‹ Histoire d'ApellesChapitre 6 sur 37 · LES TROIS MANIÈRES D'APELLES · texte numérisé non relu

LES TROIS MANIÈRES D'APELLES

Dès qu'Apelles arriva en Macédoine, Philippe voulut qu'il commençât ses travaux en peignant sa royale image. Ce portrait a une très-grande importance dans l'histoire du génie d'Apelles : il montre quelle fut l'influence de l'école sikyônique sur sa nature tout ionienne.

Philippe, au siège de Méthôné, en Thrace, reçut dans l'œil une flèche portant cette inscription : « Aster à Philippe. » Le roi fit lancer une autre flèche sur laquelle il écrivit : « Si Philippe prend la ville, il fera pendre Aster (1). » Le grand roi tint son serment : la ville fut prise et l'archer pendu ;

(1) Suidas, s. v. Caranos; Ulpien, sur la troisième Olynihienne de Démostliènes.

mais la mort d'Aster ne rendit pas son œil à Philippe: il resta borgne. Et pourtant, dans l'art grec, c'était un principe, une loi, — loi à laquelle d'ailleurs tous les artistes ont plus ou moins manqué, — qu'il ne fallait pas représenter la laideur, les difformités , les blessures. Cependant les biographes anecdotiques, non plus que les historiens sérieux, les poètes, non plus que les critiques, ne nous donnent aucun détail sur les différents portraits de Philippe, qu'Apelles peignit plusieurs fois (1). Ce qui prouve qu'il représenta simplement le roi tel qu'il était, avec un œil de moins ; car, plus loin, tous confirment ce fait, qu'Apelles peignit le roi Antigone, qui était aussi borgne, et qu'il le fit de profil pour dissimuler cette infirmité (2).

Pourquoi ces deux manières de voir et de

(i) Alexandrum et Philippum quoties pinxeril (Apelles) emmerare super vacuum est, Pline, lib. XXXV, cap. 10.

(2) Apelles pinûcU et Antigoni régis imaginem altero lunùtie orham, pnmus excogitata ratione vitia condendi; obliquam namque fecit; ut quod corpori deeraty picturœ potius esse vi* deretur : tantumque eam partent e facie ostendit, qaam iotam poterat ostendere, Pline, lib. XXXV, cap. 10. Habet in pictura speciem toia faciès. Apelles tamen imaginem Antigoni latere tantvm allero ostendit^ ut amissi oculi defonnitas lateret. Quintil., lib. II, cap. 13. Dans le chapitre consacré aux portraits d'Anligone, nous approfondirons les textes de Pline et de Quinlilien.

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rendre? Pourquoi Apelles peint-il Philippe tel qu'il est et cache-t-il l'infirmité d'Antigone? Si c'est une loi dans l'art que de ne point représenter un borgne en 320 avant Jésus-Christ, après la mort d'Alexandre, la même loi n'existe~t-elle donc pas en 340 avant l'ère chrétienne, au moment où Alexandre, adolescent, écoute les doctes leçons d'Aristote, son illustre pédagogue?

En effet, cette sublime loi du Beau, de l'Idéal, existait aussi bien dans la jeunesse d' Apelles que dans son âge mûr. Mais à côté de ceux qui l'avaient créée, à côté de ceux qui s'y étaient soumis, à côté de celui qui l'avait formulée, à côté de Phidias, de Polygnote, de Zeuxis, à côté de Platon, surgissait par le pinceau d'Eupompe une nouvelle école, avec le Vrai pour unique principe; école qui eut son Phidias dans Lysippe, son Polygnote dans Pamphile , son Platon dans Aristote. Et lorsqu'il vint à la cour de Philippe, Apelles sortait de l'atelier de Mélanthe.

A Sikyône, avec Pamphile ou avec Mélanthe, Apelles pein^ des portraits et des études, et sous l'œil du maître il imite la nature. En Macédoine, toujours imbu de ces mêmes principes d'imitation, il cherche encore la réaUté, dans les portraits de Philippe, modèle peu idéal, trapu,

ns HISTOIRE d'apelles

borgne, à la mine fourbe, que l'orateur athénien Démade comparait à Thersite, et qui avait pour principes politiques les faux serments et la corruption par l'or, et des principaux seigneurs de Macédoine ; barbares frottés de civilisation hellénique, mal à Taise dans les costumes grecs qu'ils portaient pour plaire à Philippe, et se rappelant, à la cour de Pella, que leurs pères , revêtus de misérables peaux de bêtes, faisaient paître leurs troupeaux sur les rochers boisés de l'Épire et de rillyrie.

A Pella, tout est fait pour rappeler à Apelles les principes de la doctrine d'Eupompe. Il habite dans cette cour de Macédoine encore si simple, si naturelle, presque sauvage. Philippe et les guerriers macédoniens, incapables de juger les qualités d'une peinture, ne lui demandent que l'exacte ressemblance d'un portrait. Chaque jour il voit Aristote; Aristote qui a dit : « L'Art est l'imitation de la Nature, » quand Platon a dit : « L'Art est la splendeur du Vrai. » Il vit dans ce pays barbare, hérissé de hautes montagnes, d'un vert sombre à leurrf bases, d'un blanc mat à leurs sommets, loin de la mer aux flots bleus couronnés d'écume de neige, et où, à la place des myrtes roses, des grenadiers aux fruits de pourpre, des orangers aux pommes d'or, descitro-

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niers odorants se balançant, bercés par la brise, sous le ciel ardent et chaud de Tlonie, poussent des sycomores géants, des chênes antiques , des oliviers tortus et gibboséux, dont les feuilles grisâtres se profilent sur un ciel âpre et froid.

A Tavénemenl d'Alexandre, au sein de la cour si brillante et si animée du jeune îoi, Apelles commence à s'émanciper. Peu à peu il oublie et Sikyône, et Pamphile, et Mélanthe. En flatteur, mais aussi en vrai artiste, il fait un Dieu d'Alexandre, tandis que le Sikyônien Lysippe ne fait de lui qu'un héros. Il suit le roi dans ses lointaines et féeriques expéditions. 11 voyage, et plus il s'éloigne du ciel •glacé et des montagnes escarpées de la Macédoine, plus il s'éloigne de la doctrine de glace et des principes arides de Pamphile. Dans cette magique course à travers la plus riche et la plus pittoresque moitié du monde, des merveilles d'architecture , des floraisons inconnues , des cités ignorées, d'un aspect tout nouveau, des profusions de métaux et de pierreries, des costumes inouïs de splendeurs et d'opulence se déroulent à ses yeux troublés. Seuls de beaux modèles posent devant Apelles : c'est Alexandre, le plus beau des mortels, KnUç âx«>>8v«; Héphœstiôn, son ami, son frère, qui l'égale en beauté comme en

courage ; l'adorable Pankasté , aux formes olympiennes, belle comme Aphrodite ; l'élégant Klitus, à la figure grave et réfléchie, quoique ayant tout l'éclat de la jeunesse ; Néoptolème , surnommé le Héros ; enfin Bucéphale, type de perfection chevaline, seule monture digne d'Alexandre.

Le roi-dieu Tnort, Apelles retourne dans son pays natal , sur les rivages parfumés de l'Ionie au doux climat. C'est alors qu'il renie tout à fait les principes de l'école de Sikyone ; c'est alors qu'il s'occupe uniquement à chercher le Beau idéal en l'adorant. 11 représente les pompes splendides des cérémonies du culte d'Artémis ; il transporte sur les murs du temple d'Éphèse des fresques entières prises à Homère; forcé de peindre Antigone, par un miracle d'art il cache son infirmité; il l'embellit; il prête à ses traits durs une énergie divine. Bientôt même, il ne fait plus de portraits; il ne cherche que l'Idéal. Ce n'est plus Alexandre, ce n'est plus Pankasté, ce n'est plus Klitus, ce n'est plus l'orgueilleux Megabyze qui consentent à poser devant lui; c'est Héraklès, c'est Aphrodite, c'est la Grâce, c'est la Fortune qui descendent du resplendissant Olympe pour lui servir de modèles. Enfin, comme le cygne aux blanches ailes, mourant trop tôt pour achever son chant sublime, la dernière œuvre

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qu'Apelles lance aux temps futurs, c'est un merveilleux hymne à la Beauté : la Kypris Aiiadyomène.

Ainsi la vie d'Apelles se divise en trois périodes bien distinctes, caractérisées par ses œuvres mêmes; l'œuvre d'Apelles se dédouble en trois manières toutes différentes, nées sous la triple et successive influence de ses maîtres, de ses tyrans et de sa liberté (1).

La première est la période sikyônique et macédonienne ; sa manière, où Ton sent l'influence de Pampliile et de Philippe, est l'imitation fidèle de la nature. A cette période appartiennent les portraits de Philippe, le Héros nu, et les Mourants.

La seconde est la période asiatique; sa ma-

{\) Ces trois périodes m'ont montré la marche qu'on devait suivre pour faire Thistoire de l'homme et r histoire des œuvres, pour raconter la vie et pour classer les tableaux. Un artiste et ses œuvres sont si étroitement liés ensemble qu'il m*a semblé impossible de raconter d'abord la vie et d'étudier ensuite les ouvrages, les rejetant en masse à la On du volume, ainsi qu'est la coutume. D'autant plus que la partie archéologique m'a souvent servi de commentaire pour la partie biographique. Voici quel a été mon plan quant à la construction de ce livre : j'ai étudié séparément les trois périodes de la vie d'Apelles, et avec elles les œuvres qu'elles ont produites. Je n'ai pas voulu, par exemple, raconter les rapports d'Alexandre avec Apelles à la page 220 et parler seulement à la page 400 des portraits d'Alexandre qui furent la seule cause de cette amitié. Cette méthode m'a semblé plus simple, plus rationnelle et moins monotone.

nière, faite pour plaire à Alexandre, est l'indécision entre l'imitation de la nature et la recherche de ridéal. Apelles, qui, du vivant de Philippe, était encore tout sikyônien, cherche, avec Alexandre, à s'affranchir des principes de l'école de Pamphile; mais il y est encore retenu par le nombre étonnant de portraits que le roi-dieu lui donne à faire, et qui lui interdisent les autres travaux.

La troisième est la période ionienne, la période grecque; sa manière, la manière libre, la vraie manière d' Apelles, débarrassé de toute influence scolastique et de tout despotisme royal , est la recherche du Beau et de l'Idéal qui produit les Divinités, les Allégories et les deux Aphrodite,

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