‹ Histoire d'ApellesChapitre 33 sur 37 · ANADYOMÈNE · texte numérisé non relu

ANADYOMÈNE

On retrouve Apellcs dans Tîle de Kos, occupé à peindre un troisième portrait d*Antigone, alors roi. Nous traduisons le plus littéralement possible les quelques lignes de détails que Pline, toujours si succinct, a bien voulu nous laisser sur ce portrait : « Apelles peignit Timage du roi Antigène qui était borgne, ^ct inventa le premier le moyen de cacher les défauts. Il le fit de profil, de manière que ce qui manquait au modèle (au visage) paraissait plutôt manquer à la peinture, et il montra seulcinent cette partie du visage qu'il pouvait montrer en entier (4). »

(i) Apelles pinxit Antifjoni régis imaghiem, altero lumine orbam, prinrns excogilata raihne vUia condenûi: obliquam

Au dix-huitième siècle, le chevalier de Jaucourt, lisant sans nulle réflexion cette phrase, dont le sens est fugitif et facile à retourner de bien des manières, écrit en pleine Encyclopédie « qu'Apelles inventa l'art du profil pour cacher les défauts du visage » . Or, bien longtemps avant Apelles, on représentait des profils sur les médailles et sur les pierres gravées, et les premiers dessins durent naturellement être des silhouettes , c'est-à-dire des profils. Rappelons-nous la gracieuse légende de la fille de Dibutades. Son crayon ne suivait-il pas l'ombre produite par le profil de son amant?

Etienne Falconet, le traducteur en même temps que l'implacable détracteur de Pline, qui ne manque jamais l'occasion de relever les erreurs de dates, les fautes de goût, les répétitions et les contradictions dont est parsemée VHistoire naturelle^ reproche ici au vieux Latin, et avec raison, ce jeu de mots, ce trait de bel-esprit, ce concetti dont pareils irritent dans l'œuvre entière d'Ovide : « Ce qui manquait au corps paraissait manquer h

namque fecit ; ut quod corpori deerat^ picUirœ potius déesse videreiur : tantumqve eam parlem e fade ostendil^ quam toiam poter ai ostendere. Pline, lib. XXXV, cap. 10. — Apelles imaginem Antigoni latere tantnm ostendit^ ut amissi oculi deformitas lateret, Quiotilien, institut. Orat., lib. II, cap. 13.

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la peinture, » « II ne résulterait point encore, dit Falconet, de l'espèce de concetiino que Pline fait ici, que les prédécesseurs d'Apelles n'avaient peint aucune tête de profil, ou que, s'ils en avaient peint, on aurait pu leur reprocher qu'il manquait quelque chose à leur peinture. Reproche inévitable, de quelque point qu'ils représentassent les objets, puisque ce n'était jamais que d'un côté. » En effet, selon l'opinion de Pline, il n'y aurait que les œuvres de la sculpture qui seraient parfaites, puisque, comme on les peut voir de tous côtés, il ne leur manque rien.

M. Beulé a écrit cette très-judicieuse critique de ce tableau (1). « Apelles présenta la figure d'Antigone de trois quarts et distribua de telle sorte la lumière et les ombres portées que l'infirmité du roi fût tout à fait dissimulée. Il semblait, dit Pline, que ce fut au portrait et non au modèle qu'il manquât quelque chose , voulant dire par là que l'œil malade se modelait dans l'ombre et s'y perdait. » C'est en artiste consommé et en expert archéologue que s'exprime M. Beulé. Ses quelques lignes expliquent et rendent sensé le texte si peu rationnel de Pline ; elles sont tout à l'avantage du

(I) Le peintre Apelles y par E. Beulé. Revue des Deux Monde» du 15 novembre 1863.

talent d'Apelles, Pour dissimuler l'œil crevé d'un homme en le peignant de profil, il ne faut ni l'ingéniosité, ni l'art que nécessite la représentation de la même infirmité qu'on dissimule par la pose de trois quarts, par lo jeu des ombres, des demi-teintes et des lumières. Nous sommes donc fort portés à admettre, en y applaudissant, la conjecture du savant auteur de Y Acropole d'Athènes. Peut-être est-ce un peu vite que nous avons écrit conjeolïxre; mais comme, d'une part, nous avons cherché dans tous les textes grecs et latins qui citent Apelles cet Antigone peint de trois quarts, et qu'à moins de traduire Yobliqiiam de Pline par de trois quarts, nous ne l'avons pas trouvé ; que, d'une autre part, M. Beulé, dans son trop court article, n'indique point en note où il a puisé ses documents, nous persistons à croire à une ingénieuse hypothèse.

Un vers de V Anthologie nous apprend qu' Apelless'était peint lui-même (1). Un portrait de peintre dans l'antiquité est une chose unique. Nous avons

consulté les auteurs anciens et les consciencieuses tables de Bruntt, sans lui trouver un pendant. Ni Zeuxis, ni Parrhasios, si enorgueillis d'eux-mêmes,

(i) AuTè; éauxàv h etxévt yp^Ç^' ipiaxo; 'ATie/.XfJç .

{AnllwL m, 2ld, n. 314.)

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ne peignirent leur portrait. Seul, le sculpteur Kheirisophos sculpta son buste, et Phidias modela sa tête sur une des figures d'un bas-relief.

Peut-être fut-ce dans l'île de Kos qu'Apelles peignit aussi trois œuvres dont parle Pline (1) : l'Éclair (àffT|o«7r*) , le Tonnen^e (P/sovr*) , la Fondre (xi/3owvo6ô>iov). Sans doute Apelles avait personnifié par ces trois figures les trois périodes de la foudre : la lueur, le son et la commotion. D'après les penchants du peintre d'Alexandre, on peut conjecturer que c'étaient des figures de femmes placées dans l'ombre, et éclairées d'un ton rouge-feu par les reflets fulgurants émanés des foudres qu'elles tenaient en main, ainsi qu'Apelles avait agi pour Y Alexandre Tonnant. Le feu des physionomies, les gestes, les attributions distinguaient l'Éclair, le Tonnerre et la Foudre. Une conception aussi hardie montre la richesse de l'imagination d'Apelles et la toute- puissance qu'il avait sur ses pinceaux. Cette décomposition symbolique des phénomènes de l'orage est d'un travailleur de la pensée autant que d'un sublime ouvrier. L'idée jaillie et la manière de l'exprimer trouvée^ l'exécution de cette

(1) Apôles piaiil quœ piugi non possunl : ionilrua, fulijelra fulgtiraqne ; Bronlen^ Asirnpen^ Ccravmoholon appellant. Pline, lib. XXXV, cnp. 10.

œuvre murait Apelles pour longtemps dans un labeur acharné, *

Quelque succès qu'eût évidemment cette composition, qui sut charmer les Grecs et satisfaire à l'orgueil d' Apelles, elle n'assouvit pas les aspirations de son génie. Se sentant déjà vieux, Apelles pensa à finir sa vie de peintre par une grande œuvre; grande par la conception, grande par la beauté, grande par la perfection de la manière. Dans la Calomnie^ dans les figures symboliques de la Foudre y il avait cherché à étonner ses contemporains par l'imprévu de ses sujets. Il était en avance sur son temps ; il était donc en pleine décadence. Apelles s'en aperçut; il voulut rétrograder ; il voulut revenir aux figures simples et majestueuses du siècle de Phidias. Il chercha longtemps un sujet. Aucun ne lui plut autant que celui qu'il avait déjà peint : Kypris Anadyomène. Malgré toute sa beauté, il résolut de la faire plus belle encore. Il entreprit ce travail avec l'ardeur de l'homme qui compte ses jours ; il la caressa avec l'amour d'une dernière passion. Déjà la tête, toute pleine de grâce, de beauté et de charme, et le haut de la poitrine de la première Kypris A nadyomène étaient renés sous son pinceau, quand le Génie de la mort, conduit par le Destin, le toucha de sa torche

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