CHAPITRE XVI
PROTOGENES
Après une halte à Éphèse, Apelles entreprit un nouveau voyage qui, différent des autres, n'avait pas pour cause la curiosité. Apelles avait un but encore plus noble que d'assouvir ses yeux avides de voir : il partit pour accomplir un acte trois fois grand, où avaient également part la charité, l'amitié et la justice.
Soit que dans ses voyages, soit qu'à Éphèse, Apelles ait entendu parler du peintre Protogènes, vanter son talent, admirer son courage, plaindre sa misère, il résolut de se convaincre par lui-même de la vérité de ces versions, voulant, si réellement Protogènes méritait sa bienveillance, l'arracher à la pauvreté et mettre son talent au grand jour. 11 savait bien que si lui, Apelles, le plus renommé des
peintres hellènes, remarquait et achetait ne fût-ce qu'un seul tableau de Protogènes, bientôt les rois et les riches non-seulement acquerraient tous les autres à poids d'or, mais encore se les disputeraient.
En effet, Protogènes était digne de la secourable amitié d'Apelles (1). Né à Kaune, ville sujette de Rhodes (2), il vécut une partie de sa vie dans la plus grande pauvreté ; pauvreté , selon l'opinion de Pline, qui jointe à sa trop grande application fut cause de son infécondité (3). On ne sait pas quel fut son maître. Peut-être n'en eut-il pas et devint-il peintre d'instinct. Ainsi on pourrait plus justement attribuer au manque de méthode ses tâtonnements, ses incertitudes et sa lenteur à peindre.
Jusqu'à cinquante ans il peignit des navires (4). Devons-nous entendre naves pinxisse par peindre des navires comme peintre de marine? Assurément non. Junius qualifie ses peintures de vile atque hu-
(1) Prologènes lient une si grande place dans la vied'Apelles, qu'il convient d'étudier le peintre rhodien dans son existence si curieuse et dans ses œuvres si remarquables.
(2) Patria cl Caunus gentis ' Rhodiis subjectœ. Pline ^ lib. XXXV, cap. 10. — Plutarque lui donne aussi Kaune pour patrie : De Demetrio, et Pausanias, lib.l. Seul Suidas (au mot Prologènes) le fait naître à Xanlhe en Lycie.
(3) Pline, lib. XXXV, cap. 10.
(4) Pline, lib. XXXV, cap. 10.
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mile picturœ genus (!)• Les enduisait-il donc d'une seule couleur; pour eniployer un mot trivial, les badigeonnait-il? Je ne le crois pas davantage. A mon avis, il les décorait de fresques représentant des fleurs, des oiseaux, des trophées. Protogènes pouvait descendre de la dignité de peintre d'histoire à la profession de peintre décorateur, mais pouvait-il s'abaisser jusqu'au métier de peintre en bâtiment.
Pendant les sept années que Protogènes employa à peindre son chef-d'œuvre, le lalysus^ il ne vécut que de lupins détrempés dans de l'eau qui apaisaient en mêm^ temps sa faim et sa soif. Il était d'ailleurs d'une nature très-sobre, et son goût, peut-être, autant que la nécessité le fit agir ainsi; il disait luimême, en parlant de sa frugale nourriture, qu'il ne voulait pas « émousser son esprit par une nourriture trop délicate (2). » Cette pensée est digne des cénobites des premiers âges chrétiens.
• Véritable nature d'ascète, se plaisant à mortifier son corps pour dégager l'âme de l'animalité corporelle, toujours résigné, toujours rempli d'humilité,
(1) F. Junius, De Piciura, Yeier. Caialog. p. 174.
(2) Cùm pinfjeret lalysumj traditur madidis lupinis vMssBj quoniam simul famem smiinereiU ci sitim , ne sensus nimia sibi dulcedine obstrueret. Pline, lib. XXXV, cap. iO.
Protogènes n'était jamais content de son travail» le trouvant inférieur à Tidéal de perfection qu'il s'était formé. Le trop grand soin qu'il prenait à peindre lui fut plus nuisible qu'utile. Apelles, devenu son ami, lui disait souvent que le seul avantage qu'il avait sur Idi était de savoir retirer à temps son pinceau d'un tableau (1). C'est en voyant Protogènes à l'œuvre que le grand peintre d'Ephèse formula cette maxime qui méritait bien d'avoir sa place dans les traités de peinture qu'il composa : « Un trop grand soin nuit souvent; nocere sœpe nimiam diligeniiam. » En effet, bien souvent Protogènes ayant créé une figure admirable l'effaçait la voulant plus parfaite encore, et la seconde qu'il peignait restait inférieure à celle qu'il venait de détruire. Protogènes craignait l'action du tertips sur ses tableaux, puisqu'on prétend qu'il peignit son lalysus avec quatre couches de couleurs, « pour les défendre, dit Pline, des injures du temps et de la vétusté; et afin qu'une couleur venant à tomber, l'autre lui succédât (2) . » Quelques philologues ont
(1) Omnia sibi cum Proiogene paria esse, aut illi meliora : sed mo seprœstare; quod manum ille de tabula nescirei. Memorabiii prœceplo^ nocere sœpe nimiam diUgentiam. Pline, lib. XXXY, cap. 40.
(2) Huic pieturœ quater colorem induxit^ subsidio injuriœ et
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voulu voir quatre couches de vernis au lieu de quatre couleurs superposées : c'est plus sensé, attendu que nécessairement la première couche de couleurs ne devait pas tomber en une seule fois, comme la croûte d'une plaie, mais parcelle par parcelle. Le tableau serait donc resté deux, troiâ, vingt ans à demi dépouillé de sa première couche dont le restant d'un ton sombre et enfumé eût été horrible, placé immédiatement à côté des couleurs non encore altérées composant la troisième couche. Et lorsqu' enfin la quatrième couche serait tout à fait tombée, la troisième aurait déjà commencé à se détériorer, s'écaillant et laissant par endroit apercevoir la seconde couche ; et ainsi pour les autres. Cependant le texte de Pline est bien explicite. Il me semble falloir beaucoup de bonne volonté pour traduire ; « Huic picturœ quater colorem induxity » par « il étendit sur ce tableau quatre couches de vernis. » A propos du lalysus^ Pline raconte une aventure que d'autres auteurs prétendent être arrivée à Apelles (1). Dans l'histoire d'Apelles, il s'agit d'un cheval; dans l'histoire de Protogènes, il s'agit d'un chien. D'ailleurs Pline assure que ce pro-
velustalis; utdecedente superiorCy inferior succederet. Pline, lib. XXXV, cap. 10.
(1) Voir le chapitre Xï de VHisloire d'ApeUes,
iTfS HISTOIRE d'aPELLES
pice accident favorisa aussi le peintre Nealkès, occupé h peindre un cheval écumant (1). Nous laissonB la parole à Pline : « Il y a dans ce tableau un chien fait d'une manière surprenante, attendu que le hasard y eut aussi sa part. Protogènes, assez content des autres parties, ce qui lui arrivait trèsrarement, ne pensait pas avoir bien rendu la bave d'un chien haletant. Le soin qu'il avait pris lui déplaisait, il ne pouvait en prendre moins ; cependant il lui en paraissait trop. L'art s'éloignait de la vérité ; la bave n'était que peinte; elle ne sortait pas de la gueule. Tourmenté d'inquiétude, parce que dans son ouvrage il voulait la vérité et non la vraisemblance , il effaçait souvent, il changeait de pinceau, et rien ne le contentait. Enfin, dépité contre feon travail qui ne rendait pas sa pensée, il jeta son éponge imprégnée de couleur sur cet endroit qui lui déplaisait tant, et les couleurs se placèrent comme le désirait son exactitude. Ainsi dans ce tableau le hasard produisit la nature (2). »
On a ingénieusement demandé si Protogènes jeta quatre fois l'éponge contre le tableau, et si le ha» sard réussit aussi bien à la seconde qu'à la première couche de couleur. Mais ce n'est pas cette spé-
(1) Pline, lib. XXXV, cap. 10.
(2) Pline, lib. XXXV, cap. 40.
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cieuse raison qui doit faire regarder comme invraisemblable ce trop commode procédé de peindre, mais toute l'invraisemblance qu'il renferme en luimême.
Qu'était ce fameux lalysus? Les uns, s' appuyant sur la présence d'un chien dans le tableau, veulent que ce fût un chasseur ; d'autres penchent pour la représentation symbolique d'une ville inconnue; d'autres enfin pour un Dionysos (1). Ce tableau représentait tout simplement la figure du légendaire lalysus, fondateur de la ville de lalyse, une des trois anciennes villes Doriennes de l'île de Rhodes (2) . Le mérite de ce tableau était incontestable, puisqu'Apelles disait de lui dans le charmant parler des Hellènes, imagé jusqu'à l'exagération, ^que si elle neût point manqué de grâce ^ elle fût allée jnsqu' au cieh (3).
Ce tableau, transporté à Rome, y fut brûlé dans le temple de la Paix (4). Une fois déjà, du vivant même de Protogènes, il avait failli périr par les
(1) Consulter sur le lalysus , Cicéron , De oratore , et Ad Ai- Hennit épître 21, lib. IL— iElien, Var. Hist., lib.Xll, cap. 41. Strabon, lib. XIV. — Paulus Leopardus, Emendat,^ lib. XVI, cap. 2.
(2) lalyse était située sur la côte occidentale de Tile.
(3) Plutarque, in Demeirio, 24.
(4) Pline, lib. XXXV, cap. 10.
flammes, alors que Démétrius Poliorcète assiégeait Rhodes, Pline prétend, peut-être en exagérant un peu, que ce roi, qui aimait avec une égale passion les femmes et les arts, préféra ne pas mettre le feu dans le quartier où se trouvait ce tableau , — le seul par où l'on pût prendre la ville, — et par conséquent risquer de ne pas prendre Rhodes que de brûler le lalysus (1). Pendant toute la durée du siège. Protogènes, retiré dans une petite maison de campagne, villa suburbaine, se trouvant dans le camp même de Démétrius (2), s'occupa à peindre, sans s'inquiéter du bruit des armes et des rumeurs de la soldatesque. Dans la suite, Arkhimèdes, cherchant un problème, ne devait pas non plus se mettre en peine des pillards de Marcellus pendant le sac de Syrakuse. Le grand mathématicien fut moins heureux que le grand peintre. Dans des circonstances presque semblables, avec les deux chefs également favorables, Protogènes trouva l'occasion de s'élever et de faire valoir son talent, tandis qu' Arkhimèdes trouva la mort sous l'épée d'un mercenaire.
(1) Propier hune lalysum^ ne cremaret tabulas Demeirius rex^ càm ah ea parle sola possel Rhodum capere^ non incendit : parcentemque picturœ, fugit ratio victoriœ. » Pline, lib. XXXV, cap. 10.
(2) Pline, lib. XXXV, cap. 10.
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Démétrius, étonné du courage passif du peintre, le fit venir et il lui demanda pourquoi il osait rester avec tant d'assurance hors des fortifications, i Je sais bien, répondit Protogènes, que tu fais la guerre aux Rhodiens et non aux arts (1). » Le prince, continue Pline, lui donna une garde de quelques hommes pour le faire respecter et le défendre si besoin était, « content de pouvoir conserver des mains qu'il avait déjà épargnées » . Et pour ne point déranger l'artiste de son travail en le faisant venir, il allait lui-même lui rendre visite pendant les combats ou les attaques de la ville (2).
Que nous sommes loin d'un pareil temps, âge d'or de l'Art I Où trouver maintenant des chefs d'armées regardant des tableaux pendant les batailles, retardant un assaut pour épargner un chef-d'œuvre? On brûle des palais sans même chercher à en retirer les œuvres d'art; on lance des obus sur les clochers des cathédrales sans se soucier de leurs ceintures d'ornements et de leurs chapelets de statues > on fait sauter- des monuments sans pitié pour le marbre poli ni pour la
(i) Scire un cum nhodo bellum esse, non cum ariibus, Pline, lib. XXXV, cap. iO.
C2) Pline, lib. XXXV, cap. 10. — Aulu-Gelle (Nocies AiliccBy llb. XV) raconte la même anecdole.*
pierre dentelée de ciselures ; on prend les palais pour des noagasins à fourrages, les églises pour des casernes; on bombarde les bas-reliefs et les frises du Parthénon ; on laisse des dragons exercer leur adresse en criblant de balles de mousquetons la fresque divine de Léonard de Vinci, le grand chefd'œuvre de la peinture moderne,
Pline ajoute que l'on disait du tableau que Protogènes avait fait au milieu du camp de Déraétrius, qu'il l'avait peint sous le glaive : quod sub gladio pinxeriL C'était un satyre appelé «vaTraudfxevoç (qui se repose) , auquel, pour marquer mieux encore la sécurité dont il jouissait, Protogènes avait fait tenir deux flûtes (1).
Aristote connaissait Protogènes; il l'engageait souvent à représenter les grandes actions d'Alexandre (2). Mais Protogènes résista toujours à ces conseils si tentateurs, craignant sans doute d'échouer dans des tableaux d'une trop vaste dimension, dans des sujets que ne comportait pas sa nature de peintre, qui voulait surtout la perfection. Protogènes peignit encore un Paralus (3) et une Hermionide
(1) Salyrus hic est quem Anapauomenon vocant^ et ne quid desit temporù ejus securitath tibias tenens, Pline, lib. XXXV, cap. 10.
(2) Pline, lib. XXXV, cap. <0.
(3) Le héros Paralos, le premier navigateur. C'est lui qui
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dans le vestibule du temple d' Athéné à Athènes (1) ; une Kydippey un Tlepolèmcy un A ihlète^ un Dieu Pariy et les portraits d'Alexandre, d'Antigone, du poète tragique Philiskos, et de la mère d'Aristote (2). Pline, à deux endroits de VHistoire na-turelle (S), affirme qu'on connaissait de lui des statues d'airain; à la fois peintre et sculpteur.
Protogènes marque puissamment au milieu des peintres grecs. Sa nature âpre et d'une noble sauvagerie s'accuse avec rudesse à côté des caractères plus gracieusement accentués, plus malléables des autres artistes hellènes. Sa presque rustrerie fait tache. sur l'extrême urbanité de ses contemporains. Quand on s'est arrêté à la grandeur de Polygnote, à la superbe de Zeuxis, à la morgue de Parrhasios, à la sympathique aménité d'Apelles, on est tout dépaysé en arrivant à l'ascétisme et au courage sombre du peintre rhodien. Il ne semble pas né sous le ciel clément des îles de l'Archipel, mais sous les nuages noirs que fend l'éclair des landes
avait donné son nom à la galère paralienne (^ irotpaXoç), une des deux galères sacrées des Athéniens.
(1) (în templo Minervœ Protogenes) fecit nobilem Paralum et Hermionida quam quidam Nausicaam vocanL Pline, lib. XXXV, cap. 10.
(2) Fecit (Protogenes) imaginem mairis Aristotelis philosophi, Pline, lib. XXXV, cap. 10.
(3) Lib. XXXV, cap. 8, et lib. XXXV, cap. 10.
de Bretagne ou des montagnes d'Ecosse, Son amour du travail et son infécondité montrent Tacharnement de son application en même temps que le désir de la perfection qui le dévorait Sa misère, qu'il cache au lieu d'en faire parade, de s'en draper comme d'un manteau de cynique, étonne dans un Grec, toujours si avide d'ostentation.
Malgré son grand caractère, Protogènes n'attire pas. Incarnation du malheur, il émeut, mais il ne captive pas ; on le respecte, on l'admire, mais on le fuit; on le plaint, mais on ne l'aime pas. Dans son égoïsme instinctif, l'homme craint la contagion de la douleur. Oiseau de soleil, il vole vers la lumière qui éclate en rayons resplendissants autour de la gloire ; il fuit les nuées sombres qui couronnent sinistrement la misère.
Apelles, puissant génie et cœur fier, devait être entraîné vers la belle nature de Protogènes. 11 allait illuminer cette âme morne du rayonnement de l'amitié.