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CHAPITRE XIV

L\ RVIMUS ANA.DVOMKNE

Selon ropinion de la critique, Apelles, durant son jour à Athènes, se fit initier aux mystères d'Éleusis. L'érudition appuie sans doute sa conjecture sur ces quelques lignes d'Athénée, d'ailleurs si importantes pour l'histoire d' Apelles, à cause de la Kypris Anadyomène : « Phryné était surtout belle dans ces parties du corps qu'on ne voit pas. Il fut toujours difficile de la contempler nue; car elle portait une tunique serrant étroitement les chairs et elle ne fréquentait pas les bains publics. Cependant, au milieu des fêtes éleusiniennes, dans les jours consacrés à Poséidon, Phryné, aux yeux de tous les Grecs, déposa ses vêtements et, dénouant ses cheveux^ elle entra dans la mer. De telle sorte

qu'Apelles la prit pour modèle de sa Kypris Anadyomène (1). »

Mais Athénée ne laisse point échapper un seul mot qui puisse faire soupçonner l'initiation d' Apelles dans les mystères sacrés de Déméter et de Perséphôné. L'initiation éleusinienne offrait aux récipiendaires une suite d'humiliations, d'abstinences et d'austérités telles que les plus sévères examens, les marches processionnelles avec des torches, les jeûnes, les ablutions multipliées, qui devaient en éloigner bien des gens et, parmi ceux-ci, Apelles dont le caractère libre et noblement insouciant devait se prêter difficilement à souffrir de pareilles mortifications dans le seul but de participer à quelques diffuses révélations sur la vie future. D'ailleurs, sa nationalité d'Ionien ne devait-elle pas l'exclure de l'admission aux Éleusinies? La coutume était de se faire admettre citoyen d'Athènes pour devenir mystès (2). 11 faut entendre par les paroles d'Athénée, qu'Apelles assistait aux jeux et aux processions des Éleusinies non en initié mais en simple curieux, non en acteur, mais en spectateur, comme il aurait pu voir les jeux des Panathénées, des Thesmophories, des fêtes Pan- Ci) Alhéncc, lib. Xllï, cap. G.

(2) MudTTi;, initié.

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helléniques. Quand Athénée dit : Phryné entra dans l'eau « aux yeux de tous les Grecs, » h o^u Twv n«v«>>wvwv TravTwv, il est bien sous-entendu que tous les Grecs n'étaient pas initiés.

En Grèce, on avait pour la beauté un véritable culte. Dans cette circonstance la belle Phryné voulut être adorée, concurremment avec Déméter et Perséphôné. Elle voulut éblouir les Grecs par toutes ses grâces et par toutes ses beautés; elle voulut apparaître à leurs yeux étonnés d'admiration comme une vision divine. Spectacle sublime , la courtisane se plut à donner à son cher peuple d'Athènes la représentation au naturel de la naissance d'Aphrodite. Était-ce une impiété? était-ce un sacrifice offert à la Déesse? Les Grecs, qui à cette époque n'aimaient déjà plus dans leur religion, devenue une véritable idolâtrie, que la représentation plastique des Dieux et les hymnes d'adoration que les poètes chantaient, pensèrent ou feignirent de penser que c'était un grandiose hommage à Aphrodite, et en vrais amoureux du Beau, loin de s'en offenser ils s'en réjouirent.

.Phryné, si c'était chose préméditée, avait bien choisi tout. Quel sujet plus sublime? la naissance d'Aprodite. Oii trouver un plus grand nombre de spectateurs? la Grèce entière déjà émue par les

majestueuses pompes d'Eleusis. Où prendre un plus splendide décor? la mer, calme et transparente comme un saphir, et brisant seulement quelques vagues sur le sable des côtes. A gauche, les roches dorées qui entourent Tîle de Salamine, lui formant une ceinture de granit ; en face de ses yeux, l'horizon marin du golfe Saronique qui se prolonge jusqu'aux rives de Korinthe ; à droite, les côtes de la Mégaride, bordées de montagnes dont le bleu gris s'harmonise, sans se confondre, avec le bleu pâle et violacé de la mer, avec le bleu ardent et limpide du ciel. Enfin, couronnant d'un disque de feu les montagnes du Péloponèse, éclatent les rayons empourprés du soleil couchant.

Phryné n'était plus jeune, et c'est peut-être pour cette cause qu'elle se fit voir ainsi nue, voulant montrer aux Athéniens que les années ne lui avaient enlevé aucune beauté et qu'elle donnait raison au distique de Platon :

« Je possède Arkhéanasse, l'hétaïre de Kolot phon, dont les premières rides sont autant de « retraites pour le malicieux Amour (1). »

(4) Athénée, loc, cil , secl. 56. — A Tcxemple de Platon, tous les poètes grecs ont chanté les louanges des Vieilles courlîsanes. L^Anthologie regorge d'épigrammes écrites dans ce but. Parmi les anonymes, parmi celles de Rufio, de Kallimakhos4 de Marcus Argentarius et des autres) je citera! seule-

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Phryné remplit son but, puisqu'elle éblouit les yeux des Athéniens et que^ gloire inespérée, par la majestueuse poésie de sa pose et par la perfec*tion irréyable de son corps, elle inspira k Apelles son chef-d'œuvre, la Kypris Anadyomène. On peut sans hardiesse conjecturer que, sachajit le projet, si flatteur pour sa beauté fugitive, du peintre d'Alexandre, l'hétaïre permit à Âpelles de contempler avec plus de loisir et d'étudier plus longuement les formes parfaites qu'il n'avait fait qu'entrevoir. En cela, l'ancienne maîtresse de Praxitèles n'étaitclle pas deux fois infidèle à son souvenir : infidèle à l'homme en devenant pour un jour la maîtresse d' Apelles ; infidèle à l'artiste en servant à créer une rivale à Y Aphrodite de Knide ?

Puisque nous avons parlé de Praxitèles, nous allons, tout en admettant la priorité de la création de Y Aphrodite de Knide sur la création de la Ky-^ pris Anadyomènet réfuter l'opinion commune qui,

ment celle-ci, de Philodèmc : a Kharité est près d'aUeindre soixante ans, et de longs cheveux noira parent encore sa tète; sur sa poitrine s'arrondissent deux seins de marbre qui se passent encore d*une ceinture pour les maintenir; sa peau sans une ride exhale toujours le doux parfum de rambroisiCé Pleine de grâces et de charmes, elle respire la séduction. Allons, vous qui ne fuyez pas les amours provocantes, accourez sans compter le nombre des années ». Ànthologia grœea, Y. Ej^ grammaia eroticaf i3.

élevant trop Praxitèles, abaisse Apelles, et qui va jusqu'à prétendre que le peintre s'inspira de l'œuvre du sculpteur. Heureusement pour la gloire d' Apelles, — qu'on eût trop facilement accusé de plagiat comme ayant le second pris Phryné pour modèle d'Aphrodite, — des épigrammes de l'Anthologie, plusieurs lignes de Lucien, et des imitations de ces deux œuvres sculptées sur du marbre ou gravées sur des camées nous permettent de connaître, de juger et de comparer Y Aphrodite (1) de Praxitèles et V Aphrodite d' Apelles.

Les épigrammes de l'Anthologie ne peignent pas V Aphrodite de Knide; ce sont des louanges harmonieusement modulées et non des vers descriptifs. Elles sont au nombre de douze. Nous devons les unes à Platon le Jeune, à Lucien, à Événus, à Antîpater; les auteurs des autres sont restés inconnus. Toutes charmantes, elles expriment toutes la même pensée, variant seulement les mots et les rhythmes.

En voici deux choisies au hasard :

« Qui a donné la vie au marbre? Qui donc sur la

(1) Quand je parle de V Aphrodite de Praxitèles, il est sousentendu que c'est de Y Aphrodite connue sous le nom d* Aphrodite de Knide; je ne m'occupe pas de son Aphrodite de Kos, qu'il avait sculptée voilée.

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t terre a vu Kypris? Qui a pu mettre tant de « charmes dans la pierre? C'est sans doute le ci- « seau de Praxitèles, ou bien peut-être, laissant là t rOlympe, Aphrodite est -elle descendue à t Knide (1). »

< Trois mortels seulement m'ont vue nue, « Paris, Ankhise, Adonis, les seuls que je con- « naisse; mais Praxitèles, où m'a-t-ii regardée(2)7» Le dialogue des amours qu'on attribue à Lucien, contient ces quelques lignes' plus explicites sur cette Aphrodite : « Nous résolûmes de relâcher au port de Knide pour y voir le temple d'Aphrodite et le chef-d'œuvre de Praxitèles qui y est renfermé. . . Après nous être rassasiés de la fraîcheur de ses ombrages, nous entrâmes dans le temple même. Au milieu se montre la Déesse, statue en marbre de Paros (S) de la beauté la plus accomplie. Un sourire

(1) Aniholog* Plamdea, lib. lY, épig. 459 : '£(càYa>(&a

(2) Anikolog. Planud., lib. IV, épigr. 168.

(3) Ea outre de tout le sophistisme et de toute la rhétorique qui, déparant ce dialogue, font douter qu'il soit de Lucien, voici encore une autre preuve, bien minime, mais bien matérielle, qui affirmerait presque qu'il n'est pas en effet de Lucien. L'auteur de ce dialogue raconte que Y Aphrodite knidierme est en marbre de Paros, et Lucien, dans le Zeus tragique (parag. < 0) , dit par la bouche d'Hermès que Praxitèles a taillé V Aphrodite de Knide dans un bloc de marbre blanc du Pentélique.

charmeur entr' ouvre sa bouche. Aucun voile ne cache son beau corps qu'elle laisse voir dans sa sublime nudité; seulement une de ses mains protège sa pudeur. Le génie du statuaire a été si puissant, que le marbre, naturellement dur et roide, semble s'être amolli sous son ciseau pour exprimer la mollesse gracieuse de chacun de ses membres (1). »

La médaille frappée à Knide en l'honneur de Caracalla et de Plautilla qui représente exactement V Aphrodite de Praxitèles et grand nombre d'imitations en marbre et en bronze de cette statue, gravées dans l'atlas des Voyages d'Anacharsis (2) , dans le Museo Pio Clementino (â) , et dans la Dû* serlalion sur Vénus^ de l'abbé Lachau (4), nous montrent encore mieux V Aphrodite de Knide que ne peuvent le faire Lucien et les épigrammatistes. La statue est mollement inclinée en avant. A ses pieds se modèle l'alabastrite qui attire ses regards de la statue. De la main gauche dont les doigts pressent l'étoffe sans force, elle enlève son dernier voile ; sa main droite se replie sur le ventre

(1) Lucien, De Amoribns, parag. ii, 12 et 13,

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