‹ Histoire d'Arlon (volume 2)Chapitre 41 sur 102 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L'ager axlunensîs ou le territoire adonnais.

La question de savoir quels ont été les premiers comtes d'Arlon et d'où ils sont venus, se rattache à cette autre : à quelle haute mouvance seigneuriale Arlon et son territoire ont-ils été attribués au ixe et au x6 siècles?

Les récits historiques sont bien confus pour cette époque, ils le sont d'ailleurs comme les faits eux-mêmes. Essayons de démêler, non pas la térité positive, mais des conjectures très-probables.

Sous les Romains, Arlon formait un territoire distinct ; c'était le eheflieu très-important d'un vicus, d'une certaine étendue de pays; ce territoire a été appelé au moyen-âge, YAger orolaunensis ou arlunensis.

Que devint Arlon aprèé la cbute de l'empire romain, du rve au m6 siècle?

Après l'invasion des Barbares, le premier acte qui mentionne Ârton, est le partage de 870. Arlon y est nommé à côté de pagi, de comitatus et devait être assez remarquable pour mériter cette mention; il s'agit évidemment de la localité avec son territoire. Arlon est énoncé distinctement et à part, sans confusion avec les pagi, les comitatus cités (1).

11 faut se reporter au dixième siècle et même auparavant, pour retrouver l'établissement des grands fiefs et leurs subdivisions, & la suite des luttes de puissants seigneurs avec le pouvoir suzerain des rois de France et dés empereurs d'Allemagne. C'était précisément sur la limite des deux grands états, sur un territoire longtemps contesté entre les deux couronnes, que ces luttes se produisirent plus incessantes, plus vives et finirent par être couronnées d'un plein succès au profit des Seigneurs.

(0 Déjà, dès 638, Oagobert I avait divisé l'Austrasie en pagi, en conservant an général les anciennes divisions des Romains.

Les grands fiefs d'abord avaient été concédés. Les ducs, les comtes, les marquis administraient de vastes étendues de pays, du consentement du souverain, révocables k sa volonté ou nommés à vie.

Plus tard, les fils obtinrent de succéder à leurs pères dans ces grandes charges; mais une concession nouvelle fut nécessaire.

Enfin pour rattacher davantage les grands seigneurs à sa cause, Charles le Chauve, par un capitulaire de 877, déclara les fiefs héréditaires dans certains cas.

Ces grands fiefs concédés étaient indépendants de biens immenses que les seigneurs possédaient personnellement et qu'ils transmettaient à leurs héritiers.

Dans tout ce péle-méle de petits états qui se font jour et visent à une indépendance qu'ils finissent par obtenir, que devinrent Arlon et son territoire?

Sigefroid, 1er comte de Luxembourg, Tétait pareillement dy Arlon, dit Bertholet. Voici, suivant cet auteur, tfaprès différentes chartes (i), la part de Sigefroid dans le partage des biens de Ricuin, qui remonterait h 941 :

c Elle était toute enclavée dans le duché de Mosellanne ou dans le comté d'Àrdenne, il donna le premier l'origine au comté d'Arlon. Ainsi les villages qui composent aujourd'hui ce marquisat ou cette prévoté, constituaient une partie de son patrimoine, avec le pays de Wavre, où est situé Longwy et Longuyon vers le couchant. Au septentrion, il possédait le territoire que TEIU, la Sûre supérieure, l'Ouren, l'Ourt et TEmblève arrosent. A l'orient vers la Sûre inférieure, il jouissait du pays de Bitbourg, des contrées entre la Kill, la Prûm et la Salin, jusqu'à la Les$ r. Au delà de la Moselle, il avait Berncastel, Neumagen et les villages situés sur la Trau, y compris Traneck et Talfanck, excepté ce qui était à l'église et à l'abbaye de St-Maximin. Vers le confluent de la Sarre et de la Moselle, tout le pays entre ces deux rivières lui appartenait avec Remicb, Sarbourg, Richemont sur l'Orne, Jeutz, Roussy, Rodenroacberen, Tbionville et le comté de Waudrevange dont Syrck était la capitale. Son domaine renfermait à peu près les mêmes bornes que la province de Luxembourg d'aujourd'hui, si on en retranche le comté deChiny, qui fut cédé pour dot à sa sœur Mathilde (2) ».

(i) Voir tome III, p. 6.

D'après différentes charte* ! Quelles sont ces chartes ? elles ne sont pas citées.

J'indiquerai d'ailleurs des chartes dont les énonciations sont positivement contraires.

(a) a La part de Sigefrid était large : elle comprenait, au couchant, le pays d'Arien, avec la portion des Woepres où sont situés Longwy et Longujon \ au Nord, le territoire arrosé par YAtzette, la S*re supérieure, YOur, Y Ourthe et YAmblève, à X Orient le pagus

D'antres historiens ont copié Bertholet ; en sorte que tout se réduit au témoignage de cet auteur. C'est ce témoignage que je vais discuter.

Toutes les énonciations de Bertholet sont-elles exactes? Voyons les faits et rapprochons-les des chartes.

Dans le neuvième siècle apparaît la grande figure de Raigmer.

Raigmer, père de Riquin, était, dès 852, duc de la Lotharingie supérieure, de la Mosellanne inférieure, comte d'Ardenne, de Bouillon, d'Alsace, de Hesbaye, de Metz et de Verdun (4).

Raignier est décédé en 946. Je transcris les noms de quelques-uns de ses enfants et renonciation des pays qu'il leur abandonnait :

Gisilbert, duc de Lorraine après lui, possédait le pays de Jupille, celui de Liège et la Lorraine proprement dite.

Ricvin avait l'Ardenne, Bouillon, l'Ostninckam, le Metingowe et d'autres portions du pays Mosellan.

Othon (Hugo) obtint le Chaumontois.

Thierry eut l'Alsace.

Ainsi Raignier fit passer à ses enfants ses immenses domaines (2).

Bedensis tB.edbourg), cl les pays situés eutre (a Kyil, la Salm et la Léser ; au Midi c'est-à-dire vers le confluent de la Sûre et de la Moselle, toutes les contrées placées entre ces deux rivières, et celles au-delà de la Moselle avec Remich, Saarbourg, Riche" mont,Jeuts, Roussy, Rodenmachere/i, TYtionville, le comté de Vaudrevange et SiercJt, sa capitale, et plusieurs villages sur le Tfrzt/, avec Berencastelt Neumagcn, Traneck et TtUfanck (M. Jeantin, les chroniques de l'Ardenne et des Woépres, tome Ior, page 535).

Ce n'est qu'une copie de Bertholet.

En note, M. Jeantin ajoute que Bertholet dit avoir établi ce dénombrement sur des chartes authentiques (Quelles chartes ?).

(i) Dans une charte de 85a contenant donation de l'église de Longuyon à l'abbaye de St-Vanne de Verdun, Raignier est qualifié Princeps et dux Lotharingiae superioris, Turingiae iquae Lotharingiae Mosellaneae dicitur) in ferions, Arduennae Mosetlanae quae Hasbania modà dicitur), Buillon, Alsatiae Cornes , Metentium, Virdunensium (Histoire de Bouillon, par M. Ozeray, page 3i 1).

Dans une charte de 853, par laquelle l'empereur Lothaire nomme Raignier, avoué de Saint-Pierre à Trêves et de l'abbaye de Melloch, il le qualifie ainsi : Redorent, advocatum ac protectorem praefatarum ecclesiarum, cognât um ac generum nostrum Ragrterum, ducem Lotharingiae superioris \ Mosellanae inferioris, Arduennae, Ballon , Jfasbaniae, Comitem Metensium ac Viridunensiumy filium Scadigeri justi (De Rosières f. 8).

Ces chartes sont frappées de suspicion. Mais du moins sei vent-elles à indiquer l'idée que l'on avait, à cette époque, de la haute puissance de Raignier.

Dans une charte de 890 de Zwendebold, Raignier est. comte de Maseland.

(1) fîtait-ce à titre bénéficiaire ou à titre héréditaire ? Voici ce que je lis dans Al. Wiltheim, Luxemburgum romanum : a Nunc demutn in Mosellano pago seu provincia constîtisse ejus prsfecturam (celle de Sigefroy) intelligitur. Gerebant autem per h®c tempora

178 HttfOlM D'aJUON»

Riqtùn ou Wigeric avait été, dès 886, investi par Charles le simple des comtés d'Ardenne, de Bouillon et de Verdun ; il était, en outre, due de Mosellanne et comte de Trêves. Plus tard, à l'exception du comté de Trêves, ces vastes fiefs lui furent confirmés héréditairement par Othon le Grand (1).

Généralement, les auteurs qui parlent du partage de OM entre les fils de Riouin, attribuent (2) :

A Sigefroy, la Mosellanne ;

A Gozlin ou Godefroy, le Bfetiagowe, en d'autres termes Verdun, Bouillon, une partie du pays de Wavre et de TArdenne.

A Gilbert ou Giskberty une autre partie de l'Antenne ;

prasfectnras suas comités, temporarias tantum, non perpétuas, nec ad posteras hasreditate transmît teba m, quod tamen h a ad rault6 post Sigefridura fueri cœptum. »

a II faut comprendre qu'alors Sigefroi gouvernait la province mosellanique. Mais, à cette époque, les comtes possédaient leurs commandements temporairement et non perpétuellement et ne pouvaient les transmettre à leurs héritiers ( néanmoins, pen de temps après Sigefroi, cette transmission héréditaire commença à être autorisée. »

Cependant comment Raignier avait-il pu faire passer à ses enfants ses vastes domaines? Gomment Riquin le fit-il lui-même? Sans doute, les fils succédaient aux pères, an moyen de nouvelles investitures accordées par l'empereur, les grands fiefs relevant toujours de l'Empire. Cela était d'ailleurs conforme aux mœurs germaines, ainsi que je l'ai fait remarquer.

(i) Wassebourg, fiis, 173, 17S, 181, 192.

Raignier est père de Riquin. Charte de 909 de Raignier contenant échange avec l'abbaye de Saint-Maxirain : Usque ad terminum vitae meae, uxoritque Auetrude% fitii que mei ÏPigerici. Jusqu'au terme de ma vie, de celle de ma femme Austrude, ainsi que de mon fils Wigeric

Wigeric et Riquin sont un seul et même personnage.

899. — Charte de Zuendebold en faveur de Radbod et de l'église de Trêves. U affranchit l'archevêque et la ville du pouvoir des comtes. Ce qui est décrété sur l'exposé de Aequinus, comte de Trêves, à qui l'administration de la Mosellane était confiée (Hontheim, diplom., 1. 2$g\

902. — Charte du roi Louis qui rend a la métropole de Trêves le droit de battre mon* naieet de lever des impôts. Wigeric est comte bénéficiaire de Trêves [Hontheim, dipl.t t. 253}.

916. — Charte de Charles le simple en faveur de l'abbaye de Prutm. Il y est question àtRiquinus duc de Maseland. U habitait Metz, parce que, alors, Trêves était affranchi du pouvoir séculier {Hontheim > dipiom. 1. 263).

Nous trouvons ensuite deux chartes pour Verdun de 914 et 918, avec ces énonclations : Coram Ricoino comité — Riquinus cornée — Signum Riquini comitie (Tabouillot, histoire de Metz, tome III , p. 56 et 57).

(2) Riquin est décédé, suivant Flodoard, en 923, assassiné par Boson. Bertholet place sa mort a l'année 945. Selon toute probabilité, l'assassinat de Boson eut lieu effectivement, mais Riquin échappa miraculeusement à cet attentat et passa le restant de sa vie au milieu des moines de Saint-Maxirain de Trêves.

A Frédéric, le Barroia;

A Malhilde, épouse d'Arnonx, le pays de Chiny et une partie du paya d'hoy (1).

Indiquons maintenant les chartes oà il est question des hommes et des pays qu'ils gouvernaient.

960. — Charte. Luitgarde donne à St-Maximin son praedium de Mambra (Marner) in comitalu Milhegowe, cui Godefridus cornes praeesse videlur.

Le Godefroy de cette charte n'est pas Godefroy fils de Ricuin, celui-ci était décédé avant 943. 11 s'agit de son fils aine Godefroy dit le Vieux. Ainsi, ce Godefroy était comte de Metingowe comme son père, et Marner se trouvait dans son comté.

963, 47 avril. — Charte d'acquisition du château de Luxembourg.

Sigefroy cède à l'abbaye de St-Maximin, mansum unum et dimidium in eomilatu Giselberli comilis, in pago Arduennœ, in villa quœ dicetur Viubta (Feolen) ; et il reçoit en échange : supra nominatum CasteUum (Lucilinburhut), Posita haec munilio in pago Methingotue, in eomilatu Godefridi comilis , super ripam Alsunsiae fluminis.

Gilbert ou Gislebert est comte dfArdenne et dans sa part se trouvait Feulen.

Un Godefroy est comte de Meihingowe, et dans ce eomté était la forteresse de Luxembourg. C'est Godefroy le vieux ou l'ancien, fils de Gozeli», issu de Ricuin.

982. Charte de l'empereur Otbon II, confirmative «Pane donation à l'abbaye de Gorze ; Curies Morlingas et Lebhei nommâtes in pago Mosalgowe^ in comitalu Sifridis comilis.

(i) Araam (mari de Mathîlde) reçut peur son lut, tout le territoire sur la Semoie entre le eomté de Castricee et le paye (TArlon, mais en restant vassal du raajtre de VArkmanfii (if. Jeantin, Chroniques de VArdeune%p. 536, qui cite Bert/iolet tome III t p. li et Berteisp. 87).

Bertholet se borne à dire : a Le mariage (celui d'Arnonx et de Matbîlde) ayant été consommé en g4it il lui assigna pour dot la terre de Cbiny, située sur la Semois, entre Sedan et Arlon9 k six lieues de Tune et de l'autre de ces deux villes. »

Voyons Berlels : Ricuin ni ioito cuin uxore concilio, dignum etiam euro judicavit, qui sibi fieret gêner, ac proinde Mecbtildem suam natu postrematn filiam illi despondit, asaignato pari ter loco dolis cl.'niaco omni quod ad ejus pertinebat territoriuro, ea tamen conditione.. .

Ricuin, après s'être concerté avec son épouse, le jugeant digne de devenir son gendre lai donna pour femme Matfiilde, la plus jeune de ses filles et lui assigna pour dot tout le pays de Chiny qui lui appartenait, sous cette condition

180 HISTOME D'ARLON.

Similiier eurtem suam Lunglar nuncupatam in pago Osning (Ardenne) nominato et in comitatu Gozzilonis (Godefroy) comitis (/).

Sigefroy est comte de Mosalgowe ou de la Mosellane.

Godefroy le jeune, fils de Godefroy l'ancien, décédé en 965, est comte à' Ardenne et Longlier est dans sa part, et cela du chef de son grand-père Godefroid ou Gozlin (ils de Ricuin.

Ces énonciations diverses viennent à l'appui du partage des domaines de Ricuin, en 941, tel que je l'ai énoncé.

Les chartes suivantes indiquent un nouveau comte en Ardenne.

Page 1