CHAPITRE XV
Apelles s'embarqua au Pirée sur un navire à vingt rameurs en partance pour les îles de la mer iEgée et les côtes de l'Asie Mineure. Sortant du golfe Saronique en doublant le cap Sunium, il relâcha sans doute dans Ttle d'Andros; paradis terrestre à fleur d'eau, apparaissant aux navigateurs comme un mirage avec ses montagnes de verdure et ses vallées riches en fruits, arrosées de mille ruisseaux ; puis il mouilla dans les eaux de TEubée, que la fertilité proverbiale de cette île emplissait continuellement de vaisseaux. Bien plus que les pâturages de Karyste, bien plus que les fortifications d'Orée, bien plus môme que l'antiquité des constructions de Khalkis, toutes villes de l'Eubée, les curieux tableaux et les innombrables
statues d'Erélrie devaient intéresser Apelles. On rehissa le mât, on déploya les voiles, on entonna des hynînes pour se rendre favorables lès Divinités, et le vent d'ouest aidant, on cingla dans la direction de Lesbos. Lesbos était toujours Lesbos, la patrie des vins enivrants et des femmes voluptueuses. Sous le ciel asiatique, le peintre retrouva Korinthe qu'il avait vue si souvent.
De Mitylène, assise sur la côte orientale, ce n'était qu'une promenade que traverser le bras de mer qui sépare l'île de l.esbos du littoral de TEolide. Apelles s'enfonça dans les terres, et ayant pour guide sûr le cours du fleuve, il alla jusqu'à Pergame dont il décora un des édifices. C'est celui qu'on a si bien surnommé le Singe de Pline, le grammairien Solin, qui nous l'apprend en racontant, dans le livre VII de son Polyhistor, que, dans la suite, les tableaux d' Apelles commençant à s'altérer, les habitants de Pergame, qui les avaient acquis par des sommes énormes, les suspendirent à la voûte du temple dans un réseau d'or pour les abriter contre les oiseaux et les araignées (1).
(1) Basilisci reliquias amplo sesteriio Pergameni comparaverunt: ut œdem Apellis manuinsignem nec araneœ intexerentf neque alites involarcnt, cadaver ejus reticulo aureo snspensum^
Après ces travaux qui le contraignirent de séjourner à Pergame, Apelles retourna à Mylilène, soit par voie de mer, soit par terre sur un de ces chariots dont l'usage était si commun en Grèce. 11 se rendit ensuite à Smyrne, C'était encore une ruine, mais elle se relevait peu à peu par les soins de ses habitants, riches de la position exceptionnelle de leur ville.
A Smyrne, Apelles demeura quelque temps, occupé à peindre dans l'Odéon l'image de la Grâce (1). Certains archéologues ont traduit l'image des Grâces; mais le texte de Pausanias est bien explicite : n'aurait-il pas mis xa/DtTwv au lieu de x«/54toc, s'il avait voulu parler des Grâces?
Apelles ne représenta donc point les trois Grâces, Euphrosyne, Aglaié et Thalia, comme celles
ibidem locarunt. Voir sur ce passage les commentaires savants et embrouillés de Saumaise : Clmdii Salmasii Plinianœ exercitaiiones in caii Julii Solini Polyhistora, Trajecti ad Rhenum, 1689. 2 vol. gr. iii-fol. — Quelques-uns ont rendu cadaver par cadavre au sens propre^ tandis qu'évidemment, c'est dans un style figuré que Solin employa ce mot, parlant des restes des peintures d*Apelles et non des restes d'Apelles. Ils n'ont donc point réfléchi que la coutume grecque était de brûler les morts, et qu'ainsi, on ne peut enfermer des cendres dans les mailles d'un réseau d'or.
(1) ZfJLupvaîoi; èv tw ^Seico XàpiTOÇ êoTiv etxcav, 'AttsXXov YP«9^*
Pausanias, lib. IX, cap. 32.
S'ÏO HISTOIRE d'aPELLES
qu'on devait au ciseau de Bupale» ainsi que les avait modelées Sokrates dans son fameux groupe placé à l'entrée de la citadelle d'Athènes, telles qu'on les voyait à Élis, sculptées en bois avec des têtes et de» membres de marbre, revêtues de robes d'or, et portant celle-là une rose, celle-ci un dé, cette autre une branche de myrte. La conception d'Apelles, tout allégorique, ne touchait en rien au mythe des Grâces, Il peignit non les Divinités adorées par tous les peuples de la Hellade, et principalement par les Athéniens, les Spartiates et les Élidiens, mais le symbole que lui seul, Apelles, vénérait et adorait ; le symbole souverain de la Grâce auquel il sacrifiait sans cesse le pinceau à la main^ cherchant dans ses figures la beauté des formes, le moelleux des chairs, les molles courbures et les souples ondulations des contours^ l'éclat et le fondu des couleurs. Le grand peintre voulut personnifier cette vénusté, cette morbidezza, cette grâce qui manquait aux autres artistes , qui était en lui à un si haut degré. Cette création d'Apelles est presque la Déesse de la peinture. Méprisée par Michel- Ange, par Holbein, par Albert Durer, par le Poussin, Léonard de Vinci, Raphaël, Corrége, Titien, Murillo, Prud'hon l'ont adorée. Enchanteresse figure, conception sublime, cette œuvre doit comp-
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ter parmi les plus grandes et les plus parfaites d'Apelles. Elle égale, si elle ne la surpasse, la Kypris Anadyomène. La Grâce de Smyrne est la splendide théorie dont V Aphrodite de Kos n'est que la splendide mise en pratique.
Quelques commentateurs prétendent que dans cette même ville, à Smyrne, Apelles peignit la Fortune. Deux lignes de Stobée nous font en effet connaître l'existence de ce tableau : t On demandait au peintre Apelles pour quelle cause il avait peint la Fortune assise : C'est qu'elle ne se repose jamais, répondit-il (1). » Apelles rendait enfin la Fortune stable. En la raillant il pensait qu'elle devait être fatiguée, et il voulait qu'elle se reposât. Qui peut donner à croire qu' Apelles exécuta ce tableau à Smyrne? Est-ce parce que la Fortune avait un temple dans cette ville, décoré de sa statue sculptée par Bupale? Sans doute. Mais ne se rappelle-t-on pas qu'elle avait aussi, indépendamment de ceux de Phères, d'Égine, de Thèbes, de Lébadie, d'Olympie, un temple à Sikyône où Apelles demeura dix années, un temple à Élis où il peignit le portrait de Kynîska?
(1) 'ATreXX^ç ô Ç^ypàço; èpco-mÔeU 8ià xt tt?1v Tuxyjv xaOyiiJiévyiv Syp*" i];ev • OOx EffTYixs yàp, sine. Slobée, p. CGLI. — Voir aussi Lîbanius: Ecphrasis IV, De pulchrifudine.
Divinité allégorique plutôt que Déesse, la Tykhé devait tenter Apelles. Il la représenta assise, sans doute tenant le gouvernail, symbole du monde qu'elle gouverne, ou supportant la sphère céleste, emblème du hasard. De même qu'en politique les grands mouvements patriotiques des temps des guerres persiennes n'existaient plus, que seuls des héros isolés se montraient encore ; de même en art les grandes compositions embrouillées de personnages étaient passées de mode, laissant la place aux figures unes, que la perfection caressait plus amoureusement.
La Tykhé achevée, Apelles quitta Smyrne; il revint à Éphèse, peut-être par le golfe Herméen, ce détroit qui sépare l'île de Khios de la presqu'île de Klazomènes et par la grande baie d'Éphèse? peut-être, traversant la chaîne du Sipylus et passant à Kolophon, par les routes ombragées derionie?