseaux à six, à huit, à dix, à douze rangs de rameurs, sillonnaient continuellement la mer iEgée et la mer Ionienne. Les rames innombrables des longs (1) vaisseaux de guerre, aux proues éperonnées d'une triple pointe de fer, qui faisaient le service des côtes, et des navires marchands, à la forme ovale, qui transportaient des denrées et menaient des passagers, — émigrants ou voyageurs, — d' Éphèse à Korinthe, d'Athènes dans Tîle de Kos, d'Alexandrie à Rhodes, flagellaient sans relâche les houles frémissantes des mers de Grèce.
A Éphèse, Apelles monta sur un de ces navires qui relâchaient dans toutes les villes, dont leur route était bordée, soit pour s'abriter contre la tempête, soit pour se charger d'eau, pour prendre des vivres, pour acheter, pour vendre, pour échanger
(1) Maxpalv^e;.
des marchandises. Le navire conduisit d'abord Apelles dans l'île de Samos, située presque en face d'Éphèse et dont la fertilité prodigieuse faisait songer à TÉden. Selon Athénée, les figues, les raisins et les roses y naissaient deux fois dans la même année* t Les poules de Samos donnent du lait, » dit un adage grec. Apelles séjourna dans la ville même qui, pour attraits artistiques, avait, outre ses poteries si estimées, le plus immense temple de toute la Grèce (1), VHerœum, édifice d'ordre ionique consacré à Héra, Divinité protectrice de l'île. L^phésien fit à Samos un portrait d'un certain Habron (2). Sans doute Pline parle du peintre Habron, auteur d'un tableau représentant l'Amilié et la Concorde (3). Pline, à la vérité, ne dit pas qu' Apelles ait peint ce tableau à Samos; il dit seulement qu'il s'y trouvait. C'est un indice sinon une preuve.
(1) Hérodote, lib. IH, cap 60.
(2) Mïraniur Apellis Samii Abroncm {vel Habrotiem). Pline, lib. XXXV, cap. 10. — Nessus piclor Habronis films, Pline, lib. XXXV, cap. H.
(3) Durand, Dalecamp ei le père Hardouin n'ont point pense au peintre dans leurs longs commentaires. Ils voient dans Habron indifféremment ou un fameux cflëminé do &Sp6< ou un sophiste athénien , fils de l'oraleur Lykurgue. Nous croyons qu'il s'agit du peintre qui, nous l'avons dit, fut sans doute un des condisciples d'Âpelles à Sikyùne.
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Quittant Samos, Apelles, après quelques jours de ïiavigation sur la mer Ikarienne, arriva à Naxos, la plus grande des Cyclades, île aux côtes escarpées, au-dessus desquelles pointait dans le ciel le Dia^ montagne de Zeus, et couverte de grenadiers et de limoniers, de citroniers, d'amandiers, de figuiers et de mûriers; île chère aux gourmands par son vin délicieux ; île chère aux statuaires par ses mines inépuisables de granit, d'ophite et de marbre serpentin. Suivant toujours Titinéraîre commercial que s'est tracé le patron du navire, il voit Paros, sa voisine, patrie sacrée du marbre blanc aux pâleurs éclatantes, et l'insalubre Délos, l'antique île flottante, où Erysikhthon, flls de Kékrops, avait édifié un temple à Phoibos et à Artemis en souvenir de 4eur naissance dans ce pays. Puis, reprenant sa course, le navire s'enfonce dans la mer de Myrtos, remonte jusqu'à Argos le golfe d'Argolide, contourne les côtes de la Lakonie, passe entre le cap Malea et la fameuse île de Kythère, plonge un instant dans les eaux douces que l' Enrôlas jette dans l'a-mertume de la mer, double le cap de Ténare, entre dans la mer Ionienne, et, longeant les découpages capricieux que forme la terre deMessénie, touchant îi Pylos et à Kyparisse, il conduit Apelles en pleine Elide, dans le port d'Elis. Cette ville était encore
dans toute sa splendeur. Après Athènes et Korinthe, c'était celle qui possédait le plus de monuments : temples, portiques, gymnases, fontaines. L'Aphrodite Ourania et l'Aphrodite Pandemos y avaient chacune leur temple. La statue de la première, de la main de Phidias, était d'ivoire et d'or. Parmi tant d'autres, on remarquait aussi les temples de Hadès, d'Athéné, des Grâces et de Dionysos.
Apelles, selon le témoignage de Pausanias, peignit à Elis le portrait de Ryniska (1). Cette Kyniska, «femme d'une âme virile » dit Junius (2), était la fille d'Arkhidamos et la sœur d'Agésilas. Née à Sparte, quelles circonstances l'avaient attirée en Élide ? Kyniska était célèbre pour avoir remporté la victoire aux jeux Olympiques dans la première course de quadriges qui y fut donnée (3). Elle ne concourut pas elle-même; elle fit guider ses chevaux dans l'arène par un écuyer, Apelles la peignit peut-être comme l'art statuaire l'avait modelée. A Olympie on voyait un groupe en bronze où elle était représentée montée sur un char avec son écuyer (4).
(1) Kvviffxaç eîxwv, 'AireXXov Téxv>i. PausailiaS, lib. Vï, cap. 1.
(2) Virilis ammi feminam, F. Junius, de Pictura veierum, Catalog.y p. 21.
(3) Pausanias, lib. II!, cap. 8.
(4) Pausanias, lib. III, cap. 8.
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D*Elis, le chemin que prit Apelles pour aller à Athènes, avait pour stations : Patras (1) , sur le golfe de Lépante, dont le temple d'Artémis renfermait une statue de la Déesse en ivoire incrusté d'or; ^gium, à l'entrée du golfe de Korinthe ; Sikyône, où Apelles revit peut-être quelques-uns des anciens condisciples, épargnés par ces deux grandes dépo*pulatrices, la mort et l'émigration; et Korinthe, la grande ville. Quittant Korinthe, sans doute Apelles
(i) Selon le témoignage de Falconet, un père jésuite, enthousiaste des Noces Aldobrandinest a prétendu que cette peinture clait d' Apelles et qu'il était venu la faire à Rome. £n effet, la peinture découverte sous Clément VIII et transportée au palais Âldrovandi (et non Aldobrandi) fut exécutée à Rome, puisqu'elle représente une cérémonie romaine. Les Noces Aldobrandines , quelle que soit leur valeur, semblent indignes de l'immense réputation d'Âpelles. Apelles, à une époque où la Grèce était encore tout artiste, aurait- il quitté sa patrie sans y être obligé pour aller dans un pays encore sinon tout barbare, du moins tout guerrier? — Ce voyage n'aurait pu avoir lieu que durant la seconde guerre Samnite (326-305). — D'ailleurs, toutes les peintures trouvées à Rome ou dans les environs sont d'une époque bien postérieure aux guerres samnites. On doute même qu'il en existe faites au temps d'Auguste. Elles datent au plus des règnes de Néron, de Claude et peut-être de Tibère. Nous avons même des peintures trouvées en Grèce, des fresques peintes sur des stèles sépulcrales ; et nous savons par des raisons paléographiques qu'elles appartiennent sans exception à lu basse époque. Si toutefois Apelles alla en Italie, ce fut à Patras qu'il quitta la Grèce, car c'est dans le port de celle ville qu'on s'embarquait pour Briiides.
prit à pied la route de terre. Il gravit une des montagnes de la chaîne du Taygète, et se trouva sur les bords du golfe Saronique, qu*il contourna jusqu'à Mégare au bruit toujours monotone et jamais lassant des vagues qui meurent sur le sable. Il fit une courte halte dans cette ville située à égale distance de Korinthe et d'Athènes (environ à neuf lieues) ; puis il s'engagea dans le chemin connu sous le nom de route du Péloponèse^ qui, suivant la mer, le conduisit, ayant toujours à sa droite les flots de la baie , à sa gauche les champs de blé et d'orge, les bois de lauriers roses et les forêts d'oliviers, jusqu'à Eleusis, d'où la voie sacrée le mena enfin à Athènes.