CHAPITRE XVII
LA LIGNE d'aPELLES
Protogènes connu, on peut décrire ce combat artistique, à armes courtoises, qui a nom: la Ligne ci' Apelles. Il faut commencer par citer Pline ; et ce passage même a suscité tant d'hypothèses contradictoires et tant de commentaires diffus , qu'il semble tout à fait nécessaire de le traduire exactement et strictement, de n'en point donner un résumé, d'ailleurs aussi long que la traduction, et, certainement, encore moins clair.
« (1) On sait ce qui arriva entre Apelles et Pro-
(i) Sciium esty inier Protogenem et eumqmd accidil, llle t/ivehal Rhodi : quo cum ApeUes adnavigasset, avidus cognoscendi opéra ejus, fuma sibi iantum cognili , coniiauo officinam ejus petiit. Aberal -ipse : sed iabvdam magnœ ampliiudiniSy in machina
togènes. Celui-ci demeurait à Rhodes. Apelles navigua vers cette île envieux de connaître les œuvres de celui dont il connaissait seulement la réputation ; il se rendit aussitôt à son atelier. Protogènes était absent; mais une vieille femme gardait un tableau d'une grande largeur, adapté sur un chevalet. La vieille répondit à Apelles que Protogènes était sorti, et elle lui demanda par quel homme elle dirait à son maître qu'il avait été demandé. « Par celui-ci » , répondit Apelles ; et, ayant pris un pinceau, il conduisit avec de la couleur sur. le champ du tableau une ligne d'une extrême ténuité. A son retour, la
apiatom pictwœ, amu una custodieJfaL Hœe Protogeum forts esse respondit] interrogaviique a guo quœsitum dieerei. Ab hoc, inquil ApeUes] arreptoquepenicillOj lineam ex colore duxitsummœ tenuitatis per tabtdam. Reverso Protogemy quœ gesta erant anus ittdicavU. Ferunt artificem protinus contemplalwn subiUiiatgm dia;isse Apellem venisse ; non enim cadere in alium tam absolu* tum opus, Ipsumque alio colore ienuiorem lineam in illa ipsa duxisse; prœcepisseque abeuntem, si redisset Ule, osteudercU adjiceretquôf hune esse quem quœreret i aique ita eveniL Rêvertitur Apelles : sed vinci erubescens, tertio colore lineas secuit^ nullum relinquens amplius subtUituti locum* At Protogenes Pic-tum se confessus^ in portum devolavitj hospitem quœnns. Pla* cuilque si^ eam labulam posteris tradi; omnium quidem, sed artificum prcecipuo miracvio, Consumptam eam constat priore incendio domus Cœsaris in palatio, avide ante a nobis spectatam, spatiosiore amplitudine nihil aliud continentem, quam lineas vi- Sum effugientes. inter egregia multorum opéra inani similem, et éo ipso allicieniem,omnique opère nobiliorem* Pline, lib.XXXT» cap. 10.
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vieille raconta à Protogènes ce qui s'était passé. On rapporte que l'artiste observa d'abord attentivement la finesse du trait et s'écria: < C'est Apelles qui est venu; lui seul est capable de faire une œuvre si parfaite. » Alors, avec une autre couleur, lui-môme, sur cette même ligne, en conduisit une encore plus déliée, et, s'en allant, il recommanda & la vieille, si cet homme revenait, de la lui montrer en disant que c'était là celui qu'il cherchait. La chose arriva ainsi : Apelles revint, et, rougissant d'être vaincu, avec ifiie troisième couleur, il coupe les lignes d'une plus fine encore , ne permettant pas d'espérer une plus fine ténuité. Protogènes, s'avouant vaincu, vola au port pour chercher son hôte. On a jugé à propos de conserver ainsi aux temps futurs cette planche, qui fit l'admiration et l'étonnement de tous, principalement des artistes. Il est certain qu'elle fut consumée dans le dernier incendie du palais des Césars, au mont Palatin. Je l'avais auparavant considérée curieusement, quoiqu'elle ne contint, dans sa» plus spacieuse largeur, que des lignes qui échappaient à la vue, et qu'elle parût comme vide au milieu de plusieurs excellents ouvrages : c'était par cela même qu'elle attirait l'attention et qu'elle était plus renommée que toute autre œuvre. »
A première lecture, cette histoire paraît toute simple. On songe à un tour d'adresse auquel ressemble rO que figura le crayon du Giotto ; O aussi parfait, aussi incensurable que s'il avait été tracé par un compas. Mais, en même temps, on s'étonne de l'importance que les anciens et même les modernes ont atta!bhée à ces trois traits menus; on s'étonne surtout de l'admiration que cette œuvre excita, puisqu'elle était, nous dit Pline, « plus renommée que toute autre » , omnique opère nobiliorem.
Dès le commencement dtt dix-septième siècle, cette admiration outrée attira l'attention des commentateurs, toujours avides d'amplifier sous prétexte de simplifier. Le premier, l'érudit Monjocosius entame avec Claude Saumaise la discussion sur ce passage. Monjocosius nie absolument cette joute d'adresse entre Apelles et Protogènes; il prétend que la finesse des traits n'est rien dans la peinture ; enfin il assure que Pline n'a pas vu ce fameux tableau (1).
Saumaise (2} réfute absolument Monjocosius,
(1) Negat Monjocosim dictus certamen fuisse inter ApelUm et Proiogenem, de linearum subtUitate; lineas linearumque adeo ienuitalem in pingendo nihil facere, nec necessariam esse conlendit; negatque omnino Plinium vidisse quod viderit. Claudii Salmasii, Exerciiationes Plinianœ, Tome I, 4, E, F.
(2) /d., ibid.
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alléguant que la finesse du pinceau importe évidemment dans l'art dépeindre, et que, si Pline n'a pas étudié les tableaux dont il parle, il écrit du moins d'après les auteurs grecs et latins qui le précédèrent. La véracité du fait est admise. On ne diffère donc plus que sur les différentes manières plus ou moins sensées d'interpréter le texte.
Après Saumaise et Monjocosius, tous auront une nouvelle hypothèse à suggérer; artistes, traducteurs, archéologues, érudits, amateurs, philosophes, tous vont prendre la parole : Felibien, Perrault, Brotier, le père Hardouin, de Piles, Durand, Hogarth, Raphaël Mengs, de Hagedorn, de Caylus, le chevalier de Jaucourt, Poisinet, Falconet, enfin Quatremère de Quincy.
La plupart veulent que tenuitas ait un sens métaphorique et signifie grâce , pureté , correction , perfection, élégance. Ils appuient cette prétention sur l'opinion peut-être apocryphe de Michel-Ange et de Carducci, qui affirmaient que ce fameux dessin était une seule figure dont le contour fut deux fois retouché. Perrault allègue que le tableau, en admettant les simples traits , aurait montré cinq lignes et non pas trois lignes, comme le dit Pline {quam très lineas). Apelles, dit-il, trace une ligne avec une couleur quelconque, du rouge. Voilà une
ligne rouge. Sur celle-ci, Protogènes trace une autre ligne avec du bleu. Voilà déjà trois lignes : deux rouges et une bleue. Enfin, Apelles, avec du blanc, coupe en deux la ligne bleue , qui se divise sous son pinceau. Cela fait donc bien cinq Ugnes : deux rouges, deux bleues et une blanche. On est d'abord tenté de s'arrêter à ce spécieux raisonnement. On se demande en effet pourquoi Pline n'a pas mis cinq lignes au lieu de trois lignes. Mais cette pensée n'est pas venue à l'idée du naturaliste. Il a parlé de trois lignes ; il dit que dans ce tableau on ne voyait que trois lignes. Il ne s'inquiète pas de la subdivision de ces lignes. D'ailleurs, en y mettant autant de mauvaise foi que ces philologues, on peut nier absolument qu'on ait vu cinq lignes sur cette fameuse planche. Une ligne rouge, une ligne bleue et une ligne blanche, cela ne fait jamais que trois lignes. D'ailleurs certains textes de Pline ne portent que « Quam lineas^ » et non « Quam 1res lineas » .
Puis, après une question de mathématique, ils vont soulever deux questions de linguistique à l'appui de la non -existence des trois lignes.
Voici la première : Linea, disent-ils, signifie un dessin. Cette maxime d' Apelles même, traduite par Pline : Nu lia dies sine lineOy ne veut point
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dire ne passer aucun jour sans s'exercer à tirer des lignes» mais ne passer aucun jour sans dessiner. 11 faut avouer que le mot linea signifie dessin; mais il signifie bien aussi, et plus communément môme, une ligne 9 un traiu C'est là ce qu'il veut dire dans le récit de Pline. Quant à la maxime d'Apelles, c'est une manière de parler plutôt qu'un véritable ordre. Nulla dies sine linea ne signifie pas plus « aucun jour sans tirer des lignes » que aucun jour sans faire un dessin ; il veut dire au îsens figuré : Ne laissez pas passer un seul jour sans exercer votre main, et ne fût-ce qu'un seul trait, faites-le. D'ailleurs dans cette maxime, linea peut se traduire par « dessin » , sans empêcher de traduire quant ires lineas par « que trois lignes » •
La seconde question est encore plus pitoyable ment subtile, encore plus facile à réfuter que celleci : Ils prennent le passage où Protogènes s'écrie qu'il est impossible qu'un autre qu'Apelles ait fait un ouvrage aussi accompli , tant absolutum opus; et ils osent penser et ils osent écrire que tam absolutum opui indique donc un ouvrage et non un simple trait de pinceau. Toute chose exécutée, depuis la plus petite jusqu'à la plus grande, depuis la plus futile jusqu'à la plus importante, est un ouvrage, quelle que soit son exiguïté, quelle que soit sa
grandeur, quelque insignifiante qu'elle soit. Une ligne géométrique, c'est un ouvrage; un trait de brosse horizontal, c'est un ouvrage; un tracé à la craie ou au fusain , mérite aussi bien le titre d'ouvrage qu'une figure entière, qu'une esquisse de cheval, qu'un tableau d'hisloire ou que n'importe quelle œuvre animée et vivifiée par la toutepuissance du pinceau.
Tous, — excepté ceux qui nient tout, — s'accordent à reconnaître l'impossibilité de la simple facture des trois lignes horizontales ; ce serait trop simple à leur avis. Suivant l'opinion de Michel- Ange et de Carducci, ils voient dans ces trois lignes une figure au trait dont les contours auraient été retouchés par deux fois; fait radicalement impossible, attendu que, si ce furent des contours retouchés, le troisième contour, même tracé avec une autre couleur, en retouchant les deux contours déjà fondus et brouillés ensemble les aurait encore une fois grossis, contre- passés, hachés, effacés par endroit, et le tableau n'aurait plus montré qu'un motif dont les contours tricolores se seraient entre-croisés en venant les uns sur les autres. On n'aurait pu en reconnaître la correction, vu l'impossibilité de démêler le contour définitif d'avec les deux traits préparatoires.
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^ De Hagedorn et quelques autres critiques prétendent que ce furent trois lignes différentes posées à côté Tune de l'autre. Apelles aurait tracé un profil beau et gracieux, Protogènes en aurait figuré un plus parfait, et Apelles enfin aurait dessiné une nouvelle tête dont la perfection aurait été impossible à surpasser. Alors^ comment expliquera t^ecuit, coupa» de Pline? Nous répondrons à cette hypothèse les mêmes choses que nous avons répondues à celle de Michel- Ange et de Piles ; — académie ou profil, l'ouvrage seul change, ce sont les mêmes manières de procéder.
Dans son Analysis of Beauttj, Hogarth entreprend aussi de dire son avis sur cette fameuse ligne d' Apelles. « Deux peintres tels qu'Apelles et Protogènes, dit-il à peu près, n'ont pu s'amuser d'abord à faire une ligne droite, ensuite à la recalquer deux fois; il faut croire que les deux peintres grecs avaient tracé une ligne de beauté et non une ligne géométrique. » Hogarth vaut mieux comme peintre que comme esthéticien. Qu'il jette sa plume et qu'il reprenne son pinceau. Apelles et Protogènes pensaient bien peu à cette prétendue ligne de beauté qui, selon Hogarth et selon Mengs, est la ligne serpentine, une sorte de S majuscule ; selon Parent, inventeur de la ligne de beauté, la ligne elliptique;
selon Falconet, la ligne ronde; selon Winckelmann, la ligne ondoyante, et selon d*autres esthéticiens la ligne flamboyante — deux variétés de la ligne serpentine.
Encore un peintre, Raphaël Mengs (i),s*est occupé de la ligne d'Apelles. Je transcris en entier le passage, car si le résunné pn était moins clair que le texte on pourrait bien n'y rien comprendre du tout :
« Je crois que la concurrence qu'il y eut entre « Apelles et Protogènes ne consistait que dans cette « beauté de contours; savoir, de la manière que « je l'ai dit plus haut : que le premier a sans doute « partagé le contour général d'un membre en trois « ou plusieurs parties et formes différentes; que « Protogènes lui a montré qu'on pouvait donner « une plus grande perfection et variété à ces mêmes « contours en les divisant en quatre parties; et « qu'ensuite Apelles a porté l'art plus loin, et a « donné à ces contours des formes encore plus va- « riées et plus parfaites ; car il n'est pas à croire que a sans cela cette dispute eût mérité l'approbation « des gens d'un goût aussi délicat que les Grecs, »
Enfin, Quatremère de Quîncy a soutenu longuement sur ce sujet une thèse presque aussi folle que
(1) Réflexions sur les ouvrages des anciens, par Raphaël Men^, ch. 1.
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la croyance de Mengs. 11 prétend, dans la dissertation (1) qu'il a écrite sur ce sujet, que deux peintres d'un si grand talent n'ont pu s'exercer ni à tracer, à couper et à recouper une ligne droite , ni à deisiner et à retoucher une figure* « Après le prec niier trait, dit-il, ce n'est plus dessiner, mais « calquer. Il répugne au goût que deux grands < peintres se soient disputé une adresse de la main « bornée à calquer un trait, adresse mécanique et € dénuée de toute valeur. » Quatreraère imagine donc Une première figure, une sorte d'académie, — car il illustre ses hypothèses de charmants dessins, rappelant un peu l'antiquité malingre des créations de Canova, — dessinée avec un pinceau par Apelles; à côté d'elle et emboîtant sur elle dans certains endroits, Protogènes en dessine une autre. Et enfin Apelles coupe ces deux-ci au moyen d'une troisième figure qui s'enchevêtre dans les autres*
Voici d'ailleurs la traduction de Pline telle que Ta faite Quatremère. t Apelles voit un fond préparé pour peindre, il prend un pinceau, et sur le fond il trace, avec une couleur, un dessin d'une grande finesse. Protogènes arrive, et sur le dessin d' Apelles il en fait, avec une autre couleur ^ un plus
(1) necueil de dissertations sur différents sujets de raniiquitéi par M. Qualrcmère de Quincj. Paris, i819, in-8'.
fin encore. Apelles survient et avec une troisième couleur il sépare ou coupe les deux dessins par un troisième qui ne permet pas de pouvoir supposer une plus grande finesse. »
La traduction de Pline achevée, Quatremère reprend orgueilleusement la parole. Un peu plus, comme Arkhimèdes, il crierait : Ev/»3xa.
« Tout artiste, dit-il, verra là trois versions, trois figures humaines, dessinées, par exemple. Tune d'un côté, la seconde de l'autre, et la troisième dans le milieu, anticipant sur une partie des deux premières, ou toutes trois dans une position qui permettait à chacune d'être surimposée ou soumise à l'une ou à l'autre. Eh bien , ce qui était équivoque avec le mot vague de traits cessera de l'être avec le mot dessin. »
Que nous sommes loin de la simplicité de Pline ! voici maintenant qu'il s'agit non-seulement de la finesse et de la ténuité du trait, mais encore de la beauté et de la correction des figures. En effet, je l'ai déjà dit, Quatremère de Quincy, pour mieux faire comprendre son hypothèse, donne à la fin de sa dissertation quatre planches représentant trois figures au trait dans différentes poses. Le trait qui forme l^C première figure est assez large et d'un ton rouge-feu ; le trait qui forme la seconde
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est bistre et déjà beaucoup plus fin; le trait qui forme la troisième, coupant les deux autres et d'un carmin pâle et dégradé, ne s'aperçoit que difficilement.
Et voilà très lineas expliqué !
Outre que le texte si explicite et si simple de Pline s'oppose absolument à cette hypothèse compliquée , la raison , le bon sens y mettent encore obstacle. Le récit de Pline est vraisemblable. Il paraît futile, insignifiant; maison y croit. Comment admettre celui-ci : Apelles dessine une figure entière; Protogènes en dessine une autre dans laquelle il cherche à surpasser en même temps la beauté et la finesse de trait qui caractérisent celle d'ApeHes, et comme s'il devinait que l'Ionien tracerait une autre figure entre celle-ci, il pose la sienne de telle façon qu'elle ne prenne pas toute la place. Cela devient un vrai jeu de patience ; et l'on est bien convaincu quand on voit tous les entrelacements de membres, se coupant si malheureusement, de son crayon de Quatremère, qu'il passa au moins quelques jours à méditer cette composition, dessinant, effaçant, changeant ce bras de pose, reculant un peu cette tête, imprimant une courbe plus prononcée à cette jambe. Or, le fameux duel de la ligne dura à peine d(3ux heures. •
Enfin je me hasarderai à poser une sin)ple question d'urbanité. A mon avis, Protogènes, d'après Quatremère de Quincy, voulant surpasser en perfection et en grâce une figure entière de la main d'Apelles, d'Apelles qui lui fait l'honneur de le venir voir, à Rhodes, me semble grossier et impudent; il mérite qu'Apelles froissé poursuive sa roule en le laissant vivre de lupins trempés dans l'eau. Ail contraire, dans le récit de Pline, Prologènes est dans son droit; et en coupant le trait horizontal d'Apelles, il ne manque pas à son hôte. La raison en est simple : dans le premier cas il s'agit d'une œuvre où Protogènes devait supposer qu'Apelles avait mis tout son talent, tout son génie; dans le second, il ne s'agit que d'un simple jeu d'adresse; tour de force qu'Apelles avait fait en se jouant, auquel il n'attachait aucune importance.
Donc, je ne suis ni Perrault, ni de Piles, ni de Caylus, ni Falconet, ni Quatremère ; mais il semble que je comprends bien mieux qu'eux la ligne d'Apelles : en me tenant au simple, au vrai, en traduisant tout bonnement le texte de Pline, ainsi que pourrait le faire un écolier de septième, au lieu de perdre mes pensées dans des hypothèses insensées et dans des conjectures chimériques*
Quant à l'admiration que Ces trois lignes excité-
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rent chez tous^ et particulièrement chez les artistes, elle nous prouve peut-être, ainsî que l'ont avancé plusieurs critiques, que les anciens estinfiaient autant la finesse du pinceau que les modernes en estiment l'ampleur; que les peintres antiques rendaient par des traits pressés et innombrables ce que les peintres modernes expriment par de grandes taches; que ceux-là donnaient de très-déliés coups de pinceaux, qu'ils procédaient par hachures, tandis que ceux-ci procèdent par masse, qu'ils attaquent vigoureusement une partie par de larges coups de brosse.
Un autre critique a tiré de cette pratique une conclusion absurde : « Les peintres de cet âge, s'écrie-t-il, qui possédaient sans doute les grandes parties de l'art étaient secs, durs et mesquins dans la partie du métier ; enfin leur manœuvre devait avoir beaucoup de rapport avec celle de nos peintres gothiques. » Voici qui jettera l'indignation dans l*âme des vrais philhellènes. Oser comparer les artistes grecs qui, s'élevant dans les hauteurs de Tidéal, cherchent et trouvent le Beau, c'est-à-dire l'harmonie entre l'idéalisation et la vérité) entre l'expression de la perfection rêvée et l'expression de l'imperfection vue, aux laborieux moines du treizième siècle, qui, impuissants à rendre la na-
ture dans sa poignante réalité, ne donnant à leurs figures ni la foritie ni le mens-^ en font des bonshommes de bois et de carton, revêtus de costumes aux couleurs crues, imitant les feuilles d'étoffes rapportées autour des têtes d'ivoire des enluminures chinoises. Faut-il donc qu'un dessin soit mou, lâche, plein de retouches et de raccords pour exprimer la vie, la grâce, la souplesse des chairs et des contours ? Ainsi, les décorations de Boucher seraient plus vivantes et plus gracieuses que les tableaux de Léonard de Vinci. Une belle tête hachée à la plume ou à la sanguine ne montret-elle pas des modelés aussi pleins de grâce et de vie, et en même temps accentués avec plus de force, qu'une autre tête complaisamment et molment léchée par l'estompe ? D'ailleurs, les fresques d'Herculanum et de Pompéia, imitations des peintures grecques, auxquelles on pourrait plus justement reprocher un dessin trop vague que trop précis, trop mou que trop dur , les statues de la grande époque hellénique qui furent évidemment sculptées dans les mêmes principes que les tableaux étaient peints, attestent-elles la moindre mesquinerie dans l'exécution, la moindre dureté dans la, manière î